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Vendredi 19 mars 2010, 15 h 39, Bagneux

Ange-Marie se gare devant Le Poker d’As, une brasserie du centre de Bagneux. Il rabat le pare-soleil frappé du mot « Police » sur le pare-brise et pénètre à l’intérieur.

Il trouve Cécile assise seule à une table au fond, les yeux dans le vague, une tasse de thé entre les mains. Elle porte sur elle tout ce qu’elle vient de voir, et l’horreur muette est lisible sur ses traits décomposés. Les deux flics ne se sont vus qu’une fois, pourtant l’Archange la tutoie d’emblée.

« Salut ! lance-t-il pour la tirer de sa torpeur. Alors, dites-moi : comment ça va ? »

Sanchez met quelques secondes à s’extraire de ses pensées. Elle gratifie le commissaire d’un sourire forcé, sans âme.

« Ça peut aller, murmure-t-elle. Peut-être un peu secouée mais, dans l’ensemble, je vais bien.

— Ne vous sentez pas obligée de me mentir pour me ménager. Je sais ce que vous vivez. Ce que je vis moi-même y ressemble sur bien des points. Nos cauchemars sont similaires.

— Non ! Vous, vous vous battez contre des terroristes. Des gens incontrôlables qui peuvent faire des centaines de victimes d’un seul coup. C’est pour ça que j’ai hésité avant de vous appeler. J’avais peur que vous ayez des choses plus importantes sur le feu.

— Vous savez bien que nos affaires sont liées ! insiste Barthélémy. On ignore encore comment, mais il y a un rapport. Je veux bien croire au hasard, mais là il faut bien se rendre à l’évidence.

— Oui, mais quel rapport ? On a passé toutes les possibilités en revue et rien ne colle. Il y a tant de choses qui m’échappent ! Et puis cette réduction soudaine du temps entre les deux derniers crimes… Je ne me l’explique pas.

— Moi, je reste persuadé qu’on finira par mettre le doigt sur un petit élément qui fera s’imbriquer toutes les autres pièces du puzzle.

— Je l’espère… », souffle Cécile.

La serveuse s’approche de leur table et prend la commande. Un espresso pour lui, un cinquième thé vert à la menthe pour elle. Une fois qu’ils sont servis, Ange-Marie reprend :

« Alors, qu’avez-vous trouvé dans cette chambre ? Vous êtes absolument certaine qu’il s’agit de votre homme ?

— Oui. Sans aucun doute possible. Même mode opératoire, même précision. Un rituel qui ne laisse pas de place au hasard, trop complexe pour que qui que ce soit puisse l’imiter ou qu’un autre détraqué tue de la même façon. »

Elle boit une gorgée, réprime un tremblement et expose sur le même ton las :

« J’ai appelé mes hommes afin qu’ils interrogent les résidents de l’hôtel, pour ceux qui sont encore là, et le personnel. C’est un petit hôtel, il est possible que quelqu’un se souvienne de quelque chose. Mais il n’y a pas de système de vidéosurveillance. Putain ! On est en 2010 et il reste des hôtels sans vidéosurveillance !

— Et du côté de la PTS ?

— J’ai fait virer la section du SRPJ de Versailles pour faire venir une équipe de chez nous. J’ai mobilisé les meilleurs. S’il y a le moindre élément exploitable, ils mettront le doigt dessus. »

Ange-Marie se met à sourire en hochant la tête. Elle l’interroge du regard.

« Vous n’allez pas vous faire que des amis ! explique-t-il. Les gars de Versailles doivent l’avoir mauvaise.

— Sans doute… mais rien à foutre ! Le groupe Perrin fait du travail de très haute précision. J’ai également viré le légiste pour que ce soit Toumel qui s’y colle. Ce type sait faire parler les corps comme personne.

