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Jeudi 25 mars 2010, 9 h 15, Le Raincy
« Préparez-vous à mourir s’il le faut ! tonne la voix d’Al-Kadir. Ne vous laissez pas submerger par la peur ! Nous sommes des Mourâbitines, des défenseurs de la Foi ! Allah, loué soit Son nom, est avec nous ! Allah Akbar ! »
Les deux autres répètent en hurlant : « Allah Akbar ! »
Puis Sameya, son Glock à la main, commence à psalmodier à voix haute, en arabe. Depuis sa position découverte au centre de la pièce, Tarek se joint à la prière, immédiatement suivi par l’Imam. Ces versets qui s’élèvent comme un chant de mort glacent le sang des policiers.
Dans le couloir, le bruit de leurs pas se fait de plus en plus proche. Quand une forme sombre passe devant la porte pour prendre position de l’autre côté du chambranle, une rafale d’AK47 crépite. Tarek vient de lâcher une bonne dizaine de balles qui ont traversé le mur. L’odeur de la poudre envahit le salon, ainsi qu’un nuage de fumée et de poussière de plâtre. Les douilles brûlantes roulent sur le parquet.
Le silence qui suit indique que les policiers se sont immobilisés. Au bout de quelques secondes, les prières reprennent, encore plus fort, toujours plus sombres. La sueur coule sur le front des trois membres d’An-Naziate, qui, avec ce tir à l’arme lourde, viennent de se condamner à mort.
Couché sur le toit d’une maison de la rue Courbet, le lieutenant Thierry Roberti est impassible. Son fusil est armé, braqué sur la fenêtre du salon, et son œil directeur, fixé à cinq centimètres de la lunette, ne cligne pas. L’autre est fermé.
Ancien militaire spécialisé dans le tir de précision – au sein de la Compagnie d’éclairage et d’appui du 152e régiment d’infanterie de Colmar –, l’homme a passé le concours de la police. Mais, en dehors du tir sur cible, il n’a jamais été en situation de danger réel durant cette période. C’est seulement depuis qu’il est au RAID qu’il se sent plus utile. Il a déjà eu à traiter quatre cibles en service commandé, qu’il a systématiquement atteintes au bras droit afin d’infliger des dégâts minimes tout en parvenant à neutraliser les individus concernés.
Aujourd’hui, tout laisse à penser qu’il aura à intervenir à nouveau, surtout depuis la rafale tirée par Mehsud.
Lorsque la voix de Brehel retentit dans son oreillette, Roberti ne bouge pas d’un pouce et la silhouette dans sa lunette reste parfaitement centrée.
« PS à T2 : avez-vous Mehsud en visuel ?
— Affirmatif, PS.
— Préparez-vous à tirer. »
Roberti aligne le viseur sur le deltoïde droit de la cible, ralentit sa respiration et s’immobilise.
« Prêt ! » annonce-t-il enfin.
Quelques secondes interminables s’écoulent avant que l’ordre ne tombe enfin.
« PS à T2 : neutralisez la cible. »
Il retient son souffle et écrase la queue de détente.
Au même moment, Tarek Mehsud remonte les bras pour braquer plus fermement son arme et pivote légèrement sur sa droite. La balle de calibre.338 Lapua Magnum pénètre sous son aisselle. Elle traverse son torse de part en part, pénètre la cage thoracique, avant d’aller terminer sa course dans le mur d’en face, accompagnée d’une gerbe de sang.
Aussitôt, le lieutenant Roberti comprend qu’il vient de faucher une vie. Ce tir, qu’il voulait incapacitant, a été fatal à l’homme, qui s’écroule sur lui-même, presque à la verticale, une lueur d’incompréhension dans le regard.
Le sniper avale sa salive avec peine avant d’annoncer à l’intention du poste de surveillance mobile :
« T2 à PS : objectif neutralisé !
— Préparez-vous à traiter Al-Kadir. Ordre en attente. »
Se reprenant, et s’efforçant à grand-peine de ralentir son rythme cardiaque, le tireur change de cible. Sa visée vient se poser aussi délicatement qu’une mouche sur la tempe de l’Imam.
*
Dans le couloir de la maison, Sébastien Mougin se remet de la frayeur qu’il a eue en passant devant la porte du salon. Une rafale à l’arme lourde l’a accueilli avec force et certaines balles lui ont frôlé la tête.
PS à D1 : vous êtes attendus avec un fusil d’assaut kalachnikov et deux armes de poing.
L’annonce du commandant Brehel, via les oreillettes, a confirmé les craintes du groupe : les membres d’An-Naziate ne vont pas se laisser cueillir tranquillement.
