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Tout en reconnaissant que le Raj Dud lui a sauvé la vie, Woon invoque des raisons de « haute sécurité d’État » pour refuser de donner de plus amples détails sur l’exploit héroïque du célèbre gourou vénusien. D’après ses déclarations officielles, Woon aurait été retenu tout ce temps sur la Lune dans une cellule exiguë, privé de tout contact humain. Son enlèvement, accuse-t-il, est « un acte de violence barbare commis par des extraterrestres hideux, trop horribles pour que je puisse vous les décrire ».
Article du Seattle Enquirer
Lutt n’avait jamais vu sa mère cacher aussi peu son jeu dans ses efforts pour influencer sa conduite. En un sens, se disait-il, elle était encore pire que son père.
Elle avait choisi le « salon sous l’eau » de la maison familiale pour sa petite réception. La nuit tombée, les projecteurs du lac avaient été allumés, derrière le verre blindé, pour éclairer les poissons exotiques nageant dans les parages. Un requin du Titicaca fit une brusque volte-face au moment où Lutt, portant un smoking marron foncé, fit son entrée. Le requin lui parut approprié. Sans doute cette salle remplie de ses congénères avait-elle de quoi l’attirer.
Phœnicia l’accueillit au pied de l’escalier intérieur avec une jeune femme à sa remorque.
— Lutt chéri, je te présente Eola Van Dyke, venue spécialement de Spokane pour passer la soirée avec nous.
Il jeta un rapide coup d’œil à son visage familier des carnets mondains des magazines à grand tirage, avec son regard hautain souligné par des traits osseux que cernait une lumineuse chevelure blonde. Elle était enroulée dans une robe de bal en tissu argenté qui lui relevait les seins à un point incroyable. Il s’attarda délibérément sur son décolleté et sourit d’un air sarcastique.
— Eola Van Dyke…, fit-il en prenant la main qu’elle offrait. Me permettez-vous de vous appeler Vérole ?
— Lutt ! s’écria Phœnicia en s’étranglant.
Le visage d’Eola s'empourpra sous l’effet d’un soudain afflux de sang, mais elle réussit à sourire faiblement.
Il lui lâcha la main et reporta son attention sur le brouhaha général qui régnait à présent dans le salon. Il aperçut deux banquiers et leurs épouses, Morey déjà ivre, plusieurs amies de longue date de Phœnicia avec leurs maris, et les parents d’Eola, debout face à la baie vitrée du lac, essayant de ne pas regarder le reste de l’assistance au pied des marches. Naturellement, une armée de gardes Hanson, affublés de livrées Louis XIV, servait des boissons et des hors-d’œuvre.
— Où est Père ? demanda Lutt.
— Ton père ne se sentait pas bien. Il s’est retiré de bonne heure. Je m’inquiète beaucoup pour sa santé, Lutt. Et il aimerait tant que tu occupes enfin la position qui te revient au sein de la Compagnie.
— La Compagnie, répéta Lutt en se tournant vers Eola. C’est ainsi que nous appelons nos nombreuses entreprises. Mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas ?
— On raconte tant de choses sur vous, dit-elle, qu’on ne sait trop laquelle croire.
Seul un léger tremblement de sa voix trahissait sa rage.
— Eh bien, croyez-les toutes, et particulièrement celles qui sont les plus horribles.
— Tu es insupportable, se plaignit Phœnicia.
— Je suis moi-même, Mère.
Il hocha la tête en direction des parents d’Eola et lui fit un clin d’œil.
— Je crois que votre mère essaye d’attirer votre attention, dit-il. Et je crois que je vais aller boire quelque chose.
Eola s’excusa. Quand elle les eut quittés, Phœnicia laissa éclater son dépit.
— Pourquoi mets-tu ainsi ma patience à l’épreuve, Lutt ? Tu es l’un des meilleurs partis au monde à l’heure actuelle. Dès que tu rencontres une jeune fille, tous les médias en parlent, même ceux de la concurrence. Eola est une fille charmante.
— Je suis déjà fiancé à une fille charmante, Mère.
— Tu devrais prendre le temps de réfléchir à cette liaison, Lutt. C’est uniquement à ton avenir que je pense en disant que tu devrais t’allier à une excellente famille. Eola…
— Eola est une enquiquineuse, Mère. Elle est née riche et elle a laissé son cerveau s’atrophier à cause de ça. (Il saisit au passage un verre sur un plateau.) Tu ne crois pas que je devrais aller voir Père ?
— Il a dit qu’il ne voulait pas être dérangé.
— A-t-il envoyé chercher le médecin, cette fois-ci ?
