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Votre cas n’est pas du ressort de notre service, monsieur.

Réponse typique de la
bureaucratie française sur Vénus

Lutt se réveilla, le lendemain matin, avec une nouvelle migraine atroce et de nouvelles conceptions sur les effets du pistou à la génoise sur un organisme drène.

Ce sont les herbes, n’est-ce pas, mon petit Ryll ? C’est le basilic ?

Ryll demeurait sans répondre, dans un état douloureux proche de la stupeur. Les effets du basilic lui semblaient plus prononcés que la dernière fois, et il commençait à se demander si une dépendance n’était pas en train de se former.

Un appel vidcom vint troubler leur réveil difficile. C’était le concierge qui annonçait que la Légion envoyait un V.T.P. à M. Andriessen. Et il semblait particulièrement impressionné.

Le V.T.P. était une petite fusée au nez court, aux ailes rognées, avec sous son ventre une soute à bagages qui avala sans problème tout son équipement. Il y avait déjà un autre passager à l’intérieur, avec un scaphandre de dimensions imposantes. Chaque lois que ce passager faisait un mouvement, le V.T.P. était secoué. Lutt attacha sa ceinture et l’engin filait déjà à travers le paysage corrodé lorsque Lutt aperçut enfin le visage de l’autre à travers la visière épaisse de son casque.

— Lorna Subiyama !

— Tout le monde a l’air surpris ! Ce truc-là se dirige bien vers le front, n’est-ce pas ?

Elle lui montra une plaquette noire en incéram, sur laquelle était écrit SAUF-CONDUIT en anglais.

— Voilà qui m’autorise à me payer trois jours d’action, Léon.

— Tu leur as expliqué quel genre d’article tu comptais…

— Bah ! Ils croient que je fais un truc de prestige pour Téléoli-Texas. Tu sais, les nouvelles par contact cérébral direct, pour cadres supérieurs pressés… « L’actualité en couleurs pendant que vous rêvez », reprit-elle d’une voix enjôleuse de présentatrice de pub à la télé. « Laissez s’agiter vos neurones à votre place. »

— Et tu comptes aller comme ça jusqu’au front ?

— Il faut qu’ils déposent d’abord un passager. C’est toi, Éloi ?

— Je dois interviewer des personnages importants.

— Non, sans blague ! Comment tu as fait ?

— J’ai des recommandations. Et toi, comment as-tu eu ce sauf-conduit ?

— Ça n’a pas été facile.

— Ils t’ont envoyée au palais de justice ?

— En même temps qu’un régiment de paumés. Puis, de là, dans un bâtiment de la rue d’Arnée, d’où l’on m’a dirigée vers des bureaux place Beaumair, et ainsi de suite. J’ai vu des bureaucrates minables dans ma vie, mais ces Français ont érigé le bakchich en art de vivre.

— Je vois que tu as tout de même obtenu ton sauf-conduit, fit Lutt en réglant la valve extérieure de son scaphandre parce qu’il commençait à avoir trop chaud.

— Ils ne m’ont jamais envoyée deux fois dans le même bureau, et c’est ce qui a fait que j’ai toujours eu l’impression de progresser quand même. Mais, naturellement, on ne m’a pas une fois répondu directement. Tout ce que j’obtenais, c’était : « Les demandes de ce genre doivent être formulées à cette adresse. » Et on me remettait une carte ou un petit bout de papier.

Lutt sentit agir le système de refroidissement de son scaphandre et, soulagé, demanda :

— Mais comment as-tu fait, à la fin, pour échapper à toute cette paperasse ?

— La magie verte. Le pèze. Le bon vieux dollar yankee.

— Vénus n’est pas le genre d’endroit où l’on a intérêt à se faire boucler dans une cellule militaire.

— Ne t’inquiète pas pour moi. Mais j’avoue que je n’ai pas été loin de tout laisser tomber pour aujourd’hui. Je me suis seulement dit que j’allais faire une dernière tentative dans leurs foutus bureaux. Tu te souviens de cet immeuble dont la base était invisible ?

— Celui que nous avons aperçu au passage. Oui. Pourquoi ?

— Il y a un minuscule bureau poussiéreux au dernier étage. Avec une nana dedans. C’est complètement dingue ! Elle portait une combinaison incéram qui ressemblait à des habits de cow-girl ! Des bottines de western, un casque en forme de Stetson… rien ne manquait ! Et elle avait aux yeux, par-dessus le marché, ces verres de contact à teinte variable, un coup bleu, un coup vert… Ah ! j’te jure ! c’était un spectacle !

