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Vendredi 19 février 2010, 16 h 37, Nanterre

« De toute façon, vous ne voulez pas entendre… Et même si vous vouliez bien faire l’effort, ce serait peine perdue. Vous ne comprendriez rien. »

Le débit verbal de Martin Augier est rapide, saccadé, et ses yeux, tandis qu’il s’exprime, dérapent sans cesse vers la droite. Sa main est agrippée à son avant-bras gauche. Une fois ces mots dits, il baisse le regard sur la table et laisse s’installer le silence.

Un silence que Cécile Sanchez ne cherche pas à combler.

Tranquillement, elle prend des notes dans son carnet moleskine – le troisième pour cette affaire – tout en jetant des coups d’œil furtifs au suspect, dont le comportement l’inquiète. Les paroles au rythme anarchique et les mouvements oculaires de l’homme indiquent une forte anxiété, sa posture une hyperémotivité intense.

Un individu instable, à fleur de peau.

Un criminel sanguinaire qui laisse derrière lui seize victimes. Des innocents abattus froidement, sans mobile apparent, au pistolet automatique.

Un long frisson court le long de l’épine dorsale de la commissaire lorsqu’elle repense à ce terrible parcours à travers l’Europe. Dix victimes en France, trois en Allemagne, deux en Italie et une en Suède.

L’enquête a duré plus de six mois et mobilisé I’OCRVP – L’OFFICE CENTRAL POUR LA RÉPRESSION DES VIOLENCES AUX PERSONNES – dans sa quasi-totalité. Le caractère sériel de ces meurtres a rapidement été mis au jour grâce à la balistique : les victimes ont été découvertes avec une à trois balles dans le corps, toutes tirées par la même arme.

L’étude des projectiles retirés des corps, ainsi que des douilles retrouvées sur les différentes scènes de crime, a été formelle. Et c’est vite devenu l’unique signature du tueur. L’arme était inconnue mais les hommes de la police technique et scientifique ont pu déterminer qu’il s’agissait d’un Beretta 92F, calibre 9 mm Parabellum. Pour le reste, aucune logique réelle, aucune concordance dans la victimologie, le choix des cibles avait l’air tout simplement aléatoire.

Les premiers meurtres ont été commis en France, et I’OCRVP a été saisi.

C’est par ailleurs le groupe SALVAC, gérant le programme du même nom – le Système d’analyse des liens de la violence associée aux crimes – qui a noté la similitude balistique dès le deuxième crime et en a révélé le caractère sériel. Le groupe SALVAC appartient à I’Ocrvp, cet office tout jeune et plein de promesses que Cécile Sanchez a officiellement intégré le jour même de sa création.

Outre les homicides et les crimes sexuels et sériels, l’Office a pour vocation de coordonner à l’échelle nationale la lutte contre toute forme de violence dirigée contre les personnes. Viols ; agression sexuelles ; séquestrations et enlèvements ; dérives sectaires et toute forme de manipulation mentale ; découvertes de cadavres non identifiés ; disparitions inquiétantes ; dossiers classés, autrement appelés cold cases dans le jargon de plus en plus américanisé de la police française.

Constitué de nombreux groupes se répartissant les diverses tâches et spécialités, I’OCRVP est une entité neuve qui a tout à prouver. Cécile Sanchez y a immédiatement vu une chance unique pour elle d’appliquer et de mettre à profit à la fois ses compétences d’officier de police judiciaire et de psychologue.

« L’Office » est un rempart contre le Mal sous nombre de ses formes. Il observe et étudie les comportements caractéristiques des auteurs et de leurs complices. Il centralise les données relatives à ce type de criminalité, ainsi que les études en victimologie. Il optimise la circulation de ces informations et fournit une assistance documentaire et analytique aux différents services de police, de gendarmerie et même des douanes. Il forme et informe les personnels des forces de l’ordre du pays entier et est actif d’un point de vue opérationnel sur tout le territoire, dans les limites de ses domaines de compétence.

