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Jeudi 25 mars 2010, 9 h 11, Montreuil

À l’intérieur de l’entrepôt, Hassan et Slimane patientent en silence depuis quelques minutes qui s’étirent comme des heures. L’endroit est inutilisé, délabré, vraisemblablement à l’abandon depuis longtemps.

La nature reprend ses droits. Toutes sortes de mauvaises herbes sortent des fissures de la dalle de ciment sur plus de quatre cents mètres carrés. Au fond, un Volkswagen Crafter flambant neuf est garé à côté d’une Clio blanche. Slimane, appuyé contre la double porte arrière de l’utilitaire, semble complètement absent. Des gouttes de sueur perlent sur son front ; il est mort de trouille à l’idée de subir le martyre, ce qui rassure l’Égyptien. Lui non plus n’est pas tranquille, mais pour des raisons différentes.

A-t-on été suivis jusqu’ici ? Est-ce qu’il y a des flics ici, dans les autres bâtiments ? Et comment vont-ils procéder ?

Pour essayer de sortir de cette spirale d’interrogations et d’incertitudes, Hassan pose l’une des questions qui lui brûlent la langue :

« Tu le connais, toi, ce Farid ?

— Un peu. J’ai travaillé avec lui sur des préparatifs à Amsterdam et je l’ai croisé quelquefois pour d’autres bricoles. C’est un ancien du groupe.

— Et… il est comment ? »

Le Jordanien a un rire nerveux et une grimace étrange, mêlant la peur et la confusion.

« C’est un des trois hommes de confiance de l’Imam. C’est une personne exemplaire !

— Mais son caractère ? insiste Hassan. C’est le même genre que Tarek ?

— Pas vraiment, non… Il est autoritaire, froid, déterminé et surtout méfiant. Il ne fait confiance à personne, mis à part Sameya, la femme qui nous a apporté le fric à la planque. Ils vont bien ensemble, ces deux-là : il est aussi impitoyable qu’elle. » Il fait une courte pause pour expirer un grand coup puis conclut, juste avant d’ouvrir la porte coulissante de la planque : « J’aurais vraiment préféré que Tarek vienne avec nous. »

Sur ces mots, un bruit de moteur se fait entendre à l’extérieur. Une minute plus tard, Farid Idah entre par la porte latérale. Il s’approche des deux hommes d’un pas sûr en les fixant d’un air inquisiteur, s’arrête à trois mètres d’eux et les sonde des pieds à la tête avant de prendre la parole :

« Êtes-vous prêts à servir Allah, loué soit Son nom, et à mourir pour Lui s’il le faut ? »

Hassan et Slimane acquiescent en silence.

« Bien ! Alors préparons-nous… Araf ! Tu vas placer la charge entre les deux piles de cartons qui sont à l’arrière. » Sur ces mots, il ouvre les portières. « Ils sont remplis de chutes de plaques d’acier et d’aluminium, poursuit-il. Quand ça explosera, des éclats tranchants fendront l’air et réduiront en miettes les sionistes arrogants rassemblés dans le hall du musée. J’ai même pris la peine d’ajouter au milieu de tout ça quelques grenades à fragmentation qui traînaient dans nos stocks. »

Il grimpe et ouvre un des cartons. En première couche, des t-shirts pliés avec soin qu’il soulève pour découvrir le contenu mortel. Déjà en l’état, les morceaux de métal de toute forme ont des angles irréguliers et tranchants.

« Il y a aussi ces bidons d’essence : 100 litres au total, en plus du réservoir, qui est plein. »

Les dix contenants métalliques sont rangés au fond du volume de stockage, sous une bâche que Farid soulève brièvement avec un sourire mauvais.

« Et pour finir, j’ai rempli de clous, de vis et de boulons tous les espaces possibles à l’intérieur des portes et portières, sous le tableau de bord, dans des sacs de congélation un peu partout sous le capot du moteur. Ça va être un beau feu d’artifice ! »

Hassan frisonne d’horreur en s’imaginant obligé d’appuyer sur le bouton de mise à feu manuelle. Il visualise son corps haché par tous les fragments qui seront projetés lors de la déflagration.

Faisant un effort considérable pour cacher son trouble, il commence à fixer les aimants sur l’engin.

« Bon ! lâche Farid. Le temps qu’Hassan assure la mise en place, je vais procéder à un contrôle. »

Il sort de sa poche un boîtier en plastique qu’il met en marche et dont s’échappe un grésillement. Il le passe sur le corps du Jordanien sans que le son varie.

