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Jeudi 4 mars 2010, 10 h 51, Le Raincy

Le Raincy, commune huppée de la Seine-Saint-Denis. Un petit morceau de paradis sous verre qui sonne faux, avec un accent « vieille France » complètement fictif. Cette banlieue préservée de l’enfer pue le fric et le Chanel N° 5 à plein nez.

C’est ici, contre toute attente, que la filature vient de prendre fin.

Les policiers ont dû déjouer une bonne dizaine de « coups de sécurité » – détours par des petites rues dans des villes avoisinantes, tours de ronds-points répétés, plusieurs passages par les mêmes axes –, sur une distance assez courte depuis leur point de départ : à peine plus de deux kilomètres. Au final, ce sont plus de vingt kilomètres qui ont été parcourus.

Ce petit manège leur garantit au moins que leur cible est fortement impliquée. Pourquoi, en effet, se montrer si méfiant s’il n’y a rien d’important à cacher ?

Les véhicules de l’équipe mobile, voitures et motos, ont dû décrocher et se relayer un nombre incalculable de fois pour ne pas se faire repérer par la jeune femme qui avait les yeux rivés sur ses rétroviseurs presque autant que sur son pare-brise.

Malgré tout, ils y sont arrivés.

Le choix de cet endroit pour une planque est surprenant. Il indique que les têtes d’An-Naziate ne manquent pas de moyens, ni financiers ni logistiques. Pour pouvoir louer une maison dans le coin, il faut mettre le propriétaire en confiance : de l’argent, des faux documents, une solide couverture, faute de quoi se loger est impossible.

La maison est située dans un quartier résidentiel assez chic, à l’angle de l’allée des Hêtres, sur laquelle est située l’entrée principale, et de l’allée de Bellevue. Elle est particulièrement bien placée d’un point de vue stratégique : rues larges et à double sens, accès aux ronds-points de l’avenue Thiers. Pour l’exfiltration, il existe plusieurs possibilités d’atteindre les principaux axes de sortie, par le boulevard de l’Est, l’avenue de Livry et l’allée de Montfermeil, et de quitter les lieux en urgence si besoin. Les autoroutes A3 et A86 sont facilement et rapidement accessibles.

De plus, dans ce type de quartier, les surveillances sont très difficiles à mettre en place, les véhicules suspects étant aisément repérables. Et la situation de la bâtisse à un carrefour confère à ses habitants une vue panoramique imprenable.

Sameya Shatrit vient d’arriver. Elle a ouvert le portail automatique, s’est arrêtée dans la cour et est entrée dans la maison par le garage. Ange-Marie a stoppé le dispositif de filature en remerciant tout le monde par radio. Après avoir garé sa voiture allée de l’Ermitage, il s’est rendu à pied, téléphone en main avec la fonction GPS activée, en repérage sur les lieux. Une fois sur place, il active la fonction « prise d’images » et s’arrête près de la maison, qu’il prend en photo, face à l’entrée. Puis il prend d’autres clichés de la rue, des habitations voisines possédant un vis-à-vis, des voitures stationnées, des murs extérieurs et du jardin, tout en marchant tranquillement pour ne pas éveiller la curiosité et en surveillant les fenêtres et les portes.

Il rejoint ensuite son véhicule à la hâte et vérifie le résultat. Son cœur cogne fort dans sa poitrine. Jamais il n’a eu accès à autant d’éléments sur An-Naziate, et il est persuadé qu’aucun des pays par lesquels les terroristes ont transité n’en a obtenu autant. La proximité du but lui procure une ivresse étrange, mélange d’adrénaline et d’endorphines, qui le plonge dans un état mental euphorisant.

D’un doigt tremblant, il rédige un courriel à Regnault pour lui faire part des résultats obtenus et lui demander de se mettre en relation avec la DCRI afin d’obtenir des renseignements complémentaires.

Antoine,

Le dispositif de filature a été déclenché ce matin et a été un franc succès. Nous avons pu suivre Sameya Shatrit jusqu’à une maison située 1, allée des Hêtres, Le Raincy. Elle y a garé la voiture et y est entrée en utilisant l’ouverture automatique du portail et des clés.

C’est vraisemblablement sa résidence actuelle.

Pour pouvoir avancer, il me faudrait les informations suivantes :

— Identité du propriétaire ou, le cas échéant, des propriétaires successifs.

— Date de vente ou de début de bail locatif avec le nom de l’agence et du cabinet de notaire qui s’est occupé de la partie administrative.

— Plan cadastre communal de la zone, des égouts, des lignes téléphoniques et des schémas d’alimentation gaz et électricité.

— Identité de tous les voisins du pâté de maisons, entre boulevard du Midi, avenue Thiers et avenue de Livry.

— Date de la vente ou de la location la plus récente, avec le nom de l’acheteur ou du nouveau locataire.

Il me faudrait ces données le plus rapidement possible pour les exploiter de manière optimale.

Merci d’avance et à bientôt.

Il relève la tête juste pour voir Sameya Shatrit débouler en courant dans la rue. Retient son souffle en la voyant avaler le bitume à grandes foulées dans sa direction.

Instinctivement, il pose sa main sur la crosse de son Sig Sauer sans quitter la jeune femme des yeux. Cette dernière, les cheveux attachés en arrière, ne ralentit pas en s’approchant du véhicule, pas plus qu’elle n’accélère ; sa vitesse est constante.

À vingt mètres, elle passe la main droite sous sa veste entrouverte. Le commissaire sort son arme, fait glisser le cran de sûreté et, de la main gauche, saisit la poignée de la portière. Les battements de son cœur s’accélèrent.

À quinze mètres, elle ressort sa main.

