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Jeudi 25 mars 2010, 8 h 32, Montreuil

Dans l’habitacle de la 206, Hassan sent l’angoisse monter par vagues régulières, depuis son abdomen jusqu’à sa gorge serrée. Assis à l’arrière, il a les yeux rivés sur la bombe qui est posée sur les genoux de Slimane, installé à la place du passager ; son doigt est posé sur le bouton poussoir de mise à feu manuelle, prêt à appuyer au moindre problème.

Tarek conduit en silence, l’air détaché et paisible. En réalité, il est à l’affût. Ses yeux vont et viennent entre les différents rétroviseurs et il multiplie les coups de sécurité, empruntant plusieurs fois les mêmes ruelles ou enchaînant les tours de ronds-points.

Il leur faut une éternité pour arriver à une vaste zone industrielle quasi désertique. Quelques bâtiments sont encore animés par un semblant d’activité, mais la plupart sont vides, délaissés, à l’abandon.

Aux deux autres l’endroit paraît familier, mais Hassan, lui, n’est jamais venu ici. Il espère que la balise GPS coincée sous sa semelle fonctionne et que les hommes de Barthélémy sont prêts à agir.

Les ordres de l’Imam, dispensés la veille, lui ont glacé le sang. La cible est le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, situé rue du Temple à Paris, dans le même quartier que pour l’opération précédente. Le fait de frapper deux fois de suite à des endroits aussi proches fait partie de la stratégie du chef spirituel d’An-Naziate.

Slimane et lui-même devront transporter la bombe dans un utilitaire et se garer, si possible, devant l’entrée principale à l’heure où les intervenants de la nouvelle exposition seront rassemblés dans le hall pour un briefing portant sur les préparatifs. S’ils parviennent à trouver une place en moins d’un quart d’heure, Hassan pourra déclencher la mise à feu grâce au retardateur réglé sur deux minutes : juste le temps de sauter dans le véhicule qui les suivra, sans doute conduit par Tarek, et de s’exfiltrer de la zone. D’après l’Imam, avec le turn-over des livraisons dans cette rue commerçante, ils ont de bonnes chances de s’en sortir sans avoir à passer au plan B.

Cependant, s’ils ne trouvent pas la place idéale dans les quinze minutes, Hassan devra s’installer à l’arrière de l’utilitaire, prêt pour la mise à feu manuelle, tandis que Slimane foncera sur l’entrée. Le Martyr.

Une chance sur trois d’y laisser leur peau, c’est ainsi que l’Imam leur a exposé la situation. Il leur a fait part de son souhait que tout se passe de manière avantageuse pour eux et qu’ils reviennent sains et saufs, afin de mener de nouveaux combats contre les infidèles et l’abomination sioniste. « Mais vous devez vous préparer à donner votre vie si la réussite de cette mission venait à en dépendre ! » a-t-il ajouté.

L’informateur espère qu’ils n’auront pas à en arriver là et que les hommes de la SDAT déjoueront le plan bien avant, sur le trajet, quand l’engin explosif sera posé à l’arrière, hors de portée de Slimane. C’est ainsi qu’il agirait, à la place de Barthélémy. Il prie intérieurement pour que le dispositif de surveillance soit à la fois discret et subtil, et que les forces de l’ordre ne se contentent pas de tirer à vue. Qu’ils l’arrêtent comme les autres, pour éviter de dévoiler la duplicité dont il a fait preuve. Surtout, il attend que la DCRI tienne ses promesses et efface enfin l’ardoise de son passé. Tabula rasa ! S’extirper de cette situation intenable une bonne fois pour toutes, avec une chance de reprendre en main son existence.

Quand la voiture s’arrête devant un entrepôt désaffecté, le coup de freins tire Hassan de ses pensées. Il regarde par la vitre et constate que la zone est déserte.

« Terminus ! annonce Tarek. Tout le monde descend. »

Surpris, Hassan fixe son chef de cellule dans le rétroviseur central, le regard plein d’interrogations. Un sourire froid se dessine sur le visage du Palestinien.