Il vérifie qu’on ne porte pas de micro ! constate l’informateur avec horreur. Et si cette putain de balise GPS venait à être détectée ?

Hassan traîne à mettre en place la bombe pour retarder l’inévitable, mais Farid le regarde faire, son détecteur à la main, attendant qu’il ait terminé pour passer à lui.

« C’est un camion tout neuf ! remarque Hassan pour se donner une contenance. Dommage de le bousiller…

— Il a été loué avec de faux papiers, explique le chef. C’est plus économique et ça évite de traverser Paris dans un véhicule volé. Si on compte le prix des faux documents et de la location, ça fait quand même un beau paquet de fric. Mais aller jouer les livreurs rue du Temple avec une poubelle aurait attiré les soupçons. Et puis, la lutte n’a pas de prix… » Il s’interrompt et observe l’Égyptien avec insistance : « Bon ! Tu pourrais te dépêcher ? Il faut encore que je te passe au contrôle. »

Hassan termine et sort du camion, dans une attitude faussement décontractée. Intérieurement, il prie pour que le gadget de Barthélémy soit indétectable.

Avec soin, Farid passe son corps au détecteur. Le grésillement reste constant sur le haut du corps, le bassin, les cuisses, les mollets.

« Bon, voilà qui est fait ! dit le chef. On va pouvoir y aller. Il va falloir que vous fassiez… »

Mais un léger sifflement lui coupe soudain la parole. Sur le boîtier, trois leds sur cinq s’allument brièvement. C’est au moment de se relever, en posant son poing au sol pour prendre appui, que Farid a approché l’appareil du pied gauche d’Hassan.

« Enlève ta chaussure ! » lui ordonne-t-il en le fixant d’un regard plein de haine.

Hassan trouve l’énergie de simuler un rire. Il hausse les épaules et regarde alternativement les deux autres.

« Qu’est-ce que vous croyez ? Que j’ai un micro entre les orteils ? Ta machine déconne ! Je… »

Le temps d’un soupir et Farid lui braque le canon d’un Colt Python sur le visage. D’un mouvement du pouce, il tire le chien en arrière. Le barillet fait un sixième de tour. Puis il charge Slimane de la fouille d’un coup de menton nerveux.

Hassan s’exécute. Il retire sa chaussure en espérant qu’ils n’iront pas chercher sous la semelle, et, si c’est le cas, que le petit morceau de plastique sombre passera inaperçu. Mais la chance n’est pas de son côté.

Le Jordanien, aidé du détecteur, découvre la mini-balise, qu’il exhibe sous les yeux de Farid.

« Sale traître ! Tu bosses avec les flics, hein ? »

Hassan ferme les paupières quelques secondes et expire longuement. Il est démasqué. Aucune solution ne lui vient en tête, pour la simple raison qu’il n’y en a pas. Aussi décide-t-il de jouer le tout pour le tout.

« Oui ! Je bosse avec la police. Et ils cernent l’entrepôt. Toute la zone industrielle est bouclée… Vous n’avez plus qu’à vous rendre !

— Conneries ! Même toi, tu ignorais l’emplacement de cette planque. Je veux bien croire qu’ils nous ont localisés à cause de cette merde, mais ils ne sont pas encore là ! » Il serre les dents et écarquille les paupières avant d’ajouter : « Et toi, t’es mort ! »

D’un geste nerveux, Farid écrase la queue de détente. La balle de calibre.357 Magnum entre par l’orbite gauche et traverse la tête de l’informateur pour ressortir au niveau de l’occiput, dans un jet de sang, de cervelle et d’os. Son corps est projeté en arrière et s’étale sur la dalle fissurée, parcouru de convulsions désordonnées.

Avec mépris, Farid crache dessus et se tourne vers le Jordanien en le braquant à son tour.

« Un traître ! Une taupe ! Comment c’est possible ?

— Je n’aurais jamais imaginé… Je ne savais pas, je te jure. Je n’ai rien à voir là-dedans ! »

Les paumes tournées vers son chef, Slimane le regarde avec des yeux implorants jusqu’à ce que le canon s’abaisse. Puis il souffle de soulagement et essuie son front trempé en demandant :

« Comment on va faire, maintenant ?

— On poursuit l’opération. On va y aller tous les deux. Je te suis en voiture pour pouvoir te tirer de là, au cas où t’arriverais à te garer.

— Et si on ne trouve pas de place dans les temps, qui s’occupera de la bombe ?

— Dans ce cas, je laisserai la caisse au milieu de la route et je monterai moi-même à l’arrière de la camionnette pour déclencher la mise à feu manuelle. »

Le festin du serpent
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