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Nous nous sommes rendu compte pour la première fois qu’il se passait quelque chose d’anormal lorsque nous avons perçu un léger tremblement de I’isodalle. Quelques instants plus tard, deux secousses successives se faisaient sentir, suivies de l’éruption proprement dite, par bonheur distante d’une dizaine de kilomètres de nous. Du point relativement élevé où nous nous trouvions, nous avons pu assister à peu près à tout, à la lueur rougeoyante de la coulée de lave. L’isodalle s’est fendue en plusieurs endroits et les bâtiments, les gens, tout a été précipité dans l’enfer qui se trouvait en dessous. Les vapeurs des canaux éventrés ont rapidement dissimulé la scène de la catastrophe, mais nous en avions déjà vu assez. C’était un spectacle horrible.

Récit d’un témoin oculaire
de la catastrophe de Ragol, sur Vénus

La chambre réservée à Peter Andriessen, à l’Hôtel Numéro Un de la C.T.I., localement désigné sous le nom latin de « Uno », était conçue en fonction premièrement de la sécurité et deuxièmement du confort. Il n’y avait pas de descente de lit. Le lit bas à deux places était surmonté d’un avertissement indiquant qu’il serait entouré automatiquement d’un cocon incéram en cas d’urgence. Le sol, les murs et le plafond étaient revêtus de tissu incéram. Les meubles étaient en incéram. La cuvette des W.-C., le lavabo, le cadre du lit, la commode, les deux chaises, tout était en incéram. Un valet en forme de mante religieuse était prévu pour recevoir les combinaisons incéram.

Un détecteur que lui avait donné son père indiqua à Lutt qu’il y avait des caméras miniatures un peu partout dans la chambre. Quand il appela la réception pour se plaindre, on lui répondit avec une nette jubilation que ce contrôle, imposé par la Légion, était destiné à démasquer les espions chinois.

Quand il eut retiré sa combinaison, Lutt s’assit au bord du lit pour faire le point.

Sa combinaison de rechange était dans son étui contre un mur. Ses valises en incéram, munies de serrures en principe inviolables, étaient posées sur un râtelier bas. Les caméras Vor, dans leurs emballages en incéram, étaient entassées de manière inesthétique au milieu de la pièce.

Il trouvait qu’il faisait un peu trop chaud pour son goût, mais l’employé à la réception l’avait averti que la climatisation était réglée « un peu plus haut que d’habitude, dans le cadre des nouvelles dispositions concernant les économies d’énergie ».

Lutt était certain qu’un rapport sur lui avait déjà été déposé sur le bureau d’un fonctionnaire de la Légion, mais Woon lui avait affirmé que les autorités locales seraient mises au courant de sa véritable identité et que toutes les entrées de presse nécessaires lui seraient assurées pour ses liaisons.

Contacter les bureaux de l’Enquirer à Gorontium ? se demandait-il. Non, mieux vaut attendre que la Légion se manifeste.

C’était le milieu de l’après-midi à Gorontium. L’Amita-Oho s’était posé à peine une heure auparavant. Une vedette les avait conduits en ville, fendant l’eau trouble du canal qui prenait des reflets rosâtres sous le ciel orangé. Leur guide, un Gorontien de forte carrure en combinaison étincelante mais piquée par l’usage, s’était présenté sous le nom de « Monsieur Toka ».

Par la visière fumée de son casque en incéram, Lutt apercevait un paysage teinté en gris. Monsieur Toka et les autres passagers assis sous le toit bombé transparent du bateau ressemblaient, dans leurs armures encombrantes, à des poupons géants.

Monsieur Toka dut immédiatement s’occuper, à l’avant de la vedette, d’aider Lorna Subiyama à ajuster les contrôles thermiques de son scaphandre. La journaliste texane avait le visage congestionné et réclamait, haletante, qu’on fasse venir un médecin tandis que Monsieur Toka s’efforçait de la calmer.

— C’est la valve qui est responsable, lui disait-il en désignant la coupable sur le côté du scaphandre. Vous aviez oublié de la refermer.

Se tournant vers les autres qui s’étaient massés à l’arrière des deux côtés de la vedette, Monsieur Toka saisit cette occasion de leur faire un cours.

— Les gyrovalves constituent d’excellents régulateurs manuels, commença-t-il d’une voix forte et légèrement déformée par les haut-parleurs de son scaphandre. Une combinaison de bonne qualité vous permettra de descendre jusqu’à l’hypothermie, si tel est votre désir. Ces valves de précision permettent de maintenir la température désirée à l’intérieur de la combinaison. Remarquez le thermomètre affiché sur votre visière. Pour la plupart d’entre nous, le réglage idéal se situe entre dix-huit et trente-trois degrés centigrades. Et maintenant, est-ce que tout le monde ici sait bien se servir de son cadran K ?

D’après les lectures qu’il avait faites pour préparer son voyage, Lutt savait qu’il s’agissait du Refroidisseur Karson incorporé à la doublure souple de sa combinaison. Son rôle était de veiller au confort de l’utilisateur en insufflant de l’air frais sur sa peau à travers des milliers de petits trous. Lutt avait déjà repéré ce cadran K sur le panneau de contrôle situé sous la mentonnière de son casque. Il y porta machinalement la main et vit que d’autres en faisaient autant.

— Parfait, déclara Monsieur Toka. Et n’oubliez surtout pas, tous les trente jours, lorsque vous changerez vos batteries pongiennes, de faire vérