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L’existence est remplie de carrefours de décision et il n’existe aucun parcours absolument sans danger. La logique et la raison, bien souvent, ne créent que l’illusion de la sécurité.

Aphorisme terrien
Anthologie drène

Ayant vu ce qu’elle s’attendait à voir, ce monstre de Hanson abusant de la malheureuse Nishi, Mrs. Ebey leva le pistolet à lames qu’elle avait acheté conformément aux directives du billet froissé trouvé dans le chapeau du sénateur Woon. Comme il était promis dans ce billet, une somme d’argent ahurissante lui fut passée un peu plus tard à l’intérieur du chapeau de Morey, avec la promesse d’une récompense encore plus grande si elle faisait ce qui lui était demandé.

Ayant levé l’arme, elle fil pivoter le manche comme indiqué, visa et pressa la détente. Le pistolet à lames réagit exactement comme il était dit dans le mode d’emploi. On entendit seulement un léger « slap » au moment où le projectile empoisonné atteignait sa cible.

Ryll, toujours sous l’empire de la plus grande sensation de plaisir qu’il eût connue de toute son existence, sentit une brève piqûre et porta la main à sa fesse.

— Ryll chéri, murmura Nishi. C’était aussi bon pour toi ?

— Quelque chose m’a piqué, dit-il.

Sa main avait rencontré quelque chose d’humide. Un objet dur était planté dans sa chair. Il sentit le début d’un engourdissement qui se propageait à partir de sa fesse. Ses sens drènes lui révélèrent la présence du poison.

Jiti, émergeant d’une intense concentration intime, se rendit compte de la présence de Mrs. Ebey et, trop tard, lut ses pensées.

Méchante femme Ebey lancé chose poison dans Ryll.

Ryll perdit alors totalement le contact avec le Redresseur.

Que se passe-t-il ? intervint Lutt. Quelque chose ne va pas ? Pourquoi ne me laissez-vous rien sentir ?

Ryll interposa une barrière mentale et essaya de se concentrer pour s’empêcher de glisser dans l’inconscience. Il s’écarta de Nishi, qui murmura d’une voix ensommeillée :

— Toi seul, Ryll. Jamais Lutt.

Jiti ? appela Ryll. Mais le niveau était trop faible et il ne perçut aucune réponse. Qu’était-il advenu du Redresseur ? Était-il mort ?

Jiti remonta lentement à la surface de l’abîme où son réflexe de défense l’avait fait sombrer. Rien dans la nature du Redresseur ne le prédisposait à regretter le fait que le cerveau de Mrs. Ebey eût été trop stupide pour attirer avant son attention. Il ne pouvait pas se plaindre non plus de ce que le complot d’assassinat eût été préparé uniquement par gestes et à l’aide de notes écrites. Mais des millénaires de sélection génétique en vue du seul rôle de redresseur thérapeutique des déviations drènes explosèrent brusquement en lui. Jiti devint fou furieux.

Mrs. Ebey lâcha son arme et hurla. Elle se prit la tête à deux mains et tituba à travers toute la chambre.

Méchante femme Ebey faire mal à Drène ! Jiti faire mal à méchante femme !

Mrs. Ebey s’écroula en une masse gémissante. Ses gémissements s’estompèrent. Sa respiration s’affaiblit puis cessa.

Dans un ultime sursaut de volonté consciente, Ryll lança de nouveau un appel :

Jiti !

Aussitôt, le Drène sentit sa lucidité se renforcer.

Nous sommes en train de mourir ! intervint Lutt. Je le sais ! Faites quelque chose !

Ryll réagit aussitôt pour contrôler sa panique.

Jiti, Lutt est en train de m’affaiblir ! Écartez-le !

Une barrière se dressa dans l’esprit conscient de Ryll, réduisant Lutt au silence.

Quoi vouloir Ryll ? demanda Jiti.

Je vais mourir. Il y a un moyen de me sauver, mais je n’ai pas très bien écouté le cours. Connaissez-vous ce moyen ?

Jiti aider Drène.

Ryll sentit des appendices palpeurs s’insinuer dans son esprit. Un tiraillement par-ci, un chatouillement par-là. Il revécut certaines scènes scolaires avec une attention plus mûre et plus concentrée. La voie de la survie se déroula devant lui. Des souvenirs se précisèrent. Enfin, il tenait la réponse !

La porte d’entrée est aussi la porte de sortie. Mais il me faut un nouveau corps !

La transformation nécessitait presque toute l’énergie d’un Vaisseau d’Histoires… et il fallait qu’il tue ! Ou qu’il accepte des chairs déjà mortes.