— Je n’ai pas l’impression qu’elle ressemblait aux autres.

— Tu peux me croire sur parole, Jean-Paul. Et sur ses nibards, qu’est-ce que tu crois qu’elle avait planté ? Une énorme rose jaune. Tu saisis, mon Bibi ? Le Texas ! Oui, le Texas ! Je me suis penchée pour baiser cette rose.

— Et tu lui as graissé la patte, à elle aussi ?

— Foutre non ! Mais entre gens du Texas, on se comprend. Elle m’a juste demandé en souriant s’ils m’avaient fait courir à travers toute la ville ; et quand je lui ai confirmé que j’avais les jambes aussi endolories que si on m’avait capturée au lasso pour me marquer les fesses au fer rouge, elle m’a proposé de fermer boutique pour le reste de la journée et de m’emmener prendre un pot quelque part.

— Et c’est comme cela que tu as eu ton sauf-conduit ?

— J’vais t’dire un truc. La plupart des gens du Texas sont plus à l’aise, Blaise, pour discuter affaires, devant un bon verre. Sue Ellen, c’est comme ça qu’elle s’appelle, ma nouvelle copine, m’a emmenée dans un chouette troquet, près des spatioquais, où elle m’a branchée sur les L.D.B.

— Qu’est-ce que c’est que ces L.D.B., encore ?

— Légionnaires de base. Ils ont un code d’honneur très particulier. Ils n’acceptent pas de bakchich. Mais si tu veux leur filer quelques centaines de francs pour leurs bonnes œuvres… Comment crois-tu que quelqu’un comme Sue Ellen pourrait se paver sa combinaison fantaisie, autrement ?

— Donc, tu as payé pour avoir ce sauf-conduit.

— Trois jours au front, huit cents francs. Sue Ellen a tout arrangé sans que nous ayons à quitter le troquet. J’ai levé par la même occasion un beau légionnaire. Un gros sergent lubrique avec plein de rayures tatouées sur le cul.

Ryll fit remarquer à ce moment-là :

Vous ne croyez pas qu’ils pourraient l’envoyer au front pour qu’elle se fasse tuer ?

— As-tu eu des problèmes dans la rue ? demanda Lutt.

— Pas tellement. Quelques malfrats ont essayé de m’avoir, mais j’ai fait en sorte de ne jamais rester trop écartée du troupeau. Il vaut mieux, sur Vénus, éviter de se faire coincer dans les ruelles obscures, ou les endroits un peu déserts.

— Tu as entendu parler des fusées chinoises à fragmentation ?

— Une seule d’entre elles est censée ravager six cents mètres carrés. C’est pire que la nitro qu’on utilise sur les puits de pétrole, non, Léon ?

— C’est ce qui t’attend au front.

La Légion n’appréciera peut-être pas que vous la mettiez en garde, avertit Ryll.

— Je veux juste passer la tête une ou deux fois, histoire de dire que j’y étais, fit Subiyama. Je suis correspondante de guerre, oui ou non ? Après, je me contenterai d’assister au five o’clock comme mes compagnons de beuverie. Mais j’y pense ! Tu ne pourrais pas me brancher sur ces interviews que tu vas réaliser ?

— Pas question. Je ne veux pas entendre parler de cette histoire de main du capitaine.

— Tu as les foies ?

— Occupe-toi de fabriquer tes cauchemars pour cadres supérieurs surmenés. Vénus n’est pas exactement un lit d’amour où les bonnes nouvelles fleurissent dans des rêves douillets.

— Pas un lit d’amour ! s’esclaffa bruyamment Subiyama. Elle est pas mal, celle-là ! Dis plutôt que c’est le meilleur des lits d’amour ! Tu aurais dû voir ça, hier soir ! On a dû pulvériser tous les records, mon légionnaire et moi. Quatorze fois en huit heures ! Quel étalon, mon sergent ! C’était la première fois, aussi, qu’il avait une Texane !

C’est dégoûtant ! s’indigna Ryll.

Dommage que je n’aime pas les grosses, répliqua Lutt. Ça doit être marrant, avec elles.

Marrant ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

— Ça roule vite, ces V.T.P., fit remarquer Subiyama en se penchant pour regarder à l’extérieur à travers la visière de son casque.

