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Lundi 29 mars 2010, 22 h 38, Mérignac

Le numéro 6 vient de sortir de la salle de bain et de remettre à Saridah les dernières boulettes d’héroïne qui la libèrent de ses engagements. Elle finit de couvrir son corps de son niqab bleu nuit, sous le regard dilaté de l’homme qui continue à se bourrer le nez de coke.

Il ne reste plus, au centre de la pièce, que le numéro 4, docile et exemplaire, et le numéro 2, la rebelle. Elles ont encore respectivement cinq et trois paquets à sortir de leurs tripes.

L’envie de corriger la seconde se fait de plus en plus forte en Saridah, et la fille doit le ressentir. Elle a baissé la tête et il émane de son joli corps ferme une aura de peur intense. Le Yéménite espère qu’elle a compris et se tiendra tranquille jusqu’à la fin, mais une voix lointaine résonne sous son crâne, insistante.

Elle va te causer des problèmes ! Autant t’en charger maintenant. Quelques bons coups de poing dans le ventre, histoire de lui rappeler que c’est toi le patron !

Il cherche à lutter, mais la tension est trop forte. Sur le visage de l’Iranienne, il voit se superposer les traits d’Adhba Nadereh. Sa tête est un volcan sur le point de cracher les flammes de l’enfer.

Il sniffe sa dernière ligne de cocaïne et peste intérieurement de ne pas en avoir emporté davantage. Avec des gestes empressés, il cherche dans son manteau une petite pipe de verre et un sachet contenant deux gros cailloux de forme irrégulière, transparents comme du cristal.

Métamphétamines.

Il concasse le plus gros des deux et fait tomber les éclats dans la sphère, dont il lace l’embout tout près de ses lèvres. Avec son briquet Zippo, il chauffe le verre noirci par les utilisations antérieures. Une fumée laiteuse et épaisse s’élève dans la bulle, se concentre et tournoie. Lorsque l’extrémité de ses doigts commence à chauffer, Saridah inspire un grand coup, et les émanations sont convoyées directement dans ses poumons, où il les garde le plus longtemps possible, bloquant sa respiration.

Les effets sont fulgurants.

Impression d’accélération et d’élévation du corps, comme un décollage de l’âme. À cette sensation vertigineuse s’ajoutent une poussée d’énergie considérable et une euphorie divine. Loin de se dissiper, le rush se démultiplie lorsqu’il recrache la fumée, au bout d’une trentaine de secondes. Tel un diable de sa boîte, Saridah bondit du lit où il était assis et retombe sur ses pieds avec une agilité animale. Il étend les bras, dans une position christique incongrue, prêt à embrasser le monde. La tête renversée en arrière, il lâche un long râle de plaisir suivi d’un rire dément.

*

« Sa chaleur corporelle n’arrête pas d’augmenter, signale le tireur d’élite numéro deux. On dirait qu’il brûle de l’intérieur.

— Comment il voit ça ? demande Cécile au commandant Brehel.

— Le type de vision nocturne qu’il utilise réagit au rayonnement thermique des objets et de l’environnement. Plus les silhouettes visibles dans la lunette rayonnent, plus la température corporelle est élevée, lui explique-t-il.

— Oui, mais là il les observe alors qu’ils sont à l’intérieur, derrière des rideaux et des volets fermés… Ça ne joue pas sur la précision ?

— Si une cible se trouve derrière un mur en Placoplatre, il est évident que son rayonnement sera moins important que si elle n’est séparée du tireur que par une vitre. Mais le principe est le même : il suffit de comparer la luminosité de son signal avec celle des autres personnes qui l’accompagnent… J’ignore si je suis clair, là !

— Si. C’est très clair, confirme-t-elle. Vu que tout le monde a la même température, on peut comparer, détecter de la fièvre même. Et tant que la barrière qui sépare la lunette des cibles est régulière, on peut les comparer.

— Exactement ! On peut aussi observer l’évolution du spectre thermique d’un même individu. C’est de la haute technologie et donc très précis. Une augmentation est relativement facile à détecter. Tout comme une diminution constante, qui indique en principe qu’on va avoir un cadavre sur les bras. »

Satisfaite par cette explication, Cécile se demande ce qui peut faire augmenter ainsi la chaleur corporelle de Saridah. Elle repasse en mémoire les données sur lui. La solution coule de source : la consommation de drogue. La cocaïne et la plupart des stimulants font grimper la tension artérielle et accélèrent le rythme cardiaque. La température du corps augmente alors de façon significative.

« Briquet allumé de manière prolongée, signale le sniper. C’est pas pour allumer une clope… Un petit objet chauffe méchamment. »

Le lieutenant Chedid, le quatrième de groupe, intervient à cet instant sur la fréquence. Ancien de la brigade des stupéfiants du SRPJ de Marseille, il en connaît un rayon sur la défonce.

