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Vu de l’extérieur, le vaisseau fait vraiment tape-à-l’œil, mais qu’est-ce qu’il est grand à l’intérieur ! Aussi énorme qu’un bâtiment de guerre de la Légion. Et à peu près aussi bien protégé. Vous comprenez, la Légion a besoin de ses putes, et elle ne voudrait pas qu’il leur arrive malheur.
Description par toi témoin oculaire
dit bordel de la Légion sur Vénus
Lutt se sentait flotter à la limite de la conscience. Il se souvenait d’un rêve. Dans ce rêve, une grosse créature toute molle, quadrupède, était penchée sur lui et lui reprochait d’être égoïste.
Il ne ressentait aucune douleur, mais il avait le curieux sentiment d’être alternativement séparé de son corps, puis réuni à lui, à plusieurs reprises.
C’est cela qu’on éprouve, quand on est mort ?
Il perçut des mouvements. Assez vaguement. Il ne voyait absolument rien. Était-ce encore un rêve bizarre ?
Une voix de femme arriva jusqu’à son esprit conscient.
— Vite ! Il perd trop de sang !
Où suis-je donc ?
Brusquement, il se souvint.
La surface de Vénus. Touché par une fusée chinetoque. Et Ryll ! Suis-je enfin débarrassé de ce sale Drène ?
Pas de réponse de Ryll.
Il sentit qu’on le soulevait pour l’emporter. La douleur revint, fulgurante. Une partie de sa combinaison était collée à sa peau.
Une vision brouillée, rose teintée de reflets vermeils et orangés, lui révéla trois… ou peut-être quatre créatures en armure rigide, qui le transportaient.
Des médics ?
Il n’y avait pas la moindre marque d’identification sur leurs carapaces grises en incéram.
Peut-être ces foutus Chinetoques ?
Un casque se pencha tout près de sa visière et il distingua un visage féminin derrière la vitre armée. Ses traits étaient nettement eurasiens. Elle semblait s’inquiéter pour lui. Elle était en train de le transférer, avec l’aide des autres, sur un plateau gris suspendu à une sorte d’engin volant qui se trouvait juste au-dessus d’eux. Il plissa ses yeux réticents pour essayer de mieux identifier le vaisseau.
Massif, il remplissait la presque totalité du ciel orange. Sur son flanc étaient dessinées des lignes sinueuses de couleur parme. Il aperçut, autour des hublots, des écoutilles et autres orifices, des décorations bleu et blanc de style néo-victorien.
Qu’est-ce que ça peut bien être, ce truc-là ? Un engin chinois ? Un vaisseau-hôpital de la Légion ?
Il retrouva subitement sa voix.
— C’que c’est, c’t’engin ? On dirait un bordel volant.
Une voix de femme, quelque part derrière lui, fit :
— Pas bête, le p’tit gars. Voyons si on peut faire quelque chose pour lui redonner assez de vie.
Un rire féminin haut perché accueillit ces paroles.
Lutt essaya de se tourner pour voir celle qui avait ri ainsi, mais un capot en incéram se referma sur son plateau et il se retrouva isolé dans un espace verdâtre, triste et translucide, avec la sensation de se balancer au bout d’un câble.
Quelque chose à l’intérieur de l’habitacle émit un bourdonnement et il se sentit soulagé par la disparition progressive de toute douleur physique ainsi que de toute conscience. Les sonosthésiques ! C’était peut-être un hôpital, après tout.
Il reprit conscience étroitement sanglé dans un lit. Un plafond vert au-dessus, une surface dans le rouge au-dessous. Des connexions médicales un peu partout sur son corps. Il se sentait douillettement installé dans un cocon. Une chambre d’hôpital. Il aperçut ses lunettes aux verres neutres sur la table de nuit, intactes.
Je me demande pourquoi je les garde. Je n’en ai plus besoin depuis que Ryll a changé ma vue.
Il percevait des bruits, des signes d’activité humaine, des voix, des ronflements de machines et aussi des coups sourds irrégulièrement espacés. Des explosions ?
Quelqu’un pénétra dans son champ de vision. Vêtements noirs élégants, sveltement ajustés sur un corps souple et sensuel.
Le visage adorable qu’il avait aperçu derrière la visière d’un casque se pencha sur lui. Un de ses sauveteurs. Y avait-il des femmes médics à la Légion ?
Elle avait les yeux bruns, nettement bridés. La peau foncée et satinée. Un minuscule grain de beauté noir au coin de ses lèvres plantureuses. Le nez légèrement retroussé, typique de la race blanche.
— Vous vous sentez mieux ?
Sa voix était douce et modulée, ses lèvres entrouvertes laissaient voir des dents petites et régulièrement espacées. Elle tendit vers lui une main aux longs doigts souples qui se posèrent sur son bras, en lui communiquant une chaude sensation électrique.
— Où ? réussit-il à dire.
— Vous vous trouvez dans notre dispensaire. Avez-vous mal ?
— Partout, dit-il en se tournant légèrement et en faisant la grimace. Surtout au dos.
— N’essayez pas de vous redresser. Nos médecins vous ont fait de l’acupuncture au laser rouge, avant-hier, pour favoriser la régénération cellulaire de votre blessure au dos.
— Avant-hier ?
Il regarda autour de lui. Il y voyait un peu plus clairement. Les murs de sa chambre étaient tapisses d’un tissu rose, floconneux, imprimé de minuscules fleurs jaunes. Il y avait des lampes de cuivre et l’ensemble du mobilier était de couleurs sombres et chargé d’ornements. Tout était rivé aux parois ou au sol. Sur sa gauche, un hublot laissait voir un paysage vénusien lointain, avec une chaîne de montagnes basses qui se rapprochaient.