Lutt fit de même de son côté. Le V.T.P. rasait la surface en effervescence afin d’éviter les moyens de détection chinois. Le concierge de l’Uno lui avait dit de ne pas s’inquiéter pour ça : « Ils sont guidés par le système tractomag, monsieur. »

Lutt n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être le système tractomag, mais il les emportait pour l’heure au ras d’une profonde coulée de lave rougeoyante encaissée entre deux parois de canon.

Ils arrivèrent bientôt en vue d’une haute chaîne de montagnes dont ils suivirent les versants, jusqu’à un col entouré de sommets bleutés qui devaient être relativement frais à ces altitudes, mais sans doute encore bien trop chauds pour eux.

Du col, ils débouchèrent sur un haut plateau doré.

— Comment fais-tu pour travailler ? demanda Subiyama. Je n’ai pas vu ton matériel.

Elle toucha une mallette noire en incéram posée à côté d’elle avant d’ajouter :

— J’ai apporté ce nouveau bloc-notes électronique, entièrement doublé d’incéram, qui enregistre, classe les notes et fait absolument tout ce qu’on peut imaginer.

— Mes caméras sont dans la soute, lui dit Lutt.

— As-tu déjà rencontré le vieux L.H. en personne ?

— Mmmm, quelquefois.

— Ce vieux coureur de putes ! Ma maman m’a raconté comment elle se trouvait dans un bar, un jour, dans l’ouest du Texas, avec quelques amies, pour tuer le temps, quand un grand type avec une grande gueule est entré en criant : « A partir de maintenant, c’est moi qui paye les tournées jusqu’à la fin de la soirée. » C’était lui, tu peux me croire, et il est parti, un peu plus tard, avec une copine à maman.

Je ne suis pas tellement différent de mon père, après tout, se dit Lutt.

Vous êtes une race à part, fit Ryll.

Vous avez peut-être raison. Père n’admettrait jamais que nous soyons les mêmes. J’ai du mal à l’admettre moi-même.

Mais c’est la vérité. On dit bien : tel père, tel fils.

C’est comme ça aussi chez les Drènes ?

Les parents cherchent toujours à ne transmettre que ce qu’il y a de mieux à leur descendance.

Et qui décide de ce qui est mieux ?

Vous feriez bien de prêter attention. Elle vous parle.

— Je disais que j’ai l’impression qu’on arrive, fit Subiyama. L’engin a considérablement ralenti.

Lutt contempla par sa visière une étroite bande de paysage d’un jaune lumineux, surmonté de l’inévitable halo orange créé par l’atmosphère surchauffée de Vénus. Le V.T.P. s’inclina brusquement pour virer sur la droite et, à l’autre extrémité du plateau, Lutt aperçut des éclairs pourpres et verts qui explosaient en gerbes.

— Ce sont probablement des tirs d’artillerie, lui dit Subiyama. Tu entends ?

Comme si c’étaient ses paroles qui avaient créé les bruits, Lutt entendit effectivement dans le lointain les coups sourds des explosions et les jappements saccadés des armes individuelles.

— Si c’est ça, le front, ça n’est pas tellement loin, apparemment, fit Subiyama.

Le V.T.P. vira de nouveau sur la droite et le sol prit la couleur brun foncé d’un fossé tectonique d’apparence plus froide et plus solide, comme si la planète créait des leurres pour les attirer en bas. Des casemates grises en incéram émergeaient de chaque côté d’un terrain plat, noirci, bordé de lignes jaunes fluorescentes. Le concierge avait dit à Lutt que c’était à leur couleur jaune que l’on reconnaissait les signaux tractomag.

Lutt commençait à s’intéresser à cette technologie tractomag. Était-ce simplement un terme français pour désigner l’un des nombreux systèmes de guidage ionique existant sur le marché ? Mais cette lumière jaune semblait indiquer un procédé différent. Cela valait peut-être la peine d’essayer de se renseigner. Mais il s’agissait sans doute d’un secret militaire. En étant trop curieux, il risquait de déchaîner des tempêtes. Peut-être, à la rigueur, en interrogeant discrètement Roweena Humperman ?

Le V.T.P. amorça une descente rapide et entra en contact avec la plate-forme dans un mouvement chassant qui laissa de longues marques sombres sur le revêtement. Dès que l’engin fut immobile, une lumière rouge se mit à clignoter au plafond et un haut-parleur aboya un ordre :

— Tout le monde dehors ! En vitesse !