« À mon avis, c’est une pipe en verre. Il est en train de se défoncer au crack, à la glace ou quelque chose dans le genre. À moins que ce ne soit simplement de l’herbe ou du hasch… »

Il veut rester vigilant, songe la jeune femme en se mettant à la place de Saridah. Au top ! Pas de produits qui ralentissent les réflexes et parasitent l’attention. En tout cas, pas avant d’avoir terminé ce qu’il a à faire.

« Non ! assure-t-elle finalement. Pas son genre. Il n’aime que ce qui le booste, surtout en pleine action. C’est forcément un stimulant.

— Alors, crack ou méthamphétamines. Dans les deux cas, c’est du lourd. Ça et la coke : il va être remonté comme un coucou !

— J’aime pas ça ! intervient Barthélémy. Le type est déjà un client difficile, alors sous amphètes… »

Brehel et Cécile acquiescent simultanément, les yeux rivés sur l’écran de contrôle. Les formes lumineuses sont relativement figées, excepté celle du Yéménite. Il vient de se lever du lit et reste debout, les bras en croix. Sur le matelas, l’objet identifié comme étant une pipe devient de plus en plus clair en refroidissant.

Saridah est en train de se défoncer, se dit Cécile. Le côté positif, c’est qu’il va être moins performant, plus négligent. Ses capacités physiques et mentales seront affaiblies. Le mauvais côté, c’est l’éventuelle montée de paranoïa et, plus certainement encore, l’instabilité psychique qui va avec. Il y a aussi la sensation d’omnipotence qui peut le rendre d’autant plus imprévisible.

Elle commence alors à se préparer à l’éventualité d’être dans l’obligation de faire abattre le suspect, ce qui ne l’enchante pas du tout.

Le plus inquiétant, c’est la résistance à la peur, à la douleur et à la fatigue que ce genre de substance provoque. Impossible de prévoir quoi que ce soit dans ces conditions.

La jeune femme se souvient d’images filmées en Russie, sur lesquelles deux braqueurs bourrés d’amphétamines sortaient d’une banque en marchant droit sur les tirs de la police. Les balles se fichaient dans leurs corps, les traversaient parfois, sans qu’ils paraissent les sentir. À peine ralentis par les impacts, ils avançaient obstinément vers les forces de l’ordre en faisant feu. L’un d’entre eux avait pris vingt-deux balles de fusils d’assaut et d’armes de poing avant de tomber.

Conclusion : quand Saridah sortirait de cette chambre avec les six Iraniennes, il faudrait le gérer à la façon d’une bombe humaine, extrêmement dangereuse et instable.

Et ordonner sa mort, s’il n’y a pas d’autre solution.

« Pourquoi tu me regardes comme ça, kharba ? »

Intriguée par le comportement de plus en plus irrationnel du Boss, Niousha venait de le regarder du coin de l’œil, le plus discrètement possible. Terrifiée par son expression de bête enragée, elle baisse aussitôt le nez et ose à peine respirer. Sans réfléchir, elle lève la main pour demander l’autorisation d’aller à la salle de bain.

Le monstre qui lui fait face semble grincer intérieurement et lui fait signe d’y aller, chance que la jeune femme saisit sur-le-champ en passant dans la pièce carrelée. Elle n’a pas du tout envie, mais elle décide d’essayer d’extirper les deux boulettes restantes à la main.

Pouvoir me rhabiller, enfin ! Passer de l’autre côté, avec les quatre autres. M’approcher d’un pas de ma liberté.

Voilà ce à quoi elle pense en s’enduisant les doigts de la main gauche d’eau savonneuse et, accroupie sur le sol, en fouillant son rectum à la recherche des deux boulettes de latex. La douleur est vive et elle doit procéder avec délicatesse pour ne pas percer les emballages.

Au bout de dix minutes d’efforts, les deux paquets sortent enfin, entiers. Elle s’empresse de laver le sang à la surface des sachets, de sécher celui qui coule d’entre ses fesses avec du papier-toilette, puis, après avoir inspiré un grand coup, ressort pour remettre le prix de sa souffrance à Saridah.

Debout devant le lit, il la regarde de travers en additionnant les chiffres et entoure le nombre 20 d’un geste nerveux. Puis il la fixe longuement, avant de lui faire signe d’aller remettre ses vêtements.

Alors que Niousha se rhabille, la dernière fille debout au centre de la pièce lève la main à son tour. Il ne lui en reste plus que trois à fournir pour que ce cauchemar prenne fin.

L’expérience a été pénible, mais elle en valait la peine. C’est aussi ce qu’ont l’air de penser les quatre autres ; même le numéro 6 semble un peu moins terrifiée.

Une fois assise avec les autres, le long du mur, près de la porte, Niousha constate que l’homme se prépare une nouvelle pipe de cette substance qu’elle ne connaît pas. Une drogue puissante qui a remplacé la cocaïne et semble le rendre fou. Elle réprime ses tremblements pour ne pas se faire remarquer à nouveau et garde lu tête basse, observant le bout de ses chaussures.

Et l’ombre du démon qui inhale la fumée.

Le festin du serpent
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