— Il y a trois jours que vous êtes ici, dit-elle. Votre plaque d’identité porte le nom de Peter Andriessen, mais j’ai vu une retransmission de la Terre selon laquelle vous seriez Lutt Hanson Junior. Où est la vérité ?
— Je suis Lutt.
— Bonté divine ! Nous avons une célébrité à bord !
— Qu’est-ce que c’est que ce vaisseau ?
— C’est le bordel volant de la Légion. Nous allons là où on a besoin de nous.
Crémillion ! Un bordel volant !
Il contempla le visage angélique de celle qui l’avait sauvé.
— Vous êtes…
— On m’appelle la Chanteuse Vierge. Je chante pour les hommes, mais je ne travaille pas à l’horizontale.
— Vous faisiez partie du groupe qui est descendu me chercher à la surface, n’est-ce pas ?
— C’est l’une des fonctions que nous accomplissons lorsque le besoin s’en fait sentir.
— Mes… blessures sont-elles graves ?
— D’après nos médecins, vous vous en êtes tiré à bon compte. Quelques contusions et brûlures superficielles. Aucun organe vital n’a été touché.
Ainsi, mon Drène a eu le temps de faire un peu de rafistolage avant de disparaître.
— Et mon dos ?
— La colonne a été épargnée.
Elle sourit, et des fossettes se formèrent de chaque côté de sa bouche.
— J’ai soif, lui dit-il.
Avec une grâce sensuelle, elle alla lui remplir un verre au robinet mural. Quand elle se pencha pour le faire boire, il sentit son parfum d’œillet.
— Ainsi, vous êtes chanteuse, lui dit-il tandis qu’elle reprenait le verre.
— Je sers aussi à table, je confectionne mes propres vêtements et je supervise l’équipe de couturières du vaisseau.
— Sans mentionner l’assistance aux blessés.
— Si je me trouve ici avec vous, c’est en partie parce que je parle votre langue. Et nous sommes toutes curieuses. Pourquoi un Hanson est-il venu ici risquer sa vie ?
— Pour affaires.
— Mais c’est si dangereux !
— Et vous, alors, que faites-vous ici ?
— Nous ne sommes pas riches comme vous. Si seulement… (Elle haussa les épaules.) Vous êtes vraiment venu ici pour affaires ?
— Parfaitement.
— Quand nous avons commencé à nous douter que vous apparteniez à la famille Hanson, l’une des filles s’est écriée : « Si vous voyez un Hanson sauter par la fenêtre du dixième étage, suivez-le sans hésiter. C’est qu’il y a gros à gagner. »
— Ce bordel volant est une affaire rentable ?
Elle s’esclaffa.
— Les meilleures de nos filles ne sont pas trop à plaindre. Surtout, ne les traitez pas de prostituées. Ce sont des techniciennes de l’amour. Les filles de la Légion, qui est l’armée la plus vaillante et la plus glorieuse de toute la Création.
— Comment avez-vous… c’est-à-dire…
Il s’interrompit, en se demandant si le désir qu’il éprouvait pour cette femme était visible dans son regard.
— Mon père et mes trois frères étaient légionnaires. Ils ont tous été tués au combat par ces maudits Gardes maoïstes. Mais comment une femme pourrait-elle servir la Légion, sinon… (Elle regarda autour d’elle.) Je suis catholique, monsieur, et j’ai le souci de préserver mon âme.
— Vous êtes suffisamment belle, sans l’ombre d’un doute.
— On me le dit fréquemment. Mais… (De nouveau, ce charmant haussement d’épaules.) J’ai promis à mon père et à mon frère aîné que je ne vendrais jamais mon corps.
— La Chanteuse Vierge.
— Cela fait de moi quelqu’un de tout à fait spécial. Madame dit que c’est bon pour les affaires de la maison qu’il y ait quelqu’un dont ils puissent rêver mais qu’ils n’aient pas le droit de toucher.
— Quel est votre vrai nom ? demanda Lutt.
— Je m’appelle Nishi D’Amato, lui dit-elle avec un sourire illuminé par l’éclat de ses yeux noisette. Mais je dois m’en aller, à présent. D’autres blessés ont besoin de moi.
Sa robe noire moulante miroitait sur ses reins et le bas de son dos tandis qu’elle s’éloignait.
Nishi… Est-ce la Nini de mes rêves ? Ai-je été attiré sur Vénus pour me retrouver avec elle ?
Que voilà une idée mystique, Lutt ! Retrouver la Vénus de vos rêves sur Vénus !
Ainsi, ce maudit Drène était toujours là !
Nous partageons la même chair, Lutt. Encore heureux pour vous que j’aie été là pour réparer les dégâts. J’ai l’impression que ces médecins n’y ont vu que du feu. Ils n’ont pas découvert notre secret.
Apparemment pas.
Quand nous étions sur le point de mourir, vous m’avez promis de partager équitablement ce corps. Je pense qu’il est temps de…
Oubliez plutôt ça, crétin. Je promettrais n’importe quoi quand j’ai des ennuis.
Mais une promesse est une promesse !
Je me souviens de vous avoir averti un jour que je ne tenais pas toujours les miennes.
Lutt, je n’oublierai pas ce que vous faites là. Et à la première occasion…
Merde ! Ce n’est pas pour me sauver la vie que vous m’avez aidé. C’est pour survivre vous-même, et c’est ce que n’importe qui aurait fait.
Je nous séparerai dès que l’occasion s’en présentera. C’est ma promesse à moi, Lutt, et nous autres Drènes avons l’habitude de tenir parole.
Bonne chance, mon petit Ryll. Mais je ne crois sincèrement pas que vous en soyez capable.