Martin Augier a constitué l’une des plus grosses affaires du service depuis sa récente création. Les meurtres se sont succédé. Le service a subi une énorme pression de la direction centrale, de la sous-direction des affaires criminelles, du ministère de l’Intérieur et d’Interpol, dont l’ OCRVP est le principal interlocuteur dans ce type de dossier dès qu’il dépasse les frontières du pays. Les autorités étrangères – allemandes, italiennes et suédoises – ont rapidement commencé à réclamer des comptes, elles aussi. La presse est entrée dans la danse en s’emparant du sujet avec maladresse, ce qui n’a rien arrangé.

Il fallait trouver un suspect. Vite et à tout prix.

En travaillant main dans la main avec la police technique et scientifique, Cécile Sanchez, en charge de la direction de l’enquête, a pu déterminer la taille du tueur à l’aide des calculs d’angles de tir sur les différentes scènes de crime. Grâce à des empreintes de pas retrouvées dans le jardin d’une victime et sur un chemin de terre en forêt, non loin d’un autre corps, sa pointure et son poids approximatif ont pu être déterminés. Surtout, les signes d’une infirmité ont été détectés à la faveur d’une étude approfondie de ces traces. En effet, les moulages effectués sur les marques de bottes ont mis au jour une usure significative de la semelle sur l’intérieur de la plante du pied.

La mise en commun des données techniques et psychologiques a permis d’esquisser un vague portrait. Il s’agissait d’un individu de type caucasien entre trente-cinq et soixante ans, de sexe masculin, mesurant environ un mètre soixante pour soixante kilos et ayant un problème physique sur la hanche droite ou sur la partie haute du fémur.

Malgré ces avancées considérables, les coups de téléphone et les réunions de crise se sont succédé, laissant une tension énorme s’installer au sein de la section spéciale de I’OCRVP. Ces minces progrès ne faisaient pas le poids face à trois nouveaux meurtres rapprochés.

Tous les voyants étaient au rouge. Mais Cécile Sanchez ne s’est pas laissé submerger. Elle a fini par faire le tampon entre les hautes strates administratives et ses troupes afin de préserver ces dernières de ce stress malsain, pour qu’elles parviennent à rester concentrées.

Le travail de fourmi a continué, avec patience et méthode. La commissaire a tenu bon, soutenant ses subordonnés et encaissant les chocs. Ainsi, ses hommes ont pu poursuivre les investigations dans les meilleures conditions. Et la conclusion est tombée aussi soudainement que la pression était montée.

C’est finalement la voiture d’Augier qui l’a trahi.

L’étude minutieuse de la vidéosurveillance des routes et les systèmes de reconnaissance des immatriculations ont permis d’établir des recoupements sur les différents axes, dans les bonnes fourchettes de dates et d’heures. Une Renault blanche immatriculée dans les Yvelines a été repérée cinq fois à des distances suffisamment proches des scènes de crime pour apparaître comme suspecte. C’est une jeune stagiaire nouvellement arrivée, Romane Castellan, qui était affectée à cette tâche et qui, sans compter ses heures, a travaillé sans relâche sur cette piste, sur laquelle personne n’aurait parié dix euros.

Le résultat a pourtant été aussi troublant que formel.

Le propriétaire du véhicule était un certain Martin Augier, célibataire, sans enfant. Inconnu des forces de police, aucune mention au STIC et casier judiciaire vierge. Rien ne laissait supposer un comportement criminel aussi sérieux. Né le 21 mai 1950 à Bordeaux, ce professeur agrégé en sciences physiques n’avait rien à se reprocher, pas même une contravention.

Wissler n’avait pas fait de cadeau à la jeune femme le jour où, durant une réunion, elle avait rendu ses conclusions :

« Un petit prof sexagénaire tout fripé reconverti dans le crime en série… T’as une imagination débordante, Romane ! »

Elle ne s’était pas défendue, bien trop timide et réservée pour lutter, ne serait-ce que verbalement, avec un type de la trempe de Wissler. Elle avait simplement attendu la fin de la réunion et demandé à Cécile Sanchez si elle devait laisser tomber.