— Tu sais bien qu’il ne veut jamais rien me dire. (Elle brossa de la main un grain de poussière sur le revers de son smoking.) Je suis heureuse que tu aies pris le temps de mettre ce smoking. Tu es tellement beau quand tu te donnes la peine de…
— Cesse donc, Mère. Ce sont tes gardes qui ont insisté et je n’avais pas envie de créer un conflit sur ce point. Cependant… (il releva une jambe de son pantalon pour exhiber une chaussette écossaise orange et jaune) j’ai gardé mes vieilles chaussettes.
Des rires étouffés révélèrent que d’autres avaient suivi sa démonstration.
Phœnicia blêmit. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais se ravisa.
D’une voix sonore, de manière à être entendu clairement dans toute la salle, Lutt annonça :
— Je vais aller chercher Père et le ramener de force ici.
— Lutt, dit Phœnicia d’une voix faible, je te répète qu’il a demandé à ne pas être dérangé.
— Si je réussis à le ramener, fit Lutt en l’ignorant, cela me remettra peut-être dans les bonnes grâces de ma mère. Il est impensable de donner une réception sans que le vieux soit là.
— Tu es incorrigible ! dit Phœnicia en levant les bras au ciel. Lutt déposa un baiser léger sur sa joue et, emportant le verre au contenu encore intact, se dirigea vers l’escalier pour monter.
Où doit-il être ? Dans son bureau, probablement.
La porte du bureau était légèrement entrouverte. Il la poussa silencieusement. Le fauteuil à dossier droit du vieux L.H. était tourné de l’autre côté mais le haut de sa tête était visible. Sa prothèse oculaire était posée sur le bureau.
— J’étais sûr que je te trouverais ici, dit Lutt.
Il n’y eut pas de réponse.
Lutt posa son verre sur le bureau et contourna le fauteuil pour se pencher vers son père. Hanson Senior était tassé contre un coin du dossier, les yeux fermés.
Il ne respire pas, Lutt ! intervint Ryll.
Lutt toucha la joue de son père. Elle était froide. Il lui souleva une paupière pour découvrir un grand vide.
C’est donc ainsi que cela devait se passer, se dit-il.
Il trouva une chaise et s’y laissa tomber face au fauteuil. L.H. avait l’air plus serein qu’il ne l’avait jamais été de mémoire de Lutt.
— Nous n’aurons jamais eu, finalement, cette fameuse conversation d’homme à homme, dit-il.
Il fit du regard le tour de la pièce, s’attardant sur la collection éclectique de souvenirs chers à L.H. Fixant un vieux casque de chantier rouge et blanc, tout cabossé, accroché à une patère derrière le bureau, il murmura :
— J’ai toujours pensé que cette pièce te convenait bien mieux que cette foutue tour d’ivoire dans ton silo à missiles. Tu te rappelles, quand tu me laissais jouer avec ce casque de l’époque où tu étais docker de l’espace ?
Lutt, il est mort, protesta Ryll. Il ne peut pas vous entendre.
Qu’est-ce que vous en savez ?
C’est morbide !
Alors, foutez-moi la paix ! C’était mon père, pour le meilleur comme pour le pire.
Je crois que vous éprouvez vraiment du chagrin.
Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
L’attention de Lutt se fixa sur la prothèse oculaire posée sur le bureau. Lentement, il se rendit compte qu’elle servait de presse-papiers à une feuille où était écrit quelque chose. Il se pencha pour la prendre et lut l’écriture serrée familière de son père.
« Je sais que c’est la fin, Lutt. J’espère que c’est toi qui trouveras ceci. Tout est à toi, à présent. Je ne peux pas… »
Ce que son père ne pouvait pas faire se perdait dans un dernier trait d’encre oblique.
— Ainsi, tout est à moi, hein ?
Lutt continuait à fixer la feuille de papier, sentant monter en lui une rage aveugle.
— Tu crois que c’est une bonne plaisanterie, hein ? cria-t-il en se penchant vers le visage serein. Tu te marres bien, je le sais ! (Il agita le papier.) D’accord. Mais rira bien qui rira le dernier. Avec ça en ma possession, c’est moi qui vais diriger la baraque ! Tu verras si je n’en suis pas capable !
— Lutt, s’il te plaît, ne hurle pas ainsi ! On t’entend de partout dans la maison !
C’était Phœnicia, qui se tenait sur le seuil.
Lutt plia la feuille de papier contenant les dernières volontés de son père et la glissa dans sa poche de poitrine. Il se sentait d’un calme de marbre.
— Cette fois-ci, ça y est, Mère. Cette fois-ci, ça y est vraiment, dit-il.
Elle essaya de lui saisir le bras tandis qu’il passait devant elle, mais il se libéra d’une secousse.
— Où vas-tu ? demanda-t-elle.
— Chez moi, pour enlever ce costume de chimpanzé, et ensuite dans son bureau. C’est là que je suis censé aller à présent.