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Mardi 30 mars 2010, 0 h 36, Mérignac

Lorsqu’elle reprend conscience, Cécile est allongée sur une civière dans un véhicule radio médicalisé du SMTJR. La partie supérieure de son corps a été débarrassée de tout vêtement et une couverture de survie est étendue sur elle.

Son premier réflexe est de passer une main sur son épaule gauche. Elle sent un bandage posé avec soin et une douleur lancinante qui s’éveille lentement, en même temps qu’elle.

« La balle t’a touchée assez profondément… Ils t’ont fait six points de suture. »

Ange-Marie est assis à côté d’elle. Son visage est marqué par la fatigue et ses yeux polaires sont cernés de mauve. Un sourire de principe étire ses lèvres, mais une tristesse profonde émane de sa personne.

« Le commandant Tresch ? » demande Cécile.

Le colosse en a les larmes aux yeux. Dans une inspiration il parvient à les retenir.

« Une balle de 22 dans la gorge. Quand tu as attaqué Saridah, il a voulu se placer pour te couvrir… Il a pris une balle perdue qui…

— Qui m’était destinée ! termine Cécile. C’est ma faute. Jamais je n’aurais dû monter au contact sur un coup de tête !

— Non, tu te trompes. C’était la meilleure solution si on y repense, avec du recul : il aurait pu avoir d’autres grenades à sa disposition et nous réduire tous en miettes sur ce parking.

— C’était la base de mon raisonnement… Mais ça a provoqué la mort d’un collègue.

— Ce n’est pas ta faute ! C’est Saridah qui a tiré. »

À ce nom, la commissaire frémit. Elle se souvient de l’avoir maîtrisé, menotté et de lui avoir lu ses droits, mais ensuite c’est le trou noir. Pendant un instant, l’idée qu’il ait pu s’échapper quand elle s’est évanouie lui traverse l’esprit.

« Où est-il ? » demande-t-elle en s’asseyant et en maintenant la couverture contre sa poitrine nue.

D’une main apaisante, Ange-Marie l’arrête et l’invite se recoucher. Sa voix est aussi grave qu’elle est douce.

« Tout va bien… Il est dans le monospace du RAID sous bonne garde. Il a repris connaissance après le coup de pied que tu lui as balancé. Il a quelques jolies bosses et pas mal d’hématomes, mais il s’en sort bien. En ce moment, ton équipe et la mienne signifient leur garde à vue aux six Iraniennes qui vont être inculpées pour trafic de stupéfiants. »

Paradoxe de la situation, se dit Cécile.

Ces filles ont vécu un cauchemar, sans aucun doute la pire nuit de leur vie, mais le fait d’avoir transporté de l’héroïne in corpore est constitutif d’infraction pénale.

« Et le lieutenant Mougin ? » questionne-t-elle pour revenir à l’essentiel, et surtout pour essayer d’oublier un moment l’image de ces six jeunes femmes terrorisées, en route pour le dépôt.

Mais le visage de l’Archange se fige et ses yeux se perdent dans le vide.

« Il est vivant ! s’exclame-t-elle. Je l’ai vu respirer… Ne me dis pas que…

— Il n’est pas mort, non ! Mais il est grièvement blessé. La chute a provoqué un trauma crânien sérieux, mais aussi une hémorragie interne et une perforation du poumon droit : une côte s’est brisée et l’organe a été touché. Il a également plusieurs fractures. Il doit être arrivé au CHU de Bordeaux, à présent. Les médecins urgentistes m’ont fait comprendre que son état est préoccupant. J’attends des nouvelles d’ici peu. » Un rire nerveux secoue Ange-Marie. « Dire que Saridah s’en est tiré presque sans une égratignure ! Sébastien et les arbustes ont amorti sa chute… Quelle ironie ! Les seules blessures qu’il a sont dues à son immobilisation.

— J’y ai été fort, souffle Cécile. Jamais je n’aurais dû faire ça…

— En effet. Tu aurais pu frapper plus fort. »

La jeune femme sourit pour la forme, mais elle regrette sincèrement cet acte de maltraitance. Même si Saridah est l’une des pires ordures qu’elle ait été amenée à rencontrer de toute sa carrière, elle n’avait pas à agir ainsi.

La voyant prise de remords, l’Archange lui rappelle la gravité des actes du Yéménite.

« Tu ne vas pas t’apitoyer sur ce psychopathe ? Je dois te rappeler combien de cadavres il traîne derrière lui ? Et les collègues qui ont laissé des plumes pour parvenir à le stopper ? C’est un tueur de flics ! »

Les images du parking après l’explosion lui reviennent à l’esprit, comme estompées par un voile flou, et cette vision entraîne une nouvelle question dont Cécile redoute la réponse.

