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Mercredi 10 mars 2010, 16 h 26, Montfermeil

Dix-neuf jours se sont écoulés depuis l’attentat de la rue des Rosiers. Cela fait deux semaines qu’ils surveillent sans relâche la cellule de Tarek, en plein cœur de la cité des Bosquets, à Montfermeil. Un peu plus d’une semaine qu’ils ont localisé la planque de ceux qui sont vraisemblablement à la tête d’An-Naziate. Un travail d’investigation aux résultats progressifs, relativement lent – trop au goût des membres du groupe –, mais néanmoins efficace.

Depuis quelques jours, la situation semble stagner et Ange-Marie ronge son frein. Il aimerait que les choses avancent plus rapidement. Toutes ces années, depuis l’attentat de Lille, il a presque exclusivement consacré sa vie à la traque des terroristes responsables de deux bains de sang sur le territoire français.

Les progrès récents du groupe ont sensiblement fait redescendre la pression hiérarchique et politique. Il n’empêche qu’un message implicite pèse sur l’équipe : aucun autre massacre ne sera toléré. Par conséquent, même si les hautes sphères ont suspendu leur harcèlement, une épée de Damoclès plane au-dessus de la tête de l’Archange et de ses hommes.

« Hassan prépare le thé. Cliché ! »

L’annonce de Vedat tire le commissaire de ses pensées. Il attrape le cahier et consigne l’information en bonne et due forme, tout en maudissant la routine où s’englue leur opération de surveillance.

C’est alors que son téléphone cellulaire sécurisé se met à vibrer. Un coup d’œil sur l’écran lui indique que l’appel provient des bureaux de Levallois-Perret.

Il décroche et reconnaît la voix de Regnault.

« Salut, Ange ! Alors, ça bouge ?

— Oh oui ! ironise le commissaire. On est à fond, là ! Ils préparent le thé avec un retard de cinq minutes sur l’horaire habituel !

— Désolé, mon gars… Ça ne doit pas être palpitant pour vous ces temps-ci. Mais je t’apporte des nouvelles fraîches qui devraient te remonter un peu le moral.

— C’est-à-dire ? demande Barthélémy, intrigué. Des nouvelles d’Interpol ?

— Non… Des nouvelles d’Israël ! »

Le cœur du chef de groupe se met à cogner plus fort. Ses mains deviennent moites.

« Le Mossad ? demande-t-il dans un souffle, en s’éloignant de Vedat Ciplak.

— Pas directement… Tu imagines bien ! Un rapport m’a été adressé par le commissaire général de la Mishtara, la police israélienne. Mais les renseignements qu’il contient ne viennent pas d’eux. Je pense en effet que c’est le Mossad. Le boss de la régulière s’est contenté de faire suivre.

— Et alors ?

— Je t’ai balancé les données sur ta boîte mail sécurisée. Je te laisse la surprise… Mais c’est du lourd ! »

Un poids énorme s’abat alors sur Ange-Marie.

Le Mossad !

Il vient de pactiser avec une entité qu’il craint à présent de ne pas pouvoir contrôler. Sa bouche s’assèche en une demi-seconde. C’est avec difficulté qu’il pose la question à son directeur :

« Et qu’est-ce qu’ils exigent ?

— Rien, répond Regnault. Ils nous donnent tout sur le résident de la maison du Raincy sans rien réclamer en échange. C’est bien ça qui m’inquiète. »

Barthélémy se garde de commenter. Il sait trop ce que cela signifie.

Lorsqu’on a affaire aux services secrets les plus dangereux de la planète, que ces derniers ne demandent rien en échange, qu’ils n’exigent même pas d’être tenus au courant de votre enquête, c’est qu’ils comptent se servir personnellement.

« Merci, chef ! finit par articuler l’Archange. Je vais aller voir ça tout de suite.

— Ouais… T’as qu’à faire ça… Mais avec une seule main, hein ! Avec la gauche, tu peux commencer à croiser les doigts. »

Fin de la communication.

Il faut cinq bonnes minutes à Ange-Marie pour digérer ces propos et se décider à empoigner son ordinateur portable pour se connecter à sa boîte mail.

