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Jeudi 18 mars 2010, 22 h 48, Nanterre

Une nuit tranquille et douce berce la commune du Raincy. La plupart des volets sont déjà fermés et le silence plane sur le quartier, à peine parasité par la circulation de l’avenue Thiers et du boulevard du Midi.

Jalil Belloumi vient de se garer le long de l’allée de Bellevue et se dirige vers la maison du couple Abderrahmane. Une angoisse sans nom le consume, un feu intérieur qui fait bouillonner le sang dans ses veines. Son cœur bat trop vite. Il se demande s’il sera capable de dissimuler son malaise et de conserver un visage neutre face à ses clients.

Depuis qu’il travaille dans le trafic de drogue, c’est la première fois qu’il se trouve dans une telle situation. Il en vient à se détester pour ce qu’il s’apprête à faire : collaborer avec les forces de l’ordre. Malheureusement, il n’a pas le choix. Les flics l’observent sans doute en ce moment même et le commissaire Barthélémy lui glace le sang. Une chose est sûre, ce dernier ne le laissera pas reculer. Aussi Jalil respire-t-il un grand coup avant de remonter l’allée privative vers la porte, où il sonne trois coups brefs et un long.

Attente interminable.

Ses mains sont moites et il sent de la sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Le bruit des pas de la femme lui parvient, et son cœur s’emballe à nouveau. Lorsque la porte s’ouvre sur elle, il parvient miraculeusement à retrouver une contenance.

« Salut ! » lâche-t-il le plus naturellement possible.

L’Iranienne le fixe de ses yeux verts. Jalil se sent fouillé, mis à nu, comme si elle venait de creuser un trou dans son crâne et détaillait son cerveau. Ça ne dure qu’une seconde, mais le dealer la trouve interminable. Puis la femme se fend finalement d’un signe de tête en guise de réponse et le laisse entrer, et il peut souffler un instant.

Au salon, l’homme est installé sur le divan. Il regarde à la télévision la chaîne PSC, Palestinian Satellite Channel, une expression neutre sur le visage. Jalil s’assoit dans l’un des fauteuils, la femme dans celui d’en face.

Comme toujours, c’est elle qui parle.

« Qu’est-ce que tu as pour nous ?

— J’ai de l’héroïne asiatique en provenance directe du Triangle d’Or. Cinq grammes, comme d’habitude. »

Il plonge la main dans sa poche et en sort un paquet qu’il pose sur la table, ainsi qu’un deuxième, presque deux fois plus gros.

« Et de la coke, la même que la dernière fois, la bolivienne.

— Toujours pas de métamphétamines ?

— Non. Sinon, je vous aurais apporté ça… Je sais que vous préférez. Mais en France, c’est rare de pouvoir en toucher. »

Elle acquiesce froidement et quitte la pièce, sans doute pour aller chercher le cash. Le regard de l’homme est toujours fixé sur l’écran, sans lui prêter aucune attention.

C’est le moment que le dealer choisit pour agir.

Entre l’index et le majeur droits, il tient le micro que lui a confié le commissaire ; il l’a sorti en même temps que la came, le plus discrètement possible. Il laisse sa main glisser de l’accoudoir au siège, la plonge sous l’assise et glisse l’objet minuscule dans une fente.

C’est à ce moment que l’Iranienne revient avec une liasse de billets. Jalil relève le coude et fait mine de sortir son téléphone de sa veste.

Il consulte l’heure et se lève en disant : « Faut que je file… »

Après avoir empoché les 1 700 euros, il salue et se dirige vers la sortie.

« Attends ! »

La voix de la femme a claqué dans la pièce comme un coup de fouet. Le cœur de Jalil se met à cogner si fort qu’il donne l’impression de vouloir sortir de sa poitrine. Le dealer se retourne en faisant un effort pour conserver un visage neutre. Les yeux verts sont plantés dans les siens comme les crochets d’un serpent.

« La prochaine fois, essaie de me trouver des métamphétamines. »

Il acquiesce en silence. Le chemin vers la porte lui paraît long. Ses jambes flageolent dangereusement et un vertige le saisit. Il parvient malgré tout à quitter la maison.

Une fois dans la cour, il accélère le pas et ouvre le portail avec précipitation, en croisant les doigts pour que l’Iranienne ne l’observe pas depuis une fenêtre.

Une fois hors de l’enceinte, il se penche en avant et vomit un grand jet liquide qui lui brûle l’œsophage.

Plus jamais ! se jure-t-il intérieurement.

Si, par malheur, la position du micro qu’il vient de mettre en place n’était pas assez bonne, ou si le flic venait à exiger de lui une nouvelle tâche du même genre, ce serait un non catégorique.

Alors qu’il s’assoit sur le siège de sa voiture, son portable sonne. Le riddim de « Fuck you », de Dr Dre, se répète trois fois, le temps qu’il parvienne à prendre l’appel de ses mains tremblantes.

« Ben alors ! T’as mangé un kebab avarié ?

— C’est la dernière fois que je fais un truc pareil ! répond-il, les dents serrées. J’ai bien cru que cette salope m’avait capté.

— Non, elle n’a rien vu. Et tu n’auras pas à y retourner : la réception est parfaite.

— Alors on est quittes ?

— Ouais, gamin. On efface l’ardoise. Mais fais gaffe quand même, les Stups te collent au cul. Un de ces jours, tu vas ramasser quelques années de taule.

— C’est une menace ? demande Jalil. Si c’est le cas, c’est dégeulasse ! J’ai fait ce que vous m’avez demandé…

— Ce n’est pas une menace, c’est la triste réalité. T’es dans leur collimateur. Mais bon, tant que tu auras ces deux-là comme clients, je te couvre. Je veux que tu ne changes rien à tes habitudes. Tu continues à les fournir.

— Et si la gonzesse ou son mec s’aperçoivent que j’ai posé un micro ? Je veux pas me faire refroidir pour arranger vos petites affaires.

— Arrête de pleurer, gosse ! lance Barthélémy. À présent, on a le son. Si tu venais à te faire détroncher, il est possible qu’on ait le temps d’intervenir avant que l’Iranienne te colle trois balles dans le buffet. Allez… relax ! La police veille. »

Il raccroche sur cette touche d’humour de très mauvais goût. Jalil jette le téléphone sur le siège passager et met le contact. En lançant un coup d’œil vers la maison, il se dit qu’il n’est pas pressé d’y retourner.

Le festin du serpent
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