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Jeudi 25 mars 2010, 8 h 48, Le Raincy

Au volant, Sébastien Mougin est silencieux. Son visage est fermé, mais son regard brûle d’un feu intense, à l’image de son esprit, et son sang saturé d’adrénaline et de testostérone fait gonfler les veines de son corps. Ses manches relevées révèlent ses tatouages. Ange-Marie garde un moment les yeux fixés sur celui qui couvre son avant-bras droit : deux phrases en anglais, l’une au-dessus de l’autre.

Conformity is the disease

Rebellion is the cure

Pas le genre de citation qu’on imagine encrée à vie sur la peau d’un flic, mais Mougin est de ceux qui se fichent de l’avis d’autrui.

Devant eux, deux monospaces noirs du RAID ouvrent le convoi. À leur bord, deux tireurs d’élite, un négociateur, deux techniciens chargés du son et de l’image, les chauffeurs – également chargés des transmissions radio et de la coordination avec les autres dispositifs – et le « binôme effraction » chargé d’ouvrir les accès afin qu’ils puissent pénétrer rapidement dans la maison qui abrite Umar Al-Kadir et Sameya Shatrit, les responsables d’An-Naziate.

Alors qu’ils approchent du quartier, la radio transmet la voix d’Antoine Regnault, passager à bord de la Safrane qui ferme la route :

« À tout le D1 : on stoppe les gyrophares et on s’installe comme prévu. »

Courte pause, grésillements, puis un nouvel ordre :

« A V1D1 : on se prépare au déploiement. Tarek Mehsud vient d’entrer dans la maison de l’Imam. Il ne manque personne à l’appel. »

Le chauffeur de V1D1 – véhicule 1 du dispositif 1 –, le premier monospace du RAID, répond par un « Reçu ! » froid et militaire. Ils tournent dans l’allée des Coteaux pour prendre position, comme prévu, allée du Réservoir. Sébastien roule encore un peu avant de bifurquer allée Courbet, où il se gare.

Tous les membres du groupe Barthélémy sont ici, sur le dispositif chargé du Raincy avec ceux qui ont travaillé d’arrache-pied sur le dossier pendant toutes ces années. Ils ont pu exiger le privilège de participer à l’arrestation des leaders. Une satisfaction bien méritée. Même Guilleret n’a rien trouvé à y redire. Les deux autres dispositifs – composés des hommes du groupe Faivreau, des démineurs du LCPP et d’hommes du RAID – sont affectés à la neutralisation des hommes d’Al-Kadir.

Le D2 se met en place autour de l’entrepôt où Hassan et Slimane viennent d’entrer avec la bombe pour attendre l’arrivée de l’individu non identifié qui prendra la tête de l’opération terroriste. Lorsqu’ils auront cerné les lieux, les hommes du groupe Faivreau donneront le signal indiquant que tout le monde peut passer à l’action. Le D3 pourra alors prendre l’appartement de la cité du Chêne-Pointu et neutraliser le gros des membres du groupuscule qui y est entassé.

Antoine Regnault sort de son véhicule, conduit par le commandant Tresch. Il se dirige vers Ange-Marie, son coupe-vent ouvert sur un gilet pare-balles de la dernière génération, kevlar et plaques d’acier souple, une protection à usage militaire capable de stopper la course mortelle de la plupart des types de munitions.

« Ça va, Ange ? demande-t-il. Tu te sens prêt à passer les pinces à ces enculés ?

— Plus que jamais, chef ! C’est l’un des plus beaux jours de ma vie.

— J’imagine, mon gars… C’est pour ça que je tenais à être là, sur le terrain, avec vous tous.

— Merci pour ton soutien, Antoine ! lâche l’Archange avec un regard intense. Je ne connais pas beaucoup de chefs de service qui montent en première ligne avec leurs hommes.

— C’est normal ! Et aujourd’hui, c’est un grand jour ! Je ne voudrais louper ça pour rien au monde. »

Il lui tape sur l’épaule et retourne à son véhicule, devant lequel Christian Tresch, déjà en tenue, trépigne d’impatience, son shot-gun en main, sa cagoule relevée tel un bonnet au-dessus de son crâne. Tout comme le lieutenant Mougin et le stagiaire, le second est armé d’un fusil à pompe Mossberg 590, calibre 12, chargé de neuf cartouches de chevrotine et en comportant cinq de plus dans des emplacements placés le long de la crosse.

Antoine Regnault est muni d’un fusil d’assaut HK G36. Ce distributeur de mort de calibre 5,56 possède un chargeur d’une capacité de 30 coups et une cadence de tir de 750 coups par minute, avec un recul quasiment nul et une précision chirurgicale : cette arme est un parfait outil tactique pour les interventions dans les espaces confinés comme en extérieur. Des visées 3.0 viennent parfaire ce matériel de pointe. Les lieutenants Abdelatif Hamal et Laura Kieffer en sont eux aussi équipés.

Pour sa part, le commissaire Barthélémy se contentera de son Sig Sauer P2022, son arme réglementaire. Il considère que ça lui suffira et que le reste de son groupe saura ouvrir efficacement la voie sans qu’il ait besoin de quoi que ce soit d’autre.

Dans un silence quasi religieux, les membres de l’équipe attendent le feu vert des hommes du RAID qui se placent stratégiquement pour assurer une opération sans risques majeurs.

Le temps paraît s’étirer au-delà de toute limite.

Quand la radio crépite et transmet la voix du commandant du RAID, l’électricité semble envahir l’air.

