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Mercredi 17 mars 2010, 7 heures, Levallois-Perret

Fidèle à son rythme de vie, Ange-Marie arrive de bonne heure au travail sans se douter que son enquête est sur le point de prendre un virage aussi soudain que singulier. Il entre dans son bureau avec un gobelet de café dans une main et un sachet contenant deux croissants dans l’autre.

À peine installé, le téléphone sonne. Appel interne. Sur l’écran, le nom de son chef s’affiche.

« Antoine ? lâche-t-il avec étonnement. Il y a un problème ?

— Oui et non, répond le divisionnaire. On est convoqués tous les deux chez Guilleret. Immédiatement.

— Pourquoi ?

— Alors ça… je n’en sais rien. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il m’a envoyé un message sur mon portable à 6 heures du matin. Je l’ai rappelé mais impossible d’en savoir plus.

— Je la sens pas, cette histoire…

— En fait, il n’avait pas l’air de mauvaise humeur… enfin, pas plus que d’habitude. Au début, j’ai eu peur d’une catastrophe, mais j’ai écouté les fréquences radio et il ne s’est rien passé de spécial, ni cette nuit ni ce matin.

— Bon ! souffle l’Archange. On en saura plus quand on y sera. Je te rejoins aux ascenseurs. »

Après avoir raccroché, le commissaire boit son café d’un trait et abandonne l’idée de manger pour l’instant. Un rendez-vous à pareille heure chez le directeur adjoint du renseignement, ça ne peut pas être pour échanger des banalités, ni même pour faire un point sur les investigations. Ça cache quelque chose de plus important.

Moins d’une minute plus tard, il se tient devant la rangée d’ascenseurs. Regnault arrive presque en même temps. Ils échangent une poignée de main et un sourire inquiet.

Une fois à l’étage de la DCRI, le chef pose une main sur l’épaule de son responsable de groupe.

« Bon… c’est l’heure ! dit-il avec ironie. Une dernière volonté ?

— Un casque antibruit ! »

Un bref éclat de rire les anime alors qu’ils marchent dans le large couloir, en direction du nid du Corbeau.

Comme l’avait supposé Regnault, l’humeur de Guilleret n’est pas pire que d’habitude. Visage de glace, costume austère, poignée de main molle, après quoi il les invite à prendre place sur les deux sièges qui font face à son bureau.

« Nous sommes devant une situation pour le moins insolite, attaque-t-il sans préambule. Le groupe de recherche et de surveillance affecté aux services a mis le doigt sur quelque chose qui pourrait vous concerner directement. »

Ayant lâché sa bombe, le Corbeau laisse délibérément tomber un silence inconfortable.

Le groupe en question est chargé de centraliser toutes les procédures en cours, tous les rapports de tous les services. Un système informatique de pointe analyse ces données brutes en masse et réagit à certains mots-clés, à des termes spécifiques, des noms, des points communs, des dates ou encore des photos. Il n’y a pas un seul procès-verbal qui ne passe par ce programme, dans toute la France, qu’il s’agisse de la police, de la gendarmerie ou des douanes. Même une simple plainte pour tapage nocturne dans un bled paumé du fin fond de la Creuse est avalée et digérée par ce monstre administratif.

C’est aussi le cas pour toutes les instructions en cours et les verdicts rendus par tous les tribunaux. Plus concrètement, tout ce qui concerne le ministère de la Justice. Y sont également versés les contenus des fichiers de renseignement : STIC,SALVAC, EDVIRSP et surtout Cristina, qui concentre tous les anciens dossiers des RG et de la DST. Le ministère de la Défense n’échappe pas à l’œil omniscient de la DCRI : même les éléments classés « Secret-défense » sont jetés à la bête.

En somme, c’est un véritable aspirateur à informations, qui absorbe tout sans distinction, à l’affût de la moindre correspondance, du moindre écho.

La plupart des données qui font réagir le système se révèlent inutiles, mais les hommes qui composent le groupe de recherche et de surveillance sont tenus de vérifier chacune de ces réponses. Cette introduction de Guilleret est donc d’une obscurité totale. N’importe quoi peut ressortir de ce service : une faute professionnelle, une piste manquée, un vice de procédure ou un élément utile à l’enquête. Un indice. Barthélémy et Regnault n’ont d’autre choix que d’attendre en silence que le directeur adjoint daigne leur en dire plus.

« Il se trouve qu’une information judiciaire en cours, instruite par le juge Yves Raffin et menée par l’OCRVP, présente de nombreux points communs avec le dossier An-Naziate.

— Qu’est-ce qu’ils viennent foutre dans une affaire de terrorisme international ? s’étonne le chef de la SDAT. Il n’y a aucun rapport !

— Aucun, justement ! rétorque Guilleret. Il ne s’agit pas de terrorisme, mais d’une enquête sur des crimes sériels.

— Je ne vous suis pas, là ! avoue Ange-Marie. En quoi sommes-nous concernés dans ce cas ?

— Vous allez vite comprendre. »

Il tend à Regnault une épaisse chemise cartonnée, contenant toute la procédure des investigations en cours, sur laquelle les deux hommes se penchent. Les photos leur tirent des grimaces de dégoût et des frissons d’effroi. Des femmes éviscérées dans des baignoires, des gorges tranchées, des lésions anales, des cheveux arrachés. L’œuvre d’un vrai malade.

Comme tout le monde, les deux hommes ont pris connaissance par la presse de cette histoire de meurtre dans la salle de bain d’un hôtel de la banlieue parisienne, mais les détails n’en étaient pas développés, sans doute pour ne pas compromettre l’avancée des investigations. Et il n’y avait, à leur connaissance, qu’une victime. Sous leurs yeux, ce sont pas moins de neuf jeunes femmes, visiblement toutes d’origine orientale, qui sont exhibées, dont une au corps complètement calciné.

L’Archange se félicite intérieurement d’avoir remis son petit déjeuner à plus tard ; ces clichés viennent de le secouer méchamment. Pour autant, il ne comprend toujours pas en quoi ce dossier les regarde. Il cherche, fronce les sourcils, hausse les épaules et abdique en dernier ressort.

« Désolé, mais je ne comprends toujours pas.

— Regardez les dates et les lieux des meurtres ! » commente simplement Guilleret.

Alors seulement, les yeux des hommes de la SDAT s’écarquillent de surprise. Ils sautent frénétiquement d’un chapitre à l’autre, Ange-Marie secoue la tête, fronce les sourcils à répétition, et Regnault se contente de répéter en boucle : « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Ça, c’est toute la question ! finit par répondre le directeur adjoint du renseignement. Mais je vous suggère de prendre contact au plus vite avec la commissaire Sanchez. »

Le festin du serpent
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