La commissaire n’avait rien fait pour lui faciliter la tâche.

« C’est ta piste, et c’est à toi de décider si tu dois poursuivre ou te concentrer sur autre chose. Tu es peut-être stagiaire, Romane, mais tu es déjà flic ! Alors fais ton choix.

— Je souhaiterais poursuivre, commissaire ! avait décidé Romane. Il me faudrait certaines de ses données personnelles.

— Bien. Je vais m’arranger pour que tu puisses disposer d’une commission rogatoire du juge et que tu puisses avancer : téléphonie mobile, accès aux données bancaires et médicales. La commission sera à mon nom en tant qu’OPJ, mais je te laisserai l’appliquer. Sous ma responsabilité, bien entendu. »

Alors que le tueur continuait sa randonnée sanglante, la Musaraigne, comme la surnommaient ses collègues en raison de son nez aquilin, de sa timidité naturelle et de sa tendance à raser les murs, avait continué ses investigations sur Augier.

Et elle avait fait mouche.

En fouillant dans ses dossiers médicaux, elle était tombée sur une vieille radiographie effectuée à ses dix-huit ans. Blessure liée à une chute à vélo durant sa petite enfance : fracture du fémur mal soignée ayant d’ailleurs poussé les médecins de l’armée à réformer l’homme. Le constat du médecin-chef du BSN de Bordeaux mettait au jour « une fracture ancienne et mal réduite ayant eu des conséquences irréversibles sur la mobilité du patient ». Ce rapport avait achevé de convaincre Cécile Sanchez.

La taille de l’homme inscrite sur sa carte nationale d’identité correspondait aux calculs de la police technique et scientifique. L’usure des semelles sur les traces de bottes était expliquée. De plus, avant de présenter ces éléments, Romane avait pris le temps de peaufiner ses recherches, renforçant sa théorie grâce à de nouveaux indices troublants : deux vols en direction de Rome et un pour Stockholm, en plein dans le calendrier des meurtres. C’était la carte de crédit de Martin Augier qui avait été utilisée pour effectuer les réservations et les paiements.

En outre, des frais de péage sur l’A36 en direction de l’Alsace, puis des paiements au péage de Fontaine indiquaient qu’il s’était probablement dirigé vers l’Allemagne, toujours aux dates clés, faits confirmés par la vidéosurveillance des autoroutes Paris-Rhin-Rhône. Les derniers clichés sur l’E54 confirmaient la direction prise et la traversée du Rhin.

Cette fois, plus personne ne riait, et Cécile Sanchez avait traîné Romane dans le bureau du juge d’instruction. La jeune femme ne voulait pas y aller et avait supplié Cécile de s’y rendre seule :

« La commission rogatoire était à votre nom… Inutile de dire que c’est moi qui l’ai appliqué. Ça n’a aucune importance !

— Ça en a pour moi, car c’est toi qui as fait le travail. Il n’y a aucune raison que j’en tire toute la gloire.

— Mais tous les OPJ font ça ! S’il vous plaît, allez-y seule. Vous n’avez pas besoin de moi.

— Hors de question, jeune fille ! avait tranché la commissaire. Tu as fait un excellent travail et tu vas venir avec moi pour recevoir toi-même tes lauriers. Et ce sera une bonne thérapie pour ta timidité. Tu ne te rends pas compte que tu es un bon flic ? Si tu continues comme ça, d’autres vont se servir de toi pour grimper. Ils finiront commandants avant que tu ne sois montée en grade. »

Le regard suppliant n’avait pas fait fléchir Cécile. Coupant court à toute protestation, elle avait terminé par un ordre strict :

« On va donc se rendre au bureau du juge et tu vas lui exposer tes résultats. Vallon, le directeur de l’Office, y sera aussi. Je veux qu’il sache que c’est toi qui es à l’origine de ces résultats, tout simplement parce que je voudrais que tu restes à I’Ocrvp après ta titularisation. »

Romane avait acquiescé en silence.