Ange-Marie descend de sa voiture, son bras droit armé toujours dans l’habitacle. Il se prépare à agir rapidement. À tirer si c’est nécessaire.

Dix mètres. Sameya sort un lecteur MP3 compact et appuie plusieurs fois sur un bouton, cherchant vraisemblablement un morceau de musique ou une station de radio en particulier. Ce n’est qu’à ce moment que les réflexes du flic cèdent la place à la raison et à l’observation. Elle est en survêtement blanc et en baskets de course à pied. Un bandeau en éponge noir barre le haut de son front. Elle fait simplement son jogging.

Et merde ! peste intérieurement l’Archange qui se rend compte qu’il vient de se dévoiler inutilement. S’il était resté dans son véhicule, elle ne l’aurait sans doute même pas remarqué. Il lâche son arme sur le siège conducteur et referme tranquillement la portière, faisant mine de rejoindre le trottoir d’en face d’une allure aussi naturelle que possible. Mais les yeux noirs de l’Iranienne sont rivés sur lui. Ses sourcils soigneusement épilés se froncent.

Cinq mètres.

Le commissaire feint de regarder les façades alentour, mais il sent qu’elle le fixe avec instance.

Ils se croisent. Il peut sentir son odeur.

Une fraction de seconde, l’homme tourne la tête et rencontre les iris vert émeraude de Sameya. Jamais il n’a été aussi près physiquement d’un membre d’An-Naziate. Ce qu’il lit en elle lui procure un étrange frisson dans le dos et les bras.

Est-ce que je suis démasqué ? se demande-t-il. Si c’est le cas, tout va aller très vite. Ils vont se replier et déguerpir Dieu sait où. Toutes les avancées de l’enquête ces derniers jours n’auront servi à rien.

Il décide de jouer le tout pour le tout.

Se dirigeant vers la première maison, il s’approche du portail et pose la main sur la poignée en priant pour qu’il ne soit pas fermé à clé. Le bouton de sonnette qui se trouve à sa droite, sur le pilier de briques grises, est surmonté d’une plaque en métal portant l’inscription « M. et Mme Jacques et Mireille JEANNIARD » en lettres fines.

Un coup d’œil sur le côté lui indique que l’Iranienne le surveille par le biais des reflets sur les pare-brise des voitures stationnées. Si l’accès est verrouillé, il devra sonner, ce qui décrédibilisera sa manœuvre.

Il abaisse la poignée et pousse la porte. Les gonds grincent mais elle s’ouvre, le laissant pénétrer sur la propriété et, surtout, sortir du champ de vision de Sameya Shatrit. Il souffle de soulagement et se demande comment réagir. Attendre quelques secondes et ressortir ? Sonner à la porte et se servir de sa carte de police pour entrer et se mettre à l’abri ?

Il opte pour la seconde solution.

Lorsqu’il arrive devant la porte et s’apprête à sonner, elle s’ouvre devant un septuagénaire suspicieux, les yeux plissés sous ses lunettes.

« Qu’est-ce que vous faites chez nous ? demande-t-il alors que son épouse, une petite femme rondouillarde du même âge, apparaît derrière lui.

— C’est la police, dit-il en sortant sa carte. Je suis le commissaire Barthélémy…

— C’est pour les cambriolages ? demande l’ancien. Ils nous envoient enfin quelqu’un ! Eh ben… c’est pas trop tôt !

— C’est ça, oui…, improvise Ange-Marie. C’est à propos des cambriolages qui ont eu lieu ici, ainsi que dans d’autres communes. J’aurais quelques questions à vous poser si vous avez le temps.

— Le temps, à notre âge, c’est tout ce qu’il nous reste… et encore, en quantité limitée. Entrez ! »

M. Jeanniard ouvre grande sa porte et laisse le policier entrer. Au même moment, Semeya Shatrit repasse en courant devant la maison, la tête tournée vers eux. Elle a sans doute fait le tour du pâté de maisons pour surveiller les mouvements de l’intrus. Son regard est incisif, le genre de prédateur urbain auquel rien n’échappe.

Heureusement que je ne suis pas reparti immédiatement, se dit le commissaire. Elle aurait été alertée par l’absence de ma voiture. Pire : elle m’aurait remarqué.

Soulagé par ce dénouement, c’est avec plaisir qu’il perd deux heures de son temps à écouter geindre le vieux couple, un brin paranoïaque, qui s’emporte contre ces « bandits » venus rôder dans leur petit quartier tranquille. Il joue le jeu au point de faire semblant de prendre des notes.

« Ils ont déjà cambriolé deux maisons cette année ! s’indigne le vieil homme. Si ça continue, on n’osera même plus sortir de chez soi ! »

Barthélémy ne sait s’il doit en rire ou en pleurer. Deux retraités pleins aux as qui voient des voleurs et des malfrats partout, même dans leur quartier bourgeois aussi dangereux et mal famé que Neuilly-sur-Seine.

Pendant qu’ils se défoulent verbalement, le commissaire de la sous-direction antiterroriste prend conscience que l’incident avec Sameya Shatrit n’est pas sans conséquences. La jeune femme l’a vu, regardé avec insistance ; elle se souviendra de lui, immanquablement, si leurs routes viennent encore une fois à se croiser. Cela va restreindre ses possibilités d’intégrer les filatures et les surveillances mobiles.

Il maudit intérieurement sa malchance et son manque de prudence.

Quand il quitte les Jeanniard, il est presque 13 heures. L’heure de la relève au poste de surveillance approche. Il s’éloigne en évitant de passer devant la maison de l’allée des Hêtres. Malgré ce coup du sort, il est grisé et excité par l’avancée majeure faite aujourd’hui.

La tête du monstre est sortie de l’eau.

Il est temps d’affûter la lame qui lui tranchera le cou.

Le festin du serpent
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