« Ce n’est pas moi qui vais assurer votre repli, explique-t-il. Je suis attendu par notre Imam pour organiser notre départ de Paris vers la prochaine étape de notre voyage. »

Hassan se contente de hocher la tête. Il brûle d’envie de lui demander dans quelle ville ils comptent s’établir, mais une question aussi directe serait mal venue.

Slimane, quant à lui, fronce les sourcils et demande :

« Mais alors… On va bosser avec qui ?

— Farid ! Il ne va pas tarder à arriver. Vous l’attendrez à l’intérieur. C’est lui qui conduira la voiture qui vous servira de véhicule de repli, une fois que vous serez parvenus à placer avantageusement la charge. Avec l’aide d’Allah, loué soit Son nom, vous réussirez. » Il leur fait un clin d’œil avant de poursuivre : « Si c’est le cas, il vous emmènera dans une autre de nos planques. C’est là que vous attendrez le moment du départ, sans sortir, sans bouger, le temps que la pression retombe. »

Les deux hommes descendent de la 206, déchargent le colis et se dirigent vers l’entrée de l’entrepôt. La voix de Tarek résonne encore derrière eux. Il leur lance un ultime encouragement :

« Je souhaite sincèrement que vous restiez encore un peu sur cette terre pour nous aider à poursuivre la lutte. Mais si ce n’est pas le cas, si vous mourez au combat, vous serez accueillis au Royaume des Cieux comme des princes… Quelque part, je vous envie. » Alors, tu n’as qu’à prendre ma place ! se dit Hassan qui se garde bien de s’exprimer à voix haute.

*

« Ils viennent d’arriver à l’entrepôt. »

En prononçant ces mots, Sylvain Faivreau vient de donner le signal du départ par radio. Il observe de loin la voiture qui s’arrête devant la grille envahie par toutes sortes de plantes grimpantes. Cependant, lorsqu’il s’aperçoit que seuls Hassan et Slimane en descendent et que leur chef repart dans une accélération puissante, il appuie à nouveau sur le bouton de l’émetteur-radio.

« À tous les dispositifs : Tarek ne reste pas ! Il vient de lâcher ses hommes qui se dirigent vers l’entrée !

— Merde ! Un changement de dernière minute ? demande Barthélémy. Il y a quelqu’un d’autre dans le coin ?

— Négatif ! répond Rodier. Les vérifications aux jumelles thermographiques ne révèlent aucune présence à l’intérieur. Mais on peut s’attendre à l’arrivée d’un autre individu dans peu de temps.

— Oui… L’opération prévoit trois intervenants. Saïd Maruf peut-être ? suggère le commissaire. C’est un chef de cellule lui aussi. »

Cette fois-ci, c’est la voix de Cauvier, le responsable du RAID sur le dispositif numéro trois, qui lui répond.

« D3 à Dl. Négatif ! Maruf a été vu à la fenêtre de l’appartement il y a moins de dix minutes. Il n’a pas l’air d’être sur le point de bouger. »

La conclusion tombe d’elle-même : il s’agira donc du troisième responsable, celui dont ils ne connaissent pas l’identité. Ce détail a son importance, d’autant que Tarek Mehsud vient de repartir pour une destination inconnue.

La planque de Clichy-sous-Bois ? La maison du Raincy ? Autre part ? se demande Ange-Marie.

Pour en être certain, il ordonne à Faivreau :

« Sylvain ! Je veux que tu lances deux de tes hommes en filature pour savoir où Tarek se rend. On a peut-être loupé quelque chose… Et restez vigilants en attendant que l’autre personne arrive. Vous devrez le mitrailler de photos quand il pointera son nez.

— Ok. Mais pendant ce temps, on va se positionner. On a une bonne demi-heure avant l’heure prévue de leur départ.

— C’est bon pour moi ! répond le commissaire, avant de s’adresser au restant des effectifs : À tous les dispositifs : on se prépare à donner l’assaut ! »

Le festin du serpent
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