Dans le bureau du magistrat instructeur, elle avait fait un excellent exposé de ses résultats, même si elle n’avait pas décollé ses yeux de ses chaussures durant son discours, et bien que le juge lui ait demandé à plusieurs reprises de parler plus fort.

Convaincu, Vian avait signé une nouvelle commission rogatoire accordant les pleins pouvoirs. Il avait également saisi le RAID pour soutenir l’intervention.

C’était le matin même.

Et à présent il est là. Un mètre soixante-deux. Cinquante kilos. Le tueur fou qui a ôté la vie à seize personnes en à peine six mois. Entre lui et Cécile Sanchez, le silence dure. Quand l’homme finit par relever les yeux, la commissaire cesse sa prise de notes et prend la parole :

« Qu’est-ce qui vous fait croire, professeur, que je ne suis pas apte à vous comprendre ? » Leurs regards sont à présent rivés l’un à l’autre. Nouveau vide sonore, imposé par Augier. Immobile, figé dans sa position révélatrice, il ressemble à une statue d’argile en train de sécher lentement. Ce dernier point fait tiquer Sanchez.

Elle consulte l’heure. Voici plus de vingt minutes qu’ils sont assis face à face dans cette salle d’interrogatoire aveugle, et l’homme n’a pas bougé d’un pouce. Seuls ses yeux sont mobiles et donnent quelques minces informations sur sa personnalité.

Ses paupières clignent très rapidement. Sanchez fait un rapide relevé et inscrit quelques mots sur une nouvelle page de son carnet : Trente battements de paupières/minute : stress extrême.

Mais le reste de son corps est statufié de manière inquiétante. Cette immobilité a même quelque chose de surnaturel. Sanchez note un mot sous les précédents : Psychopathe.

Quand la réponse de l’homme jaillit enfin, les mots montent de sa gorge sans le moindre mouvement thoracique, comme sortis du néant. En écoutant son discours, Sanchez souligne deux fois le mot qu’elle vient d’inscrire, et un frisson la traverse.

« Parce que vous êtes comme tous les autres flics, comme tous les autres humains. Vous avez votre vision des choses qui vous égare. Votre regard sur le monde a un point de vue purement conventionnel, ce qui vous empêche de considérer l’univers dans son ensemble. Parce que vous êtes aveugle et sourde, les yeux et les tympans crevés par la norme et la réalité factice qui vous a été imposée, enracinée en vous depuis vos origines. »

Cécile réprime un plissement de sourcils pour conserver le masque immobile de la neutralité, qualité indispensable aux deux volets que compte son travail, la face légale et la face psychologique. Elle tente de laisser quelques secondes ouverte la porte du silence, puis doit se contraindre à inviter Augier à développer.

« Et si je vous disais, professeur, que je suis tout à fait prête à essayer d’appréhender votre point de vue ?

— Eh bien, commissaire, j’en serais très étonné.

— Pourquoi cela ? Vous ne m’estimez pas apte à comprendre ? À moins que vous ne pensiez que je ne vais pas vous écouter… Dans les deux cas, vous vous trompez.

— Ce n’est pas si simple, commissaire, vous ne faites pas partie des élus, mais de la masse. Ou je pourrais dire du problème, pas de la solution. En voulant paraphraser, je dirais même que vous faites partie des maux, pas du remède.

— Vous laissez entendre que le problème, ou plutôt la cause, est d’ordre social ?

— Non… La dernière métaphore que je vous ai livrée était la plus proche de la réalité.

— Médicale ? »

Pour toute réponse, Martin Augier esquisse un léger sourire. Sanchez laisse de nouveau sa chance au silence qui, cette fois, s’avère payant.

« Le problème, commissaire, et la cause de notre incompréhension, est insoluble. Le problème vient de votre perception du monde, de l’univers et de la matière.

— Sur ces points, je ne peux qu’apprendre, rétorque Sanchez en choisissant soigneusement ses champs lexicaux. J’admets totalement mon ignorance devant toutes ces notions. Et surtout face à vous, professeur, qui êtes une sommité en la matière. Je ne demande qu’à comprendre, croyez-moi !