« Le petit lieutenant du SRPJ ?

— Mort sur le coup. La grenade l’a littéralement déchiqueté. Son corps a fait office de rempart et a limité les dégâts sur les hommes du RAID. L’un d’entre eux est tout de même salement amoché mais il s’en tirera. Ils disent qu’ils ne savent pas encore s’ils pourront sauver sa jambe, mais ses jours ne sont pas en danger. »

Tout à coup, Cécile craque.

Elle s’effondre, fond en larmes. De lourds sanglots la secouent, lui font perdre le souffle. Elle pense à toutes ces décisions prises sur autant de coups de tête. Elle prend conscience des conséquences de ses choix, de tout ce sang versé sous son autorité. De ceux qui l’ont suivie aveuglément et sont morts sous ses ordres. Elle pense à ce policier du RAID, à ce lieutenant du SRPJ, deux hommes dont elle ignore le nom et qui ont donné leur vie pour elle. À tous les blessés dont le pronostic vital est engagé. À Sébastien Mougin, qui a suivi ses consignes sans discuter et se trouve actuellement entre la vie et la mort. À cet autre qui va sans doute perdre sa jambe. À tous les autres, qui garderont ces images infernales gravées au fond d’eux pour toujours. Aux jeunes Iraniennes qui vont passer entre les mains de la justice française.

Elle songe à sa démission.

Plaquer toute cette merde, m’extirper des ténèbres, et aller élever des chèvres dans le Larzac !

Elle suffoque, submergée par les larmes.

Ange-Marie se penche et l’attire contre lui. C’est un geste protecteur instinctif, qui surprend la jeune femme, mais lui offre un sentiment de sécurité immédiat, et un apaisement passager.

Sans s’en rendre compte, ses lèvres viennent se poser sur celles de l’Archange, qui se laisse aller à cet échange. Leurs bouches se mêlent en un long baiser aussi profond que le désespoir qui consume Cécile. Elle y puise de quoi s’extraire du cauchemar.

C’est Ange-Marie qui rompt le contact le premier, les joues empourprées et les mains tremblantes. Brutalement arrachée à ce réconfort, elle détourne la tête et s’excuse d’un geste, incapable de prononcer un mot.

Ange-Marie se lève et vient l’étreindre à nouveau par-derrière, il l’invite à s’allonger contre lui, la tête sur ses cuisses. Avec une douceur surprenante, il lui caresse les cheveux jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Elle n’entend pas le médecin urgentiste revenir, pas plus qu’elle ne sent le départ du véhicule.

Barthélémy a usé de toute son influence pour qu’on ne l’hospitalise pas ici, à Bordeaux, mais pour qu’on la ramène à Paris, aussi loin que possible de la catastrophe qui vient d’avoir lieu. L’état de Cécile étant stable, on lui a accordé cette faveur.

Pendant ce long trajet, le commissaire la garde allongée contre lui tout en continuant de glisser ses doigts dans sa chevelure.

C’est à lui de pleurer à présent. Le Raincy, la mort de Mehsud et l’assassinat d’Al-Kadir. Montreuil et l’explosion du véhicule piégé, les hommes du groupe Faivreau fauchés avec violence.

Hassan, exécuté à cause de sa collaboration dans l’enquête. Sameya Shatrit, assassinée à l’hôpital.

Et puis cette journée interminable, passée à lutter contre un animal enragé, un monstre. Un démon.

Il n’a pas eu le courage d’annoncer à Cécile qu’en plus de Christian Trech, du lieutenant de SRPJ et des deux hommes du RAID, cette nuit avait aussi eu la peau de Niousha Qara-Beigi. La jeune Iranienne n’a pas survécu à l’hémorragie, en dépit des efforts du capitaine Tobias pour la maintenir en vie et de la prise en charge prioritaire dont elle a fait l’objet dès que son évacuation a été rendue possible.

Et puis, il y a ce vide immense laissé par la fin de sa propre enquête.

À présent qu’An-Naziate a été démantelé et que ses membres sont soit morts, soit entre les mains de la DCRI, il ne reste qu’un abîme béant. Plus rien à quoi se raccrocher pour éviter de penser à la mort de son épouse.

Cette terrible absence vient de se matérialiser.

C’est la raison pour laquelle il s’est déchiré l’âme en mettant fin à ce baiser, en réprimant son désir et l’attirance qu’il a pour Cécile Sanchez. Son deuil vient de débuter, un peu plus de deux ans après le décès de la femme dont il partageait la vie.

La route jusqu’à Paris sera longue.

Cela lui laissera le temps de se vider de toutes les larmes de son corps.

Le festin du serpent
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