Méchante femme Ebey morte, suggéra Jiti.

Un soudain accès de découragement faillit le faire sombrer dans un oubli total. Où allait-il trouver un Vaisseau d’Histoires ?

Vaisseau venir, fit Jiti avec insistance. Ryll voir !

Ryll se sentit soudain étiré le long d’un fil mince qui partait du lit de Nishi et se déroulait à la périphérie du système solaire. Comme aimantée, l’extrémité du fil alla se fixer sur un Vaisseau d’Histoires qui approchait et dont il reconnut le commandant.

Mon père !

Il n’eut pas même le temps de se demander si Jongleur avait reconnu la présence de son fils dans le filament ténu fixé à son vaisseau. Les nécessités de la survie exigeaient la plus intense concentration. Ryll laissa le filament puiser aux réservoirs d’énergie du vaisseau. Il se sentit soudain infiniment fortifié et en possession d’un temps illimité.

Le filament s’enroula autour du corps de Mrs. Ebey. Quelle forme allait-il adopter ? Sans se rendre compte que c’était Jiti qui lui fournissait les informations, Ryll savait que Nishi adorait le type irlandais aux cheveux bruns légèrement frisés. S’accrochant de toute sa concentration au filament, il vida presque le vaisseau de ses énergies pour alimenter son effort d’idmagie vorace. Mrs. Ebey se fondit dans l’oubli, sa mémoire cellulaire totalement effacée par Jiti dans l’intérêt de l’équilibre mental du Drène.

Un fringant Terrien prit forme dans la chambre à coucher de Nishi. Excepté aux yeux d’un Drène, le visage évoquait celui du commandant O’Hara de la Légion, mais avec des joues et un menton plus forts.

À mesure que son nouveau corps prenait forme, Ryll sentait monter en lui un enthousiasme d’une hardiesse jamais atteinte. Maintenant seulement, il comprenait ce qui avait poussé Lutt à risquer sa peau dans des défis outranciers. Quelle merveille que cette sensation d’exister ! C’était donc cela que l’on appelait vivre !

Jongleur, à bord du vaisseau d’effacement, contemplait ce qu’il croyait être la Terre et voyait ses instruments accuser une dangereuse perte d’énergie.

Les Terriens me combattent !

Se branchant sur son alimentation de secours, il activa un à un les huit stades d’effacement et abaissa le dernier levier sans songer un seul instant aux conséquences.

La planète-leurre du Raj Dud disparut.

Jongleur se laissa tomber sur le pont de son vaisseau dans un état de choc.

J’ai tué ! Je viens de commettre un génocide au nom de tous les Drènes !

La puissance de cette pensée fit qu’elle se propagea instantanément pour être perçue par tous les Drènes de cet univers à l’exception de deux.

Ryll, aux prises avec sa métamorphose et les impérieuses nécessités de la survie, ne saisit pas la moindre parcelle du message émis par son père.

Prosik, qui se trouvait à son domicile texan, plongé dans la plus grande extase au bazel de toute sa vie après avoir absorbé au moins un litre d’extrait de basilic, demeura la réplique semi-comateuse de Lew Doughty tandis que Lorna Subiyama, couchée à côté de lui dans le lit, lui caressait le front en s’interrogeant sur ce nouveau breuvage qu’il avait inventé.

Tous les autres Drènes, cependant, aussi bien ceux qui étaient prisonniers sur la Terre que les masses concentrées sur Drénor, avaient reçu le signal de Jongleur. Aussitôt frappés d’amnésie, ils avaient répondu au commandement ancien en volant vers les autres dimensions pour s’y éparpiller comme des graines de pissenlit emportées par le vent.

Ce qui devait s’accomplir s’est accompli, se dit Habiba en se joignant à l’exode.

Dans la chambre à coucher de Nishi, Ryll acheva sa métamorphose et décida de récupérer un peu avant d’idmager des vêtements. Il étira ses membres tout neufs et se redressa à demi. Ce nouveau corps avait une masse inférieure à l’ancien, mais Jiti était là pour le rassurer.

Ryll sauvé, dit le Redresseur.

Et Lutt ? demanda Ryll.

Jiti sauver Drène. Lutt Terrien mort.

Ryll se leva sans faire de bruit et s’approcha du lit où dormait Nishi. Jiti était une petite boule de fourrure pelotonnée au creux de son cou. À côté d’elle sur le lit se trouvait le corps d’un homme, inanimé. Ryll contempla longuement la forme familière qu’il avait partagée durant ce qui lui semblait être une éternité. Un frisson de nostalgie le parcourut.