— Mais en êtes-vous digne ?

— Je l’ignore, professeur. Je vous en laisse seul juge.

— Vous m’en laissez juge ? ricane Augier alors que Sanchez se maudit intérieurement pour cette erreur de vocabulaire. C’est la meilleure, celle-là ! Seul juge… Mais n’est-ce pas vous qui êtes censée être du côté de la loi et du jugement des hommes ?

— Bien sûr, professeur. Mais si je vous ai bien suivi, il ne s’agit plus des hommes, en l’occurrence. Il s’agit, pour appréhender votre vision des choses, d’avoir un point de vue plus large. »

La pertinence de la remarque fait tressaillir Augier. Il la fixe avec sérieux un moment, comme pour la jauger et décider d’accorder ou non du crédit à ces mots, puis il lui demande :

« Est-il possible d’être seuls ?

— Mais nous sommes seuls…

— Je parle de la caméra. Ce dont je vais vous parler doit rester en dehors de la procédure et des oreilles profanes. »

Sans discuter, elle suspend la fonction « enregistrement » de la caméra numérique sur pied à sa droite. Le voyant rouge se met à clignoter. En revanche, elle laisse marcher le dictaphone numérique qui se trouve dans sa poche.

« Vous pouvez parler librement, professeur. J’aimerais sincèrement entrevoir ce que vous voyez.

— N’avez-vous pas peur de devoir ensuite remettre en question toutes vos certitudes ? De perdre tous vos repères ?

— Si, bien entendu ! ment Cécile. Comme toute personne sur le pas d’une porte ignorant ce qui se trouve derrière. »

Un sourire sincère se matérialise sur le visage sec et ridé d’Augier. Le stratagème est grossier, mais il l’a avalé. Sanchez le place délibérément en position d’éducateur, l’éloignant ainsi de sa condition actuelle de gardé à vue.

II s’apprête à lui donner accès à son âme rongée par la folie, peuplée d’ombres et envahie de replis dans lesquels le Mal s’est installé. Sensation vertigineuse pour la commissaire qui tente autant que possible de cacher son excitation. Ce genre de cas est rare et ne se livre que difficilement. La perspective d’explorer un esprit aussi complexe que désorganisé la grise à l’avance.

« L’univers tel qu’il nous apparaît tend à nous laisser croire qu’il est infini. Et cette notion, bien que très complexe à appréhender, est à ce jour la seule thèse valide pour la science. Mais c’est une erreur. L’univers dans lequel nous évoluons n’est pas sans fin, il dispose de limites précises, bien qu’impossibles à évaluer. L’infiniment grand est bien plus inaccessible que l’infiniment petit… C’est indiscutablement vrai. Mais la notion d’infini quant à notre univers est une solution de facilité.

— Vous voulez dire que vous ne croyez pas en la notion d’infini ? demande Cécile avec un regard plein de curiosité.

— Si, bien sûr ! Mais notre univers ne l’est pas ! Notre univers est un organisme vivant, bien trop immense à notre échelle pour pouvoir être appréhendé dans son ensemble. Cependant, tout comme nos enveloppes charnelles, il dispose de ses limites physiques propres. Du moindre astéroïde à la plus vaste galaxie, chaque élément, chaque planète, chaque étoile, chaque comète est un composant de cet organisme vivant, immensément vaste et complexe que nous habitons.

— Nous-mêmes, à l’échelle de cette entité, serions des sortes de microéléments ayant une fonction au sein de cet organisme ?

— Oui… et non.

— Comment cela, professeur ?

— Nous avons tous les deux des fonctions différentes, des rôles antagonistes pour tout dire. Mais ça, vous le savez, commissaire. La situation actuelle en est l’illustration parfaite. »

À présent réellement captivée, Cécile Sanchez laisse tomber un nouveau silence pour dissimuler tant bien que mal sa consternation derrière une fascination aussi subtile que factice.

