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Vendredi 5 mars 2010, 7 h 10, Levallois-Perret

En arrivant à son bureau, à une heure aussi matinale qu’à son habitude, Ange-Marie est surpris de voir un post-it collé sur sa porte, juste au-dessous de la plaque indiquant son grade et son nom. L’écriture nerveuse de Regnault, reconnaissable entre mille, en couvre la surface.

Passe à mon bureau dès que tu seras là, j’ai des nouvelles fraîches concernant ton affaire et les informations que tu as dégotées hier.

Antoine

Un instant, le commissaire se demande si ce message n’a pas été posé là la veille au soir. Peu de chances, en effet, que le divisionnaire soit arrivé avant lui. Néanmoins, il dépose son manteau, son arme de service, prend le dossier condensé sur An-Naziate – une version courte qui lui évite de se déplacer avec un carton en permanence – et se dirige vers le bureau de son chef et ami.

Il n’a pas le temps de frapper à la porte que ce dernier lui crie d’entrer. Sans doute a-t-il reconnu son pas dans le couloir.

Il vieillit peut-être, pense Barthélémy, mais il a toujours l’oreille aussi fine. Les sens et l’instinct du chasseur.

À l’intérieur, le directeur de la SDAT s’affaire à la préparation de deux cafés.

« Salut, Ange ! lance-t-il en plaçant les tasses sous les becs verseurs. Toujours aussi matinal à ce que je vois !

— Je ne suis pas le seul à être tombé du lit, souligne le commissaire. Pour une fois, je n’étais pas le premier.

— En effet… Mais si je suis venu tôt, c’est qu’il y a du nouveau. J’ai reçu dans la nuit un appel de l’officier de permanence du renseignement. Je leur avais donné les infos que vous avez collectées dans la matinée… Je ne pensais pas qu’il y aurait un retour aussi rapide. Comme quoi, quand la situation est chaude, la DCRI sait faire vite. »

Sourire entendu entre les deux hommes, qui boivent chacun une gorgée brûlante de café. Les tasses en porcelaine portent le sigle de I’UCLAT : un cercle doré dans lequel un T, pour « terrorisme », est déchiré par des traces de griffures – une référence au Tigre, l’emblème de la PJ. Autour du logo, un rectangle aux couleurs de la République précède l’intitulé complet : « Unité de coordination de la lutte anti-terroriste ». Pour parfaire le tout, une série de onze étoiles de taille croissante ceinturent les deux tiers de l’arrondi.

« On boit dans les gamelles de I’UCLAT maintenant ? lance Barthélémy sur le ton de la plaisanterie. On a cassé tous les mugs de la SDAT ? »

Regnault sourit et fixe Ange-Marie avec insistance avant de lui répondre :

« Non… C’est un petit cadeau de Guilleret. Il y en avait un carton devant ma porte quand je suis arrivé ce matin. Il veut que vous bossiez en étroite collaboration avec I’UCLAT. »

Aussitôt, Ange-Marie se tient sur la défensive. Il fronce les sourcils, serre les dents et incline sa tête vers la gauche sans lâcher Regnault des yeux.

Il connaît bien I’UCLAT, une unité chargée de la logistique qui regroupe des représentants de toutes les directions actives de la police nationale. En étroite relation avec la DCRI, la DGSE et les hautes strates de l’administration des douanes et de la gendarmerie, l’UCLAT gère le partage et la bonne circulation des informations concernant la lutte antiterroriste. Elle fait souvent le lien avec la magistrature et les services de l’administration pénitentiaire. Pose des mouchards, des écoutes téléphoniques, étudie la vidéosurveillance urbaine. La petite centaine de fonctionnaires de ce groupe particulièrement intrusif dispose de moyens énormes. S’ils sont utiles et performants comme source d’information, leur participation trop engagée à une enquête, en revanche, peut devenir envahissante.

Voyant que son subordonné commence à se sentir piégé comme un rat, Antoine Regnault s’empresse de le rassurer.

« Non, non, non ! Ne t’inquiète pas ! Vu les circonstances, c’est plutôt une bonne nouvelle.

— Ah oui ? » demande l’Archange, toujours sceptique.

Ces derniers temps, les événements n’ont pas eu tendance à apaiser le chef de groupe. Omniprésence de Guilleret, pression médiatique croissante après la visite et le discours du ministre israélien des Affaires étrangères, changement de juge d’instruction… L’optimisme n’est pas à l’ordre du jour. La méfiance, au contraire…

Regnault balaie cette attitude défensive d’un geste de la main et reprend :

« Je tiens à te rassurer tout de suite. Même Guilleret n’a rien trouvé à redire sur vos avancées récentes. Il va nous lâcher les baskets tant que ça roule comme ça. Quant à I’Uclat, ils veulent simplement vous assister au mieux. J’ai eu leur directeur au téléphone ce matin, en arrivant, et il m’a affirmé qu’il se tenait à notre entière disposition. Tu as fait des miracles, Ange-Marie !

— Ouais ! Si on veut, répond ce dernier avec une morosité flagrante. On a quand même eu un coup de malchance sur un point : la cellule qu’on surveillait a été ravitaillée en dernier. Je comptais sur cette filature pour trouver une planque de plus… Voire les deux.