« SAD1 en place ! C’est quand vous voulez… »

Traduction : section d’assaut du dispositif numéro 1 en position. Les deux tireurs d’élite ont dû trouver leurs perchoirs – un emplacement idoine pour couvrir la maison. Leurs lunettes sont sans doute déjà en train de sauter de fenêtre en fenêtre. Les techniciens ont installé du matériel pour pouvoir filmer l’ensemble et retransmettre toute forme d’image sur les écrans installés à l’intérieur d’un des monospaces. L’un d’eux est prêt à pénétrer dans la propriété avec le « binôme effraction ». À l’aide d’une micro-caméra sur fibre optique, il va s’assurer que l’entrée est dégagée et qu’il n’y a aucun piège avant de laisser ses collègues entrer.

Le médecin réanimateur et le négociateur, quant à eux, espèrent ne pas avoir à intervenir ; malheureusement, l’éventualité d’une prise d’otages et de blessés au sein du groupe n’est pas à exclure.

Regnault dicte ses consignes aux voitures de la police nationale qui, pour la plupart, cernent le quartier et bloquent les voies d’accès et de sortie. L’autre moitié des véhicules attend le top qui tombe comme un coup de tonnerre.

« Déploiement du D2 autour de l’entrepôt terminé. Ça va être à nous. Vous commencerez l’évacuation du voisinage dès que la porte aura sauté.

— Nous sommes prêts ! » assure la voix du brigadier-chef Romain Giovanni.

Ensuite, Regnault sort sa cagoule de sa poche et la passe sur sa tête, l’ajuste face à son reflet dans la vitre latérale d’une voiture, et fait face à ses hommes, le visage entièrement couvert, mis à part les yeux.

Tout le monde l’imite en silence.

Quelques secondes plus tard, il n’y a plus que sept silhouettes noires, le buste épaissi par le gilet en kevlar sous une veste en Gore-Tex frappée de l’acronyme de leur service, inscrit en gros dans le dos.

Les armes de poing dans les étuis, à la ceinture, les membres du groupe et le directeur tiennent tous un outil d’assaut en main, sauf Ange-Marie, qui garde les bras croisés.

Ils écoutent les dernières consignes d’Antoine Regnault.

« Je sais qu’aujourd’hui est un grand jour pour chacun d’entre vous… pour nous tous ! Vous touchez enfin au but et cette sensation est grisante. Mais attention ! N’oubliez pas à qui nous avons affaire. Umar Al-Kadir est un martyr en puissance. Qui plus est, il est malade. Il se sait condamné à plus ou moins longue échéance et n’a par conséquent rien à perdre. Il est indispensable de le neutraliser rapidement. »

Tout le monde acquiesce en silence.

« Sameya Shatrit est rapide, sportive et entraînée, poursuit-il. Elle est dévouée à son Imam et doit être considérée comme extrêmement dangereuse. Même chose pour Tarek Mehsud : inutile de vous rappeler ce que cet enfoiré sait faire avec un fusil d’assaut, le souvenir du massacre de la rue des Rosiers est encore frais dans vos mémoires. Alors, on va intervenir vite et bien ! On ne doit pas leur laisser le temps de respirer. Et si la situation l’exige, tirez pour tuer. »

*

Allongée sur le toit d’un immeuble du boulevard du Midi depuis cinq longues heures, parfaitement immobile et concentrée, Shirel Menahem surveille le déploiement tactique des forces de l’ordre autour de la maison occupée par Umar Al-Kadir. Les jumelles collées aux yeux, elle visualise leur dispositif et constate avec soulagement que les hommes qui composent ce groupe d’arrestation sont organisés. Un tireur d’élite couvre l’angle ouest de la bâtisse depuis le toit d’une maison de l’allée de Bellevue, un autre contrôle l’angle est depuis l’allée Courbet. Les distances de tir sont confortables : cent mètres pour le premier, à peine quatre-vingts pour l’autre.

En cas de fuite, ils ne peuvent pas les manquer, constate-t-elle avec soulagement. Même depuis ma position, à plus de quatre cents mètres, je pourrais mettre une balle dans la tête d’un chat.

Pour le reste, le quartier est bouclé, étanche.

Des voitures aux couleurs du drapeau français sont en place aux croisements des axes principaux, allées de l’Ermitage et de Montfermeil. D’autres véhicules du même type avancent lentement vers la zone d’intervention, sans doute pour organiser une évacuation rapide. La gendarmerie fait office de bouchon étanche et contrôle tous les axes.

Le groupe de sept personnes, composé par les membres de la SDAT, rejoint trois membres du RAID qui portent un vérin hydrodynamique destiné à forcer l’entrée principale et un système d’intrusion vidéo dont la tige amovible est faite pour se glisser sous une porte.

Tout devrait bien se passer, se dit-elle. Ils n’auront sans doute pas besoin d’un quelconque soutien de ma part pour passer les menottes à Al-Kadir.

Malgré tout, elle pose ses jumelles et tire son fusil à elle, déplie le bipied et stabilise sa position en calant la crosse contre son épaule droite. Le réglage de la lunette lui confère une vision presque aussi bonne.

Les ordres qu’elle a reçus étaient clairs : hors de question que le Palestinien échappe aux autorités françaises. Alors même s’il est peu probable qu’ils échouent, elle se tient prête à soutenir l’action de Regnault et de ses hommes.

Dans l’ombre.

Le festin du serpent
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