Message crypté. Encodage de la SDAT, que le commissaire traduit en lançant le programme approprié. Après une longue expiration, il se met à la lecture du document.

Direction générale de la Mishtara

Abbas NITZAV

Commissaire général

À SDAT – Levallois-Perret – France

Monsieur Antoine REGNAULT

Directeur du service

Monsieur,

Nous avons accusé réception des éléments transmis le vendredi 5 mars 2011. Nous avons pris des dispositions visant à vous aider activement dans les avancées de votre enquête sur le groupe pro-palestinien An-Naziate.

Les copies des documents ont été transmises aux services compétents pour une analyse comparative approfondie avec nos propres fichiers. Il se trouve qu’une correspondance anthropométrique a pu être faite. Nous sommes en mesure de vous garantir les résultats ainsi obtenus.

L’individu caché sous la fausse identité de Kamal Abderrahmane se nomme en réalité Umar AL-KADIR. De nationalité palestinienne, il est né à Hébron, le 10 juillet 1963. Il a grandi dans cette ville durement touchée par les conflits politiques, dans la zone Hl, sous contrôle palestinien.

Son père, Brahim Al-Kadir, a toujours été un activiste et un nationaliste. Fatah, FPLP, OLP, Septembre noir, Hamas : il a été en contact avec toutes les organisations extrémistes. Il a pris part à la première Intifada et comptait parmi les assaillants de la position militaire israélienne à Jabâlàyah, pendant les funérailles des quatre Palestiniens victimes de l’accident de la route, survenu le 8 décembre 1987, mettant en cause des Israéliens. L’engagement de Brahim Al-Kadir a été total dès ce jour. Il a participé à la création du Hamas et s’est jeté aveuglément dans cette guerre. Il est mort lors d’un affrontement entre un groupe du Hamas et une section de Tsahal, l’armée de défense d’Israël, le 8 novembre 1989.

Son fils Umar a pris son père comme modèle et s’est engagé à son tour au sein du Hamas, adoptant des valeurs nationalistes, islamistes et antisionistes. En 2000, pendant la seconde Intifada, il a vu une occasion de s’illustrer et de faire honneur à son père, considéré comme un martyr. Pendant l’insurrection populaire, il a fait son coup d’éclat en tuant deux de nos soldats. Ce crime lui a valu d’être fiché comme l’un des criminels de guerre les plus recherchés.

En 2002, pendant l’opération Rempart et la bataille de Jénine, il a échappé de peu à la campagne d’élimination ciblée lancée par notre armée et est miraculeusement parvenu à quitter le pays.

Il est toujours activement recherché par nos services qui, jusqu’à ce jour, ignoraient tout de sa position.

Afin que vous disposiez d’un maximum de renseignements sur cette figure du terrorisme palestinien, nous mettons ici toutes les informations que nous possédons sur lui.

Versé dans l’art du camouflage, de la dissimulation et du déguisement, Umar Al-Kadir sait se fondre dans tous les milieux sans attirer l’attention. Il est spécialisé dans les explosifs et dans la stratégie de guérilla urbaine, maîtrise parfaitement les armes à feu de tous types, les armes blanches, ainsi que le combat à mains nues.

Il dispose sans doute toujours du soutien du Hamas et de nombreux contacts au sein de cette organisation. Il est possible qu’il soit activement et massivement financé par eux.

Il doit être considéré comme un individu particulièrement engagé et dangereux, prêt à tout pour défendre sa cause.

En espérant que ces informations seront utiles au bon déroulement de vos investigations, je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, mes plus respectueuses salutations et l’assurance de tout mon soutien.

Commissaire général Abbas NITZAV

Le contenu du rapport ne laisse plus aucun doute quant à l’identité de l’occupant de la maison du Raincy : il s’agit bien du chef d’An-Naziate. Ses origines et son passé expliquent l’acharnement antisioniste qui ressort de la plupart des actions du groupuscule. Ce bond en avant dans l’enquête revigore Ange-Marie qui n’en oublie pas pour autant ses appréhensions.