— Attends ! Cesse de minimiser tes résultats ! Aucun pays n’avait encore avancé comme ça. Avec un soutien logistique sans réserve de l’UCLAT et d’Interpol, et le groupe Faivreau à votre disposition, vous allez obtenir des résultats prodigieux ! »

À peine rassuré, l’Archange se détend un peu et termine son café. Il se contente d’attendre et d’écouter, prêt à voir surgir à tout moment une chausse-trappe administrative.

Mais il n’en est rien. Du moins en apparence.

« Tu as tiré le gros lot, hier ! reprend le divisionnaire. La maison a été louée en septembre par un couple saoudien : M. Kamal Abderrahmane et son épouse, Noura. La propriété appartient à un jeune homme qui l’a héritée de ses parents il y a peu. L’agence immobilière Lamy, chargée de la location, s’est occupée de la signature du bail. Des papiers ont été fournis, passeports saoudiens avec visa de travail. Ils sont faux, bien entendu, mais les photos qui les illustrent sont bien celles des personnes qui l’occupent. Les fiches de paie de monsieur, fausses également, indiquent un salaire annuel de 72 000 euros, pour une co-entreprise franco-saoudienne basée à Médine, et partenaire sous-traitant de General Electric. »

Antoine Regnault lui tend deux photocopies de passeports. Sur la première, il reconnaît la photo de Sameya Shatrit. La seconde affiche le cliché d’un homme à la barbe et aux cheveux gris argent tondus très court, à la peau relativement claire et aux traits fins, aux yeux bleus griffés de pattes-d’oie. Il doit approcher la cinquantaine. Ange-Marie, qui a l’habitude d’analyser les visages de personnes d’origine moyen-orientale, se penche pour observer celui-ci.

« Il pourrait être palestinien, finit-il par dire. La forme du nez, les orbites, la bouche… Les yeux bleus viennent sans doute d’un lointain héritage romain… Oui ! Un Palestinien ! C’est même plus que probable.

— C’est ce que j’ai pensé aussi ! réplique Regnault. J’ai demandé à Guilleret d’envoyer la photo à Interpol et à I’Onudc.

— Si c’est possible, j’aimerais bien que tu fasses une demande d’assistance à la DGSE, suggère Ange-Marie. Je pense qu’il vaut mieux abattre toutes nos cartes.

— Dans quel but ?

— J’aimerais qu’ils se mettent en relation avec le Mossad, l’Aman, et surtout avec le Shabak. Vu les circonstances, et après la visite du ministre israélien, tous ces services se feront un plaisir de nous aider. »

L’initiative de Barthélémy fait froncer les sourcils de son chef. Regnault prend note sur un post-it et relève la tête, dubitatif, avant de poser la question qui lui brûle la langue.

« Les services secrets, la sécurité militaire et le contre-espionnage… Rien que ça ? Et que penses-tu que ça va nous apporter, à part des emmerdes ?

— Peut-être rien, avoue l’Archange. Mais si l’homme en question a été à l’origine de troubles dans les conflits israélo-palestiniens, s’il s’est distingué d’une façon ou d’une autre, que ce soit par un comportement contestataire, activiste, politique ou terroriste, il aura été fiché par l’un, voire plusieurs de ces services. Le contre-espionnage et le renseignement israéliens sont terriblement efficaces. Ils ont des yeux partout, au-dedans comme au-dehors, et ils surveillent de nombreux camps d’entraînement islamistes, entre autres choses. Notre homme a pu passer par cette étape. Tu vois où je veux en venir ? »

Antoine Regnault hoche la tête pensivement mais semble saisi d’un doute. Le commissaire l’encourage à lui dire le fond de sa pensée.

« Sûr qu’il s’agit de sources fiables, admet le divisionnaire. L’idée est bonne et le contexte politique s’y prête…

— Mais ?

— Mais c’est à double tranchant, Ange ! Si on les met sur le coup et que la cible s’avère être sur leur black list, ils vont se mêler de notre enquête. Tu es prêt à prendre le risque ?

— Oui ! répond Barthélémy. Si ça nous donne une chance d’obtenir des informations utiles et précises, il faut tenter le coup. Mais bon, c’est toi qui décides.

— Si tu penses que c’est la bonne solution, je vais m’en occuper sans tarder. On devrait savoir rapidement si les Israéliens acceptent de collaborer. Ensuite, on suivra le mouvement. »

Ange-Marie sourit.

Il sait que cette solution est susceptible de leur fournir un raccourci incroyable sur l’ensemble des opérations en cours et de contribuer à terrasser An-Naziate. Mais, bien entendu, lui aussi est conscient des risques, et il appréhende d’avoir affaire aux services secrets israéliens. Cette initiative équivaut à inviter le diable à dîner.

Se gardant d’avouer ses craintes à son chef, il se lève, lui serre la main et le remercie. Quand il quitte le bureau, son visage perd cependant son masque confiant.

La pression tombe sur ses épaules, et il se prend un instant à regretter sa décision. Mais il se ressaisit, relativise tout ça par une pensée qu’il voudrait légère et rassurante.

Si j’ai invité le diable à ma table, ce n ’est pas si grave… J’utiliserai une longue, une très longue cuillère… Voilà tout !

Le festin du serpent
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