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Vendredi 19 février 2010, 14 h 35, université Paris V

L’amphithéâtre est presque vide, à peine plus d’une trentaine d’étudiants clairsemés dans une salle capable d’en contenir presque six fois plus. Le cours a commencé depuis une demi-heure à peine, il porte sur « La perception de l’univers par l’homme ». L’intérêt de l’auditorat est mitigé, certains sont sortis dans les cinq premières minutes, d’autres ont tenu un quart d’heure. Cette défection au goutte-à-goutte a réduit de moitié l’assistance.

Durant les vingt premières minutes, sans se soucier de la désertion progressive, le professeur Martin Augier a retracé, non sans une certaine habileté, l’évolution à travers les âges de la façon dont les hommes perçoivent ce qui les entoure. Cécile Sanchez, qui s’est installée au premier rang, à l’extrême gauche du tronçon central, s’est prise au récit incroyablement riche de l’homme de science et ne comprend sincèrement pas pourquoi un si grand nombre d’étudiants sont sortis.

Les nouvelles générations manquent cruellement de curiosité, a-t-elle pensé.

Au terme de dix minutes d’exposé, le professeur en est arrivé au cœur du sujet : la notion d’infini.

Malgré son apparente fragilité, son physique timide, Martin Augier parvient à donner du corps à son analyse. En revanche, il ne bouge presque pas, n’illustre pas ses paroles du moindre geste. Droit comme un I, les mains posées sur le pupitre, il n’utilise pas l’espace dont il dispose sur l’estrade, contrairement à certains professeurs, pour stimuler l’attention de son auditoire. Il se contente de réciter son texte pendant que son assistante, une jeune fille discrète assise au fond de la salle, agrémente le tout d’images savamment choisies qu’elle projette sur l’écran blanc grâce à un rétroprojecteur relié à son ordinateur portable.

La voix de l’homme est monocorde. Il détache les syllabes, laisse délibérément tomber quelques silences ouvrant de petits vides dédiés à la méditation, souvent juste après une phrase-clé ou à l’apparition d’une image projetée.

Le résultat est presque hypnotique, et tous les étudiants encore présents sont dans le même état : passionnés, figés, toute leur attention tournée vers Martin Augier.

Soudain, Cécile Sanchez décroche pour une tout autre raison que l’ennui. Dans son oreillette, une voix sèche et parasitée de grésillements retentit, la faisant sursauter. C’est le lieutenant Hakim Chedid, chargé d’examiner la voiture du professeur :

« Fouille du véhicule terminée. RAS. »

Le visage d’Augier se tourne avec une rapidité surprenante et ses yeux viennent se planter sur elle. Son changement postural l’a trahie. Intérieurement, Cécile peste contre elle-même. Comment a-t-elle pu rêvasser à ce point ? Elle retient son souffle et demeure parfaitement immobile, cherchant à étouffer dans l’œuf la méfiance du professeur. Le discours de l’orateur reste suspendu moins de cinq secondes, le temps que persiste ce regard attiré par le sursaut de la jeune femme.

Cinq petites secondes.

Mais cet instant lui paraît une éternité.

À cause de la pénombre dans la salle, Cécile n’est pas certaine que le regard d’Augier soit fixé sur elle ou simplement dans sa direction. Toujours est-il que ce minuscule soubresaut a suffi à éveiller la vigilance du conférencier. Les yeux sondent la pénombre à la recherche de son origine. Quand il reprend son discours, elle souffle en silence ; il ne l’a peut-être pas remarquée. Mais à présent, Sanchez sait à qui elle a affaire, à quel point le vieil homme est alerte, sur ses gardes.

La place qu’elle a choisie est calculée : proche de son suspect sans être pour autant dans son champ de vision, sauf en cas de rotation du buste. Alors qu’elle garde Augier en surveillance visuelle, deux de ses hommes ont fouillé sa voiture, deux autres se trouvent dans son bureau, et trois à son domicile. L’ensemble de la section s’affaire à la recherche d’un Beretta modèle 92F ou de tout autre indice.

