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De nombreux internautes me poussent sur le terrain de la sexualité. De même que je ne suis guère loquace sur la foi, la sexualité me rend peu prolixe. Dans mon journal, il me paraît malvenu et, pour tout dire, pas très captivant de consigner certains détails de ma vie intime.
Je voudrais cependant souligner qu’au sortir de mes années d’institut, le rôle que le sexe jouait dans la société m’a sidéré. Il faisait courir mes camarades de classe et je sentais quelque malaise à l’endroit de cette volupté que l’on se procure, que l’on cherche avant tout pour soi, avant de découvrir la joie de la partager, de la donner et de la recevoir. En la matière, j’étais bien naïf et, pour être franc, encore peu intéressé à la chose. Ce n’est que plus tard (au risque de sombrer dans un certain mépris de moi) que j’ai docilement fait mienne la leçon de Schopenhauer qui parle de « la chienne de sexualité1 ». Sur ses gardes, le philosophe de Francfort y voit l’expression d’un vouloir-vivre aveugle qui, à travers nous, sert avant tout la conservation de l’espèce. En gros, au lit, nous perpétuons la race, nous sommes esclaves de l’instinct alors même que nous croyons goûter l’érotisme le plus délicat.
Là encore, je me suis tour à tour jugé et haï : « Je ne devrais pas avoir ces pulsions. L’existence serait si douce si, tel un enfant, je pouvais aller, chaste et innocent, dans la vie sans attirance ni attrait, sans cette faim jamais assouvie qui me prend au corps. » Nier la pulsion, forme primitive de la sexualité, par idéalisme ou par angélisme, c’est sans doute se préparer à recevoir, par un effet boomerang, un grand coup, et pas seulement dans la figure.
Je commence à comprendre que ce qui est plus fort que moi, c’est aussi moi, une partie essentielle de mon être, partie à intégrer, à apprivoiser avec bienveillance afin (pourquoi pas ?) d’en faire un lieu de joie et de liberté. De fait les termes : pulsion, passion, ça, sont en quelque sorte les mots qui permettent de circonscrire en moi un certain chaos…
Quel chaos ?
Chaque fois que dans mon enquête j’insiste sur ce qui est plus fort que moi, on a tendance à me coller l’étiquette de fataliste, comme si j’étais homme à rejeter toute responsabilité en arguant que ce n’est pas ma faute… C’est en réalité oublier que ma quête première reste la joie, une joie qui libère. Or celle-ci réclame une adhésion totale à l’être, à tout l’être. Pourquoi donc nier que je suis aussi pulsion, instinct, réflexe, faim, soif… ? Entre bannir les pulsions et leur obéir au doigt et à l’œil, un chemin de libération est possible.
D. Raymond, Schopenhauer, Paris, Seuil, 1995, p. 48.