Le capot de la cabine se releva et des marchepieds s’abaissèrent de chaque côté. Lutt descendit lourdement et trouva la soute à bagages déjà ouverte. Il prit son matériel et fit le tour de l’engin pour voir Subiyama déjà en train de courir vers une échancrure du mur tectonique où un légionnaire en armes qui les attendait leur cria en faisant de grands signes :

— Mettez-vous à couvert ! Vite !

Ses mots furent ponctués par un éclair aveuglant sur leur gauche et par une déflagration violente qui fit vaciller Lutt.

Un klaxon, derrière lui, beugla : « Rheeu ! Rheeu ! Rheeu ! »

Il courut sur les pas de Subiyama, dépassa le légionnaire gesticulant et se retrouva dans une galerie faiblement éclairée.

L’indicateur de température extérieure, au bas de sa visière, nota immédiatement un accroissement considérable des valeurs, mais sa combinaison compensait et il ne sentit pas la chaleur extérieure.

La galerie s’incurvait brusquement sur la droite, puis sur la gauche, avant de déboucher dans une vaste salle où des robots humanoïdes de la Légion, en tenue incéram de couleur kaki, bleue, blanche et rouge formaient de longues files silencieuses.

Des légionnaires humains parcouraient leurs rangs, vérifiant les équipements et les réglages.

Subiyama s’arrêta devant un légionnaire dont le scaphandre portait des galons de caporal.

— Que se passe-t-il ici ? Sommes-nous au front ?

— Non, m’dame, lui répondit le caporal avec un fort accent du Tennessee, rendu métallique par les haut-parleurs de son scaphandre. C’était qu’un p’tit missile chinetoque de rien du tout. Ils nous en balancent un de temps en temps, histoire de n’pas s’faire oublier.

— Youpie ! s’exclama Subiyama. J’suis tombée sur un gars d’chez nous !

— Heureux d’faire votre connaissance, m’dame, lui dit le caporal.

Lutt s’arrêta aux côtés de Subiyama.

— Je dois être attendu par le colonel Paul Carson, dit-il. Et par mon assistante, Roweena Humperman.

— Je pense que l’colonel ne va pas trop tarder, m’sieur, répondit le caporal. Vous pouvez l’attendre ici, vous serez en sécurité.

Les robots commencèrent à sortir en file, à grandes enjambées puissantes, apparemment sans hâte mais d’une manière méthodique qui couvrait une distance remarquable en un temps très court.

— Sue Ellen n’a que la Légion à la bouche, déclara Subiyama. Elle dit que chaque légionnaire est un athlète complet.

— Ils sont censés être parfaitement entraînés, renchérit Lutt, qui parlait surtout pour le bénéfice du caporal. Et capables de briller dans n’importe quelle discipline olympique, ou presque.

— On nous empêche de participer aux compétitions, fit le caporal en hochant vigoureusement la tête. Les Ruskoffs nous ont fait exclure en tant que professionnels. Ils peuvent parler !

— À poids égal, ce sont les meilleures troupes et les meilleurs techniciens militaires de tout le système solaire, décréta Subiyama. Et mon sergent d’hier soir n’a certainement pas failli à sa réputation.

— Je viens de recevoir un message qui vous concerne, m’sieur, dit le caporal. Vous êtes bien Lutt Hanson Junior ?

— J’en étais sûre ! s’exclama Subiyama.

— C’est bien moi, fit Lutt.

— J’ai ordre de vous escorter jusqu’au P.C. souterrain, m’sieur. Heu… vous êtes bien le Hanson qui possède toutes ces compagnies et tout ce fric ?

— Il est de la famille, lui dit Subiyama.

— Alors, j’comprends vraiment pas pourquoi vous risquez votre peau en venant dans ce trou paumé, m’sieur, répondit le caporal. Si vous voulez bien me suivre par ici…

— Et moi ? demanda Subiyama.

— Elle était censée rejoindre le front, dit Lutt.

— Ça m’étonnerait qu’ça soit possible en c’moment, dit le caporal. Les Chinetoques ont éventré la plate-forme d’atterrissage. Vous devriez rester en bas avec nous, m’dame. Y aura bien quelqu’un qui saura c’qu’y faut faire pour s’occuper d’vous.

— Tu vois ce que c’est que de mener une vie vertueuse ? fit Subiyama. On baise régulièrement, et les histoires te tombent toutes cuites dans les bras.