La commission rogatoire du juge a été accordée dans la matinée, et Cécile Sanchez a décidé de la faire appliquer au véhicule et au bureau d’Augier pendant ce cours, en tout début d’après-midi. La fouille de l’appartement est terminée et les hommes qui y étaient affectés sont à présent ici. Sous la direction du commandant David Cohen, ils ont pu commencer de bonne heure car Augier est à l’université depuis le matin et a déjeuné à la cafétéria, comme à son habitude. Ils ont trouvé les bottes dont les prises d’empreintes vont pouvoir être comparées à celles trouvées dans le jardin de l’une des premières victimes et à d’autres, découvertes non loin d’une autre scène de crime, sur un chemin de terre. Mais, d’après Romane, son lieutenant stagiaire également sur place, ce ne sera qu’une pure formalité : mêmes traces d’usure sur l’intérieur du pied droit, résultat d’une fracture de la hanche durant l’enfance et des soins médiocres qu’on y a apportés à l’époque.

En revanche, l’arme n’y était pas, ce qui laisse trois possibilités : la voiture, le bureau ou sur lui.

Rien dans la Renault Mégane.

Plus que deux possibilités, dont une relativement inquiétante.

C’est pour cette raison que Sanchez est là.

Elle est en chasse.

En pleine traque.

En première ligne.

Équipée d’une oreillette dissimulée sous ses cheveux et placée du côté gauche pour être parfaitement invisible depuis le pupitre, elle est tenue au courant de l’avancée de son équipe. À l’intérieur de la manche gauche de sa veste est fixé un micro ultrasensible. Pour correspondre avec ses hommes, il lui suffit de poser son menton sur sa main, le coude en appui sur ses jambes croisées, et de murmurer. Le geste est typique d’une écoute attentive et Cécile est restée dans cette position depuis le début du cours. N’était cette erreur stupide de s’absorber dans le monologue du professeur et la baisse d’attention qui en a résulté, elle a été irréprochable et indétectable depuis le début de l’heure. Elle espère que ce soit toujours le cas. A priori, ça semble l’être car Augier s’est profondément replongé dans son exposé.

« La plupart des spécialistes, aujourd’hui, s’accordent à dire que l’infiniment grand nous est tout aussi inconnu que l’infiniment petit. Je dirais que c’est faux. L’infiniment grand nous est bien plus étranger. La raison en est simple. À ce jour, la technologie nous permet de saisir l’infiniment petit et, par le raisonnement, nous parvenons à déduire, ou tout du moins à imaginer, les strates inférieures de ce qui nous reste inconnu. L’infiniment grand, lui, est tout simplement insaisissable. À un point tel que la notion d’infini a été posée pour stopper le débat qui, de toute façon, ne pourra jamais être alimenté scientifiquement. Tout au plus pouvons-nous imaginer, là aussi, mais le champ est incomparablement plus large. »

Dans un murmure imperceptible, même pour son voisin le plus proche, Cécile Sanchez prend des nouvelles des investigations : « Vous avez terminé la fouille du bureau ? »

Dans l’oreillette, la voix de Wissler :

« En cours, commissaire. Pour l’instant, RAS. »

Elle a conscience que l’inspection du bureau va prendre plus de temps : Augier enseigne dans cette université depuis près de trente ans, il a eu le loisir de s’installer et d’accumuler quantité de choses dans son espace personnel. De plus, le capitaine Marcel Wissler et le lieutenant Anne Padres ont entrepris leur fouille plus tard, au début du cours seulement, car le professeur aurait pu s’y arrêter n’importe quand dans la journée.

Il se passe encore cinq bonnes minutes. Cécile Sanchez n’écoute plus du tout les paroles du vieil homme à présent, totalement concentrée, focalisée sur lui. C’est ainsi qu’elle le voit, dans un geste réflexe, reboutonner sa veste des deux mains en bombant le buste.

Indication de perturbation et d’anxiété, note Sanchez qui parvient à ne rien laisser transparaître. J’ai quatre-vingts pour cent de chances d’avoir été repérée quand j’ai sursauté.