La technique d’approche de la commissaire fonctionne à merveille, si bien qu’Augier est à présent sorti de sa prostration ; après avoir versé un peu d’eau dans son gobelet, il boit quelques gorgées, comme il l’aurait fait en plein cours ou en conférence. Puis il reprend son explication :

« Certains ont choisi de nommer cette entité Dieu, Allah, Gaïa… Mais la vérité est qu’à notre petite échelle nous n’en savons rien. Pas plus qu’il n’est possible d’appréhender le fonctionnement “ anatomique ” de cet ensemble gigantesque et incroyablement complexe. Nous ne disposons que de quelques certitudes. »

À l’évocation de ce « nous », Cécile Sanchez frissonne. Elle est tentée de l’inviter à développer sa pensée mais n’en fait rien, préférant laisser le professeur dans sa situation de conférencier et éviter tout rappel à l’analyse. Même s’il paraît pour l’instant ouvert comme un livre, un individu comme Martin Augier peut se refermer tout aussi vite. Elle décide de ne pas l’interrompre.

« Notre planète, la Terre, est un organe vital de cette entité, ou peut-être une simple cellule de cet organe. Encore une fois nous n’en savons rien. Mais, pour simplifier et imager l’explication, le choix du mot “ organe ” me semble plus judicieux. »

Nouvelle évocation de ce « nous » inquiétant. Une idée pas très rassurante frôle l’esprit de Cécile sans s’y inscrire, car elle est absorbée dans son écoute.

« Quoi qu’il en soit, continue Augier, cet organe est malade, couvert de tumeurs qui l’affaiblissent lentement et, de fait, mettent en péril la survie de l’entité. Auriez-vous un planisphère, jeune fille ? Ou encore un atlas ?

— Oui… mais pas ici. Dans un bureau à côté. Voulez-vous que je vous l’apporte ?

— Si vous voulez bien, oui. Mon explication sera plus pertinente avec ce support.

— J’en ai pour deux minutes. Désirez-vous un café, un thé, ou quelque chose à manger, professeur ?

— Un café. Sans sucre. C’est fort aimable à vous. »

*

En sortant de la salle d’interrogatoire, Sanchez ouvre la porte adjacente. Dans le sas d’observation, Romane est assise, bouche bée. Elle regarde sa supérieure en secouant lentement la tête.

« Merde ! Ce type est incroyable !

— C’est le moins qu’on puisse dire. C’est une occasion unique d’observer un tel psychopathe. Où est Wissler ?

— Il est parti s’acheter à manger, il avait faim.

— C’est bien le moment… Et qui est-ce ? »

Du menton, Cécile désigne l’autre paroi du sas. Dans la salle numéro un, une jeune fille brune au teint anormalement pâle est assise, les yeux au sol.

« C’est l’assistante d’Augier, répond la stagiaire. Enfin, c’était… Elle a l’air effondrée.

— Qui s’en occupe ?

— Wissler a commencé les formalités de son PV. Elle n’est pas en garde à vue, elle a accepté de venir ici de son plein gré. Mais là, elle attend depuis une bonne demi-heure.

— Ok… Veux-tu aller me chercher un café sans sucre au distributeur, s’il te plaît ?

— Bien sûr… Avec une cuillère, je suppose.

— Évidemment. Je file dans la salle de doc pour aller chercher l’atlas. Je crois deviner où il veut en venir mais je tiens à approfondir. Ensuite, si Wissler n’est toujours pas là, tu reprendras l’audition de l’assistante.

— Qui… moi ? Mais je…

— Tu en es capable, Romane. Cesse de te dévaloriser sans arrêt, c’est pénible à la longue ! Tu essaieras de creuser un peu les théories d’Augier, pour savoir si la gamine a été affranchie. Tu me creuseras ce “ nous ” qui m’angoisse. Si Augier tenait des cours sauvages, je veux le savoir et avoir des noms. Compris ?

— Compris…

— Bien ! Dans trois minutes ici avec le café. »

Le festin du serpent
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