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Samedi 20 février 2010, 8 h 43, Levallois-Perret
Rassemblé face à Ange-Marie Barthélémy, l’ensemble du groupe en charge du dossier An-Naziate garde le silence. Cette convocation urgente un samedi est source de curiosité et d’excitation pour tous. Concentrés, ils attendent que le commissaire leur expose les raisons de leur présence.
Ce dernier commence par projeter sur l’écran l’article de Feuerstein sur le massacre de la rue des Rosiers. Il laisse à ses hommes deux bonnes minutes pour en lire les grandes lignes avant d’entrer dans le vif du sujet.
« La tuerie qui a eu lieu dans le quartier du Marais a été revendiquée hier soir au journal Libération. Un homme est venu déposer à l’accueil une enveloppe dont le contenu ne laisse aucun doute sur son authenticité. J’attends, avant la fin de la matinée, les relevés d’empreintes de tous les employés qui ont touché l’enveloppe et la lettre en question, pour tenter de trouver celles de son porteur ou de son rédacteur, même si je doute que ça nous mène à quoi que ce soit. Nous savons à quel point ils sont prudents, méticuleux et efficaces. Mais il faut essayer, par principe. » Il avale une gorgée de café et s’éclaircit la voix d’un toussotement léger avant de reprendre : « On peut considérer que cette dernière action est, pour eux, une réussite totale. La scène de crime est une boucherie, mais en matière d’indices et de traces exploitables, c’est un vrai billard.
— Les rapports sont déjà tombés ? demande Tresch.
— Non. Mais je me suis rendu sur place. Je sais que les sections scientifiques feront chou blanc. Les armes utilisées sont des AK47 modèle II, le genre qu’on trouve par centaines dans les caves des cités chaudes, avec chargeurs rallongés… Mais je ne vais pas entrer dans les détails : je vous ai fait des copies des rapports préliminaires. Vous aurez tout le temps de les consulter en attendant la suite des résultats.
— Donc, ils sont ici ? s’étonne le lieutenant Sébastien Mougin. À Paris ?
— En effet ! confirme l’Archange. Ce qui constitue à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est qu’ils sont sur notre terrain et que ça nous facilitera les choses. La mauvaise, c’est qu’on peut imaginer les pires saloperies de leur part. De nouvelles actions sont à craindre. Pour l’instant, le black-out est ordonné sur la presse, et il n’y a aucune raison pour que ça change. Je compte sur vous pour travailler dans la plus grande discrétion. »
Il observe ses troupes, dont il connaît le dévouement et qu’il sent gonflées à bloc par ses explications. La certitude que leurs cibles sont dans la région les motive. Ces dernières années, leurs travaux se sont limités à apporter un appui documentaire et tactique aux différents pays dans lesquels les nomades d’An-Naziate faisaient escale et sévissaient. D’où un sentiment de frustration et d’impuissance.
« Mon informateur m’a donné de nouvelles indications, non négligeables, que j’ai intégrées à vos dossiers. Comme vous pourrez le constater, j’ai dégagé plusieurs angles d’approche. Nous reviendrons sur ce point une fois que vous en aurez pris connaissance, mais pour résumer, je dirai que nous avons de bonnes chances de mettre un terme aux agissements de ce groupuscule. Il va sans dire que la DCRI, en la personne de Guilleret, cherche à nous mettre la pression, mais Regnault va faire le tampon pour nous soulager. En revanche, nous n’avons pas droit à l’erreur. Des résultats rapides sont nécessaires.
~ On dispose de combien de temps ? demande Laura.
— Cinq à sept mois… Mais rien de moins sûr. On sait qu’ils ont tendance à rester plus longtemps dans les grandes villes. C’est suffisant mais il n’y a pas de temps à perdre. Sans compter que, s’ils veulent remettre le couvert et tenter un nouveau coup d’éclat, on devra agir avant. Jusqu’à la fin de cette affaire, oubliez les congés, les week-ends et les excès de toute sorte. J’ai besoin de vous frais et disponibles, sur le coup en permanence. » Le commissaire termine son quatrième café de la matinée et conclut : « C’est maintenant ou jamais l’occasion de boucler cette affaire et d’envoyer ces sauvages à l’ombre. Vous avez la journée pour vous pencher sur le dossier préliminaire et me faire des suggestions. Inutile de compter sur des trouvailles des sections scientifiques. La traque commence sur-le-champ et elle ne s’arrêtera pas avant que l’organisation ne soit entièrement démantelée. Au travail ! »
Comme un seul homme, tous les membres du groupe se lèvent et vont s’asseoir à leurs bureaux respectifs pour se plonger dans la lecture du dossier que l’Archange a préparé. Il contient un récapitulatif de toutes les procédures, en France comme à l’étranger, le rapport préliminaire de la tuerie du Marais et une analyse tactique complète qu’Ange-Marie a développée avec précision.