Pour confirmer son intuition, elle décide d’effectuer une vérification de routine. Ses yeux se mettent à aller et venir de sa montre au visage du suspect. Elle fait ses comptes sur quinze secondes et note que les clignements d’yeux de l’homme sont à présent plus rapides. Huit par minute en début d’heure, vingt lors de ce nouveau test.

Nervosité accrue. Il sent quelque chose.

Comme pour illustrer sa conclusion, l’homme fait une pause et ferme les paupières.

Une seconde.

Juste une seconde.

Intérieurement, Sanchez sursaute comme si on venait de lui planter par surprise une aiguille dans la cuisse. Heureusement, son corps ne trahit rien de son trouble. Mais ce qu’elle vient de voir ne lui plaît pas du tout.

Résignation à une décision difficile. Mauvais signe.

Le cœur de la commissaire accélère son tempo. Pour autant, elle demeure impassible. Immédiatement, elle chuchote une nouvelle fois dans son micro :

« Vous avez terminé la fouille du bureau ? »

Dans l’oreillette, la voix de Wissler :

« Négatif, commissaire. Fouille quasiment terminée mais il reste encore deux placards et le faux plafond à vérifier. Pour l’instant, aucune trace d’une arme à feu. Mais on continue.

— Plus vite !… Langage non verbal inquiétant. Je le sens mal.

— Bien reçu. »

Tout en reprenant son cours, le professeur pivote légèrement vers Cécile. Elle bloque sa respiration de façon presque instinctive. Elle est certaine que ses manœuvres sont restées invisibles, pourtant, elle a la désagréable impression d’avoir été détectée.

Elle décide de faire un nouveau test des mouvements oculaires de sa cible. Le résultat tombe au bout de vingt secondes. Six.

Tous les sens de la commissaire se mettent en alerte alors qu’elle en tire les conclusions qui s’imposent.

Début de cours : huit battements de cils par minute, calme parfait. Deuxième test : vingt, signifiant une augmentation du stress, suivie d’un signal non verbal indiquant une résignation. Retombée brutale du niveau de stress subséquemment. Conclusion : prise de décision irrévocable. Détermination inflexible. Chances de réaction violente : quatre-vingt-quinze pour cent.

Comme pour confirmer son analyse, Augier suspend son monologue en pleine phrase. Il ferme à nouveau les paupières et sourit tristement avant de conclure :

« Merci pour votre attention. Merci à tous. »

14 h 40.

Il abrège son cours.

Cécile Sanchez prend un coup en plein cœur.

Tandis que les étudiants, déconcertés, commencent à se rhabiller, Augier entreprend de rassembler ses notes. Ses mouvements sont vifs, précis, un peu trop rapides. C’est alors qu’elle comprend. Tout en bloquant son regard sur l’attaché-case du professeur, elle lance dans le micro :

« Le suspect vient d’écourter son cours. Analyse gestuelle extrêmement préoccupante. Intervention immédiate.

— Mais…, tente de protester Wissler.

— J’ai dit intervention immédiate ! coupe-t-elle. Vite ! »

Au moment où Augier se saisit de sa mallette pour y ranger ses notes, sans qu’aucune mimique trahisse ses intentions, il en tire un pistolet automatique. Même de là où elle est assise, Sanchez peut reconnaître le modèle.

Beretta 92F.

Elle a déjà sorti son arme de service et crie en braquant Augier :

« Police ! Professeur Augier, posez votre arme lentement ! »

Le vieil homme reste stoïque, le bras armé le long de sa cuisse droite. Derrière les petites lunettes rondes qu’il rajuste du bout du doigt, ses yeux cernés et plissés de ridules se mettent à cligner plus vite. Pour le reste, il demeure parfaitement immobile. Son attention est fixée sur la commissaire. Sa tête s’incline sur le côté, très légèrement. Sa main libre se pose sur la table placée derrière le pupitre, du bout des doigts, sa paume demeurant dans le vide.