Immobiles, les hommes écoutent l’échange entre le coordinateur du RAID et le tireur d’élite en place sur le toit. Quelques secondes se passent avant qu’une détonation, accompagnée d’un bruit de verre brisé et d’une secousse dans le mur contre lequel ils sont appuyés, leur apporte la confirmation que Tarek vient d’être mis hors d’état de nuire.
Ange-Marie se met à donner par gestes des ordres silencieux aux membres de son équipe. Tous acquiescent et attendent le signal. Les cœurs battent la chamade dans les poitrines comprimées par les gilets en kevlar.
Lorsque le commissaire abaisse le poing, le commandant Tresch et le lieutenant Mougin pénètrent dans le salon au pas de course. Le premier reste sur la gauche, l’autre traverse la pièce pour se placer à droite. Leurs fusils à pompe sont braqués sur les fauteuils et leurs voix tonnent de concert : « Police ! »
Laura Kieffer et Abdelatif Hamal se placent dans l’encadrement de la porte, fusil d’assaut à l’épaule, visée laser activée. Derrière eux, Antoine Regnault, armé d’un HK G36, lance avec force :
« La maison est cernée ! Lâchez vos armes et que personne ne bouge ! Un seul mouvement, nous ferons feu ! »
Les trois points rouges des lasers se promènent sur les fauteuils qui font office de bouclier au couple de terroristes. Sur le sol, le corps de Mehsud baigne dans son sang.
La réaction des terroristes ne tarde pas.
Sameya Shatrit se relève dans un hurlement et se met à tirer avec son Glock 18 en mode automatique. Deux balles viennent frapper Mougin en pleine poitrine. Le lieutenant lâche un cri étouffé et écrase la détente de son shotgun, lâchant une grêle de plombs sur l’Iranienne, qui est projetée en arrière aussi violemment que si elle venait d’être percutée par une voiture.
Par réflexe, Tresch tire dans le fauteuil qui couvre Al-Kadir. La chevrotine déchire la barrière de bois, de mousse et de cuir, la faisant reculer du même coup. Un cri d’effroi leur laisse penser que le chef d’An-Naziate vient de comprendre combien sa situation est désespérée.
Ange-Marie entre à son tour, se glissant entre Laura et Hamal qui visent sans tirer, prêts à réagir si nécessaire.
Tresch actionne la pompe du Mossberg, éjectant l’étui vide, et tire à nouveau. Cette fois, le dossier et un accoudoir sont arrachés et ce qui reste du fauteuil s’effondre sur le côté. Derrière, l’Imam crie quelques mots incompréhensibles que le tireur ignore en actionnant une nouvelle fois la pompe.
« Cessez le feu ! » crie Ange-Marie, agenouillé près du lieutenant Mougin, affairé à ouvrir sa veste pour vérifier si le gilet pare-balles a pu arrêter les projectiles.
Mais le second de groupe vient de tirer une troisième fois, explosant les vestiges de la barricade de fortune et suscitant les cris apeurés de l’homme roulé en boule.
« Putain ! Arrête de tirer, Christian ! »
Le cri de l’Archange vient de stopper Tresch qui, sur les nerfs, continue néanmoins de braquer son arme.
L’Imam, terrorisé, vient de jeter son Tokarev. Sa voix tremblotante s’élève :
« Arrêtez ! Je vous en supplie… Arrêtez ! Je me rends ! »
Il se redresse, les mains vides, paumes ouvertes, tournées en avant. D’un geste, Ange-Marie confirme à tous de ne rien faire. Rassuré de voir que Sébastien n’a que quelques hématomes, Barthélémy se relève, arme en main, et longe le mur opposé à la porte. Sameya Shatrit est sérieusement blessée. Elle respire vite et difficilement, mais ses yeux grands ouverts sont pleins de haine. Le commissaire met un coup de pied dans le Glock qui traîne au sol puis il fait signe à Laura et à Abdelatif, qui s’avancent pour procéder à l’arrestation de la jeune femme.
En s’approchant d’Al-Kadir, son Sig tendu au bout du bras, Ange-Marie constate à quel point le terroriste est vulnérable, et pas si prêt que ça à aller rejoindre son Créateur. Son pantalon est légèrement mouillé à l’entrejambe ; la trouille l’a fait s’oublier. Antoine Regnault, qui le tient en respect, laisse au chef de groupe le plaisir de passer lui-même les menottes au dirigeant du groupuscule.
La tension s’apaise brusquement dans la pièce. Tout danger est à présent écarté. Barthélémy regarde l’Imam dans les yeux un long moment avant de lui annoncer :
« Umar Al-Kadir, vous êtes placé en garde à vue pour répondre d’actes de terrorisme aggravés. Vous n’avez aucun droit. »
Il attrape le chef d’An-Naziate par le col de la chemise, le tire à lui jusqu’à ce que leurs fronts se touchent et ajoute d’une voix pleine de mépris :
« La fête est finie ! À présent, c’est l’heure de payer l’addition. »