Ce dernier commence à réfléchir à la distribution des tâches.
Le lieutenant Noël Roque, ancien membre de la brigade de déminage de Paris, sera affecté à la rédaction de la procédure, à la coordination radio des opérations et à la recherche documentaire. Blessé dans l’exercice de ses fonctions et cloué dans un fauteuil roulant depuis presque dix ans, l’homme ne peut malheureusement plus aller en première ligne. Il n’empêche que, dans sa partie, c’est un véritable génie, un acharné qui ne compte pas ses heures de travail. Il est déjà en train de prendre des notes et de rédiger des demandes de consultation d’archives. Régulièrement, son index droit vient remonter ses lunettes sur son nez d’une pression lente.
Le commandant Tresch, son second, va travailler avec les lieutenants Laura Kieffer et Abdelatif Hamal. Tous trois seront affectés aux enquêtes de voisinage, à la gestion des nombreux informateurs à Paris et en banlieue, et à la mise en place des points de surveillance.
Hamal est d’origine marocaine et sait se fondre dans les milieux sensibles. En véritable caméléon, il peut devenir un caïd des cités, un musulman zélé ou un blédard tout juste descendu du ferry. Son physique passe-partout est un atout dont il use avec habileté.
La jeune Laura, dernière arrivée dans le service après deux années passées à la répression du proxénétisme, est une grande blonde au physique avantageux. Elle n’a pas son pareil pour interroger les témoins en douceur. Elle est aussi très observatrice, habituée aux planques nocturnes, et elle connaît parfaitement la région parisienne. Mais le principal atout de cette jeune femme à la carrière prometteuse est sa faculté de pénétrer n’importe où, d’approcher n’importe qui, de jour comme de nuit, pour poser des micros ou des balises GPS quand la situation l’exige. En tenue de soirée, perchée sur des talons aiguilles et savamment maquillée, elle ressemble à tout sauf à un flic.
Sébastien Mougin renforcera cette équipe ou accompagnera Ange-Marie, selon la nécessité. Ce jeune lieutenant – qui a toutes les fonctions d’un capitaine et devrait recevoir très prochainement sa promotion – est un flic extrême dans ses méthodes, mais terriblement efficace et polyvalent. De taille moyenne, trapu, gueule de bad-boy-beau-gosse, c’est un homme de terrain qualifié, touche-à-tout, et surtout un tireur hors pair. Au stand de tir, il n’est pas rare qu’il devienne le centre d’un véritable spectacle. Ses collègues le regardent cracher un chargeur complet et le rassembler en pleine tête ou en plein cœur des cibles en papier qu’il repousse à des distances hallucinantes. Pour ne rien gâcher, c’est un type courageux, un équipier sur lequel on peut compter. Il a déjà pris quatre balles en service. Son look particulier aurait pu ralentir sa carrière, particulièrement le tatouage qui couvre le côté gauche de sa gorge, une inscription « Million Dollar Quartet » en noir sur fond gris, calligraphiée très old school. Difficile, en effet, de louper cet ornement corporel que seul un col roulé peut dissimuler. Ajoutez à cela un bras complet couvert d’une fresque complexe, toujours sans couleur, sur le thème de la musique, et une inscription particulièrement subversive sur l’autre avant-bras. Le cauchemar de tout DRH, mais, avec ses états de service, la hiérarchie ne peut que lui foutre la paix.
Vedat Ciplak, un jeune stagiaire d’origine turque, est dans le service depuis trois mois. Très débrouillard, il pourra se rendre utile en cas de besoin. Même s’il n’est encore pas à l’aise avec ces flics de choc qui l’intimident, il fait de son mieux pour suivre l’exemple.
Le commissaire retient un sourire satisfait. La horde est prête au combat. Une tension positive rayonne dans le bureau. Pour la première fois depuis des années, le chef de groupe y croit vraiment.