La commissaire décode instantanément cette attitude. Montée de stress. Il va réagir violemment.

À cet instant, la double porte de l’amphithéâtre s’ouvre et les hommes du RAID(1) entrent. Une dizaine de points rouges lumineux apparaissent sur le buste du suspect. Ce dernier se contente d’y jeter un coup d’œil puis plonge son regard glacé dans celui de Cécile, qui rugit à nouveau :

« Professeur Augier ! Lâchez votre arme et posez les mains sur la tête ! »

Les étudiants déguerpissent alors que les hommes du RAID, cagoulés, surarmés et entièrement vêtus de noir, descendent les marches par les travées latérales, sans que leurs visées laser bougent de leur cible d’un millimètre.

Sanchez est soulagée que tous les jeunes gens aient quitté les lieux, mais elle s’inquiète à présent de la réaction du professeur en face d’individus entraînés et équipés de matériel militaire. Elle mesure les conséquences qu’aurait le moindre mouvement de son bras armé. Une seconde, elle l’imagine faisant un mauvais geste, déclenchant la tempête de plombs, transpercé par les projectiles mortels des fusils d’assaut. Avec lui disparaîtrait toute chance de comprendre pourquoi seize personnes sont mortes. Elle se remémore rapidement les grandes lignes du profil psychologique d’Augier et se décide à tenter le tout pour le tout :

« Professeur ! Si vous ne lâchez pas cette arme, si vous faites un geste, ces hommes vont vous abattre. Je sais que vous n’avez pas fait tout cela pour rien. Je sais que vous avez un message à transmettre, ou tout du moins la possibilité de le faire. Ne privez pas le monde de ce message. Réfléchissez, professeur ! Mourir ici ne servirait pas à grand-chose. »

L’argument fait mouche.

Martin Augier a comme un sursaut de lucidité. Il fixe son pistolet un court instant, le laisse tomber à terre et lève lentement les bras. Ses mains plissées par l’âge viennent prendre place sur le haut de son crâne. En abaissant le canon de son arme, Sanchez lance la suite des ordres d’une voix plus calme :

« Reculez de cinq pas et posez les genoux au sol, professeur. Je peux vous assurer que vous ne serez brutalisé en aucune manière. »

Augier obtempère tranquillement tandis que Wissler pénètre dans la salle par la porte arrière et arrive directement sur l’estrade. Il lui passe les menottes sans rencontrer aucune résistance.

Alors qu’on l’entrave et que les hommes du RAID le maintiennent en joue, Augier ne quitte pas Sanchez du regard. Elle peut y lire de la résignation.

Rangeant son Sig Sauer dans son holster, elle grimpe sur l’estrade d’un mouvement félin et rejoint Wissler. Romane, qui vient de faire son entrée sur le théâtre des opérations, s’attache à ranger le pistolet d’Augier dans un sac à scellés.

« Il faut prévenir le procureur, dit-elle à Sanchez. Il conviendrait d’appeler la PTS pour les relevés d’empreintes sur la mallette.

— Très bien, Romane, répond la commissaire. Tu t’en occupes. Avertis le proc qu’on va placer le suspect en garde à vue. On lui communiquera l’heure en arrivant à Nanterre. » Puis, se tournant vers le professeur : « Martin Augier, vous allez être placé en garde à vue. Celle-ci débutera à l’arrivée dans nos locaux, je vous aviserai alors de vos droits. »

Le suspect grimace quand Wissler resserre ses menottes, puis il se laisse docilement conduire à travers les couloirs. Une fois sur le parking, il ralentit et lève les yeux vers le ciel gris d’hiver. Les policiers le forcent à reprendre sa marche. Le vieil homme est conduit jusqu’à la voiture de service, le nez toujours levé vers les nuages sombres.

Sur son passage, la masse des étudiants agglutinés contre le bâtiment l’observe. Dans leurs regards, il y a de la stupeur, de la peur, de la fascination, le tout lié dans une bouillie de pensées incohérentes et de questions par milliers.

Le festin du serpent
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