Le Mossad est impliqué à présent. Et le fait que cette implication ne soit pas clairement définie, qu’il n’y ait aucune condition d’énoncée, renforce sa certitude que les services secrets israéliens vont prendre des dispositions de leur propre initiative.

La crainte de voir sa propre enquête lui échapper saisit le commissaire, qui commence à éprouver un réel malaise devant pareil curriculum vitae.

Depuis l’attentat à la voiture piégée qui a fait seize victimes à la synagogue de Lille, rue Auguste-Angelier, le 27 novembre 2004, à 12 h 05, Ange-Marie et son groupe se sont lancés dans une croisade acharnée pour stopper les monstres qui avaient déjà sévi au Royaume-Uni à trois reprises. Les moyens déployés ont été considérables, mais les nomades d’An-Naziate, se sentant pris en tenaille, ont quitté le pays. Par la suite, le commissaire et ses hommes ont travaillé avec les autorités des différents pays que les terroristes ont traversés, semant la mort et la terreur derrière eux.

Barthélémy se rappelle encore l’horreur de l’attentat contre le Bloemenmarkt, le marché aux fleurs d’Amsterdam, le 5 mars 2006. La culpabilité qu’il avait ressentie. Le groupuscule terroriste avait échappé à toutes les surveillances pendant quelques mois, était devenu indétectable et, par conséquent, imprévisible. Alors qu’on le cherchait en Belgique ou en Allemagne, il était revenu sous le feu des projecteurs en Hollande, avec une violence inouïe. Impossible d’oublier les images qui passaient en boucle sur toutes les chaînes de télévision, prises par un touriste qui se baladait, caméscope à la main. La voiture était arrivée à pleine vitesse dans la zone piétonne, le long des canaux, fauchant hommes, femmes, enfants jusqu’à être freinée, et finalement stoppée, par les corps. On aurait pu croire à un chauffard ayant perdu le contrôle de son véhicule si la trajectoire n’avait été aussi précise. Ensuite, l’explosion, comme un point d’exclamation à l’horreur. Les stands en feu, les personnes mutilées qui rampaient, les brûlés qui se jetaient dans l’eau en hurlant. Le sang. Les chairs déchiquetées.

De ce jour, le commissaire Barthélémy s’est juré de tout faire pour arrêter ces barbares. Il a assuré la mise en place d’une taupe dans leurs rangs, Hassan Araf. Depuis la France, en étroite collaboration avec Interpol et Fedpol, l’Office fédéral de la police suisse, il a réussi à pénétrer An-Naziate.

Depuis, les terroristes sont revenus en France, Ange-Marie y a vu une chance de pouvoir les serrer lui-même.

Le 27 septembre de l’année précédente, une tentative d’attentat à la voiture piégée contre la Grande Synagogue a pu être déjouée grâce aux informations données par Hassan. Celui-ci savait seulement quel jour ils allaient frapper. Toutes les cibles potentielles avaient été mises sous surveillance et le véhicule bourré de C4 a finalement été détecté. Le service de déminage de la Sécurité civile de Lyon avait réussi à neutraliser le dispositif, réglé pour exploser à la sortie des fidèles.

Malheureusement, une perte de contact avec Hassan, probablement due à la paranoïa que cet échec avait fait naître dans l’esprit des leaders, avait entraîné une nouvelle catastrophe : le massacre de la rue des Rosiers.

À présent que le groupe détient toutes les cartes pour mettre un terme définitif au parcours sanglant d’An-Naziate, Ange-Marie refuse l’éventualité qu’un service étranger vienne se jeter dans la mêlée et le prive du plaisir d’envoyer lui-même ces bouchers au fond d’une cage et de jeter la clé.

Face à un individu comme Umar Al-Kadir, le Mossad ne restera sûrement pas les bras croisés, se dit le commissaire. Il va falloir que nous ayons des yeux derrière la tête si on ne veut pas se faire rafler nos proies. Une bombe et quelques balles pourraient bien régler le problème An-Naziate de façon plus drastique qu’un procès aux assises.

Le festin du serpent
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