Quel gâchis !

Les potentialités perdues de cette vie de Terrien emplissaient Ryll de frustration. Si seulement il avait fait un effort pour apprendre !

Il entendit à ce moment quelques coups discrets à la porte.

— Monsieur le Président ?

Ryll reconnut la voix d’un garde des Services Secrets.

Soudain frappé d’angoisse, il s’avisa qu’il se trouvait nu dans cette chambre en compagnie d’un homme assassiné que tout le monde identifierait comme le Président des États-Unis. Pour essayer de gagner du temps, il imita la voix de Lutt.

— Qu’y a-t-il ?

— La Maison-Blanche vous appelle, monsieur le Président. Une communication urgente de la P.Z. Ils disent que les prisonniers drènes se sont échappés.

Mes compagnons drènes leur ont échappé ? Ryll eut un sourire de jubilation. Mais comment Lutt aurait-il réagi ?

— Merde !

— Monsieur le Président, ils insistent, fit le garde.

— Dites-leur de ne pas s’exciter. J’arrive dès que possible.

Nishi, réveillée par les voix, se redressa dans son lit et regarda Ryll en portant une main à sa bouche.

— Qui êtes-v…

— C’est moi, Ryll, chuchota-t-il.

Elle regarda le cadavre à côté d’elle, puis le nouveau Ryll. Il se pencha vers elle pour murmurer :

— Mrs. Ebey l’a tué. Il fallait que je me fasse un nouveau corps.

Elle abaissa sa main.

— Mrs. Ebey ?

Elle regarda autour d’elle. Pas de trace de Mrs. Ebey.

— Jiti l’a tuée, chuchota Ryll.

Jiti aider.

Nishi pencha quelques instants la tête sur le côté, puis la redressa.

— Jiti me dit que v… que tu as choisi ce corps pour me plaire. (Elle le détailla des pieds à la tête.) Pas trop mal, en effet. Je ne savais pas que tu étais capable de faire des choses comme ça. (Elle regarda la porte.) Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

Le caractère pratique de la demande indiquait à Ryll qu’elle acceptait la situation sans discussion. Les questions viendraient plus tard, si toutefois il y avait un plus tard.

Ryll regarda la porte. Il imaginait aisément l’impatience de ceux qui étaient dehors. Que devait-il faire ? S’il essayait de réaliser une copie toute neuve de Lutt, la différence de taille se remarquerait immédiatement. À moins que… Non ! Il se refusait à fusionner encore avec cette chair qu’il ne connaissait que trop bien. Une partie de Lutt Hanson Junior pourrait demeurer dans ses cellules, et la dernière expérience lui suffisait.

Faire disparaître les traces du crime ?

Il faudrait beaucoup trop de temps pour nettoyer le cadavre de tout le poison qu’il contenait ; et, même ainsi, n’importe quel enquêteur tant soit peu futé se douterait qu’il y avait anguille sous roche. Nishi et lui seraient priés d’expliquer l’inexplicable. Non, le risque était trop grand.

Quelque chose cliqueta dans la serrure de la porte. Elle s’entrouvrit légèrement. Un homme des Services Secrets le regarda. Voyant un étranger dans la chambre, il ouvrit toute grande la porte.

— Qui êtes-vous ?

Apercevant la silhouette familière du Président sur le lit, étrangement immobile malgré son intrusion, le garde porta soudain la main à l’intérieur de sa veste et la ressortit armée d’un dangereux étourdisseur.

Jiti, lisant le danger qui menaçait son précieux Drène, attaqua. L’homme des Services Secrets lâcha son arme, porta ses deux mains à ses tempes et s’écroula. Avant que Ryll pût arriver jusqu’à lui, il était mort.

Ryll prit le temps de s’assurer que le Redresseur avait bien tué pour la seconde fois. Ainsi, il n’avait pas mis longtemps pour apprendre à utiliser la violence avec une rapidité foudroyante.

Jiti ! Il ne faut pas tuer les gens comme ça !

Pas laisser méchantes personnes faire mal à Drène.

— Habille-toi, Nishi, lui dit Ryll. Il va falloir courir.

Elle désigna la porte d’un mouvement de tête, les sourcils levés.

Par pitié, Jiti, supplia Ryll. Juste une petite secousse dans la tête.

Le Redresseur ne répondit pas.

Espérant que sa demande serait écoutée, Ryll s’adressa à Nishi :

— Jiti va nous aider.

Elle accepta cette affirmation sans rien dire et commença à mettre ses vêtements posés sur le dossier de la chaise.

