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Lundi 29 mars 2010, 23 h 54, Mérignac
Au bord de l’asphyxie, Mougin cherche à repousser Saridah, dont le visage déformé par la rage est à quelques centimètres du sien.
« Tu vas crever, chien ! » grommelle le tueur entre ses dents, le nez plissé par l’effort.
Rassemblant son énergie, le flic plie un genou et parvient à remonter son pied droit au niveau de l’aine de son agresseur. D’une poussée, il l’éjecte en arrière, le faisant lâcher prise et heurter le mur.
Après avoir avalé une grande bouffée d’oxygène, Sébastien bondit sur ses pieds et, oubliant sa douleur, fond sur le Yéménite qui le réceptionne habilement et l’empoigne à la volée, le propulsant avec force contre la fenêtre.
Le choc fait exploser les vitres et brise le système de fermeture. Le lieutenant s’accroche fermement à la veste de Saridah pour tenter d’éviter la chute. Il pivote sur sa hanche gauche afin de garder un appui solide contre le rebord de la fenêtre. Des éclats de verre s’enfoncent juste au-dessous de sa fesse et il lâche un cri de douleur.
Le Yéménite se campe sur ses jambes pour chercher son point d’équilibre, dans le but de défenestrer le flic. Mais il glisse sur les morceaux de verre au sol. Sa hanche percute le rebord saillant, lui causant une vive douleur, et son buste se penche dangereusement hors du cadre tandis que ses pieds patinent sur la moquette.
Son réflexe est le même que celui de Sébastien, attraper l’autre par les vêtements et s’y accrocher de toutes ses forces. Leurs mouvements synchrones s’additionnent, leur élan redoublé les entraîne dangereusement à l’extérieur, alors que les boucliers du RAID ne sont plus qu’à un mètre et demi d’eux.
Soudain, les deux hommes basculent ensemble dans le vide. Tout se met à tournoyer autour d’eux. Ils n’ont même pas le temps de crier.
Six mètres de chute libre durant laquelle le temps semble suspendu.
*
À l’arrière du bâtiment, sur le parking, Hakim Chedid et Romane Castellan, accompagnés du commandant Fayer et de trois hommes du SRPJ de Bordeaux, écarquillent les paupières, médusés par ce qui se déroule sous leurs yeux.
Les vitres de la chambre 204 ont explosé, et deux silhouettes s’agitent quelques secondes dans l’ouverture avant de basculer dans le vide. Elles s’écrasent sur la haie d’osmanthe qui borde les murs extérieurs. Les arbustes ont sensiblement amorti leur chute, mais le bruit mat des corps s’écrasant au sol souligne la violence du choc.
Leur arme tendue devant eux, les policiers se précipitent vers la zone d’impact.
Cécile apparaît dans l’encadrement de la fenêtre, son Sig Sauer calé en position de tir.
« Anne et Laura descendent en renfort, dit-elle pour que tout le monde l’entende via les oreillettes. Les femmes en avant ! »
D’en bas, la jeune stagiaire lui lance un regard incrédule.
« Même toi, Romane ! insiste-t-elle. Il a peur des femmes, il faut s’engouffrer dans cette faille. Alors approchez, préparez-vous à faire feu. Saridah est habillé en noir des pieds à la tête, le lieutenant Mougin porte un pull blanc sous son gilet et un jean clair. Assurez-vous en priorité qu’il est vivant. Je ne vois rien d’ici ! »
Une agitation dans les plantes écrasées fait reculer tout le monde d’un pas.
« Ça bouge ! signale Romane.
— Approchez-vous ! répète Cécile. Le médecin-réa du RAID va arriver. Je descends. David, tu me remplaces. »
Le buste de Cohen se découpe dans l’encadrement laissé vide par la commissaire. Il adopte la même position qu’elle, prêt à faire feu.
En bas, Anne et Laura accourent, l’arme à la main. La blonde vient se placer devant les deux autres femmes. Comprenant que ses consœurs de l’OCRVP ne sont pas habituées à ce type d’intervention et que l’une d’elles est encore une stagiaire, elle tient à se placer en première ligne. De plus, elle crève de ne pas savoir si Sébastien va bien. Lorsqu’elle évalue rapidement la hauteur de la chute, un frisson lui traverse l’échine.
Pourvu qu’il s’en tire !
De nouveaux mouvements dans les arbustes d’osmanthe lui donnent à la fois un regain d’espoir et une bouffée d’angoisse. Son index s’enroule fermement sur la queue de détente. Encore quelques pas et elle aperçoit les manches claires de son coéquipier qui se détachent de la masse sombre des arbrisseaux. Couvertes de sang.
« Sébastien est immobile, murmure-t-elle à l’adresse de l’ensemble du dispositif. Mouvements détectés. C’est Saridah qui bouge. »