— Vous avez eu raison alors… Il faut savoir prendre des décisions, même si elles sont difficiles et radicales. Peu importe si elles peuvent en vexer certains. Au final, c’est votre affaire, et c’est vous qui rendez des comptes. »

Cécile acquiesce en silence et boit une gorgée de son thé brûlant. Ange-Marie avale son café d’un trait et en commande un autre.

C’est à ce moment que Karine Perrin entre dans la brasserie. Elle est habillée en civil, ce qui laisse penser à Sanchez que l’analyse de la scène de crime est terminée.

« Désolée de vous déranger, commissaire, s’excuse la spécialiste technique. Nous venons de terminer la plus grosse partie des recherches. J’ai pensé que vous vouliez peut-être qu’on vous tienne au courant.

— Bien entendu ! répond Cécile. Asseyez-vous ! Je vous présente le commissaire Barthélémy, de la SDAT. Ange-Marie, voici la commandante Karine Perrin, de la section scientifique de Nanterre. »

La nouvelle arrivante semble décontenancée par la présence d’un haut gradé de l’antiterrorisme. Elle tente tant bien que mal de dissimuler son trouble et entame ses explications.

« Jusqu’ici, je n’avais approché l’Éventreur que de manière virtuelle, par PV interposés. J’ai également pris connaissance des informations détaillées du profil que vous avez dressé. Pour faire simple, je dirai que vous avez raison. Nous sommes face à un individu extrêmement prudent et organisé. La scène de crime est un vrai billard. »

La déception s’abat sur Cécile avec violence. Elle souffle un grand coup et pose ses mains à plat sur son visage.

« Alors vous n’avez rien trouvé ?

— Je n’ai pas dit ça ! Nous avons trouvé ce qui doit être un poil de nez relativement court, sur le sol, au pied du lavabo.

— Putain ! lâche Cécile. On tient quelque chose !

— Attendez ! Il s’agit de ne pas se réjouir pour rien. Ça peut être celui d’un client précédent de l’hôtel, même si sa position sur le sol, relativement éloignée de tout angle, me laisse dire que les chances sont bonnes.

— Vous avez comparé avec les autres chambres ?

— C’est-à-dire ?

— Le ménage, développe Cécile, dans les autres chambres. Comment est-il fait ? Les femmes de ménage sont-elles consciencieuses ?

— Ah, ça ! Oui, bien entendu, je m’en suis chargée. J’ai envoyé un de mes lieutenants pour une analyse comparative sur plusieurs salles de bain de l’établissement, et il se trouve que le personnel d’entretien est plutôt efficace. De plus, les surfaces sont partout assez lisses, sans trop de recoins, et leur matériel est performant. C’est un petit hôtel, mais il a de la tenue.

— Donc on a bien quelque chose !

— Restons prudents, conseille Perrin. Je vais faire passer le séquençage de l’ADN et l’analyse du poil en priorité absolue. On gagnera du temps… Mais il faut garder à l’esprit que, même s’il s’agit de notre homme, rien ne nous dit qu’il sera fiché au FNAEG. Il se peut que ça sorte sous X. »

Mais Cécile nourrit l’espoir de voir ressortir le même ADN que pour le cheveu trouvé à Amsterdam.

« J’ai bon espoir, commandant ! conclut-elle. Tenez-moi au courant des avancées en labo et faites en sorte qu’il n’y ait pas de fuites dans la presse. Notre homme quittera la France à la moindre alerte.

— Comptez sur moi, commissaire.

— Il y a de grandes chances que ça nous mène enfin quelque part. Je ne veux pas qu’il nous échappe ! Il est hors de question que ce soient les Espagnols, les Italiens, ou qui que ce soit d’autre, qui tirent bénéfice de notre travail ! Je veux lui passer les pinces moi-même et l’expédier au fond d’un trou d’où il ne ressortira jamais ! »

Après une pause, elle lâche avec un sourire satisfait :

« Enfin, la chance de cette ordure est en train de tourner. »

Le festin du serpent
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