Ryll idmagea pour lui-même un costume en tweed avec des chaussures noires, une chemise blanche et une cravate gris foncé. Il se regarda dans la glace et vit Nishi derrière lui, déjà vêtue.

— C’est la merde ! dit-il en regardant le cadavre sur le lit.

— Hé ! là-dedans ! Qu’est-ce qui vous retient si…

Un second garde des Services Secrets se tenait dans l’entrebâillement de la porte. Il vit le premier garde qui gisait par terre, le corps inanimé sur le lit, Nishi et Ryll en vêtements de ville. Sa main se porta en un éclair vers l’étui fixé à son aisselle, mais il ne fut pas assez rapide. Il s’écroula dans un bruit mou.

Nishi Ryll prendre Jiti partir maintenant !

La force de la projection issue de Jiti leur fit l’effet d’une tornade.

Prendre Jiti et partir !

Jiti accompagna son ordre d’une petite décharge de douleur.

Se sachant incapable de résister, Ryll ramassa le Redresseur déphasé sous son bras et, entraînant Nishi, se rua vers la porte.

Des hurlements de douleur ponctuèrent leur passage dans le couloir. Les gardes s’écroulèrent en se tenant la tête à deux mains.

— Où allons-nous ? demanda Nishi tandis que Ryll, enjambant ou évitant les hommes neutralisés qui encombraient leur chemin, la précédait au pas de course en direction des ascenseurs.

— Nous nous débrouillerons pour trouver un avion, dit-il. Nous nous réfugierons en France, où tu te placeras sous la protection de la Légion.

Les rues, aux abords de l’hôtel Madison, présentaient en plus vaste le même spectacle qu’à l’intérieur. Partout, des gens gisaient sur les trottoirs, certains inanimés, d’autres en train de hurler.

Ryll embrassa la scène d’un regard rapide. Des voitures s’étaient mises en travers de la chaussée ou avaient grimpé sur les trottoirs. Certaines s’étaient écrasées contre les façades des immeubles et perdaient leur huile ou leur fluide de refroidissement. Leurs occupants gémissaient ou demeuraient figés à leur volant.

Jiti ! Juste une petite secousse dans la tête !

Nishi Ryll pas parler. Nishi Ryll courir !

Ils ne pouvaient rien faire d’autre qu’obéir au Redresseur.

Ils tournèrent au premier coin de rue et tombèrent sur une voiture dont le chauffeur, les yeux vitreux sous la douleur, bavait sur le trottoir par la portière ouverte.

Avec l’aide de Nishi, Ryll le sortit de la voiture et se mit au volant.

Ils filèrent vers l’aéroport. Devant eux, les voitures s’écartaient dans de grandes embardées pour leur livrer passage.

L’étendue des pouvoirs de Jiti sur les humains stupéfiait de plus en plus Ryll, qui ne cessait de lui prêcher la modération. Mais le Redresseur refusa de répondre jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’aérogare.

Aller dans grosse chose volante porte 6.

Nishi repéra la flèche indiquant la Porte 6 et courut en avant. Ils trouvèrent un Boeing d’Air France prêt pour l’embarquement final, mais tout le monde à bord, y compris le pilote et le copilote, était inanimé.

Ryll explora d’un regard furieux l’intérieur de la cabine.

C’est du beau travail, ça, Jiti !

Ryll pas savoir faire bouger chose volante ?

Et comment le saurais-je ?

Ryll savoir comment Lutt faire voler chose.

Mais ça n’a rien à voir avec le Vortraveler.

Jiti aider.

Et le Redresseur entreprit de lui remplir l’esprit de connaissances empruntées à l’équipage inconscient.

Récitant une prière muette à l’adresse de Habiba, Ryll verrouilla les portes de l’appareil, sortit l’équipage inconscient de la cabine de pilotage et s’assura que tous les occupants endormis du Boeing avaient bien bouclé leur ceinture de sécurité. Puis il s’assit à la place du pilote et consulta le panneau d’instruments et de commandes tandis que Nishi s’installait dans le fauteuil du copilote.

Ryll Nishi faire quoi Jiti dire.

Avons-nous le choix, Jiti ?

L’ironie de cette réponse ne fut pas relevée par le Redresseur, qui se concentrait uniquement sur la tâche consistant à les mener à bon port.

Partir France Légion préparer endroit cure amour beaucoup bonheur.

Et tandis que l’avion décollait, Ryll se prit à rougir en pensant qu’il espérait bien que la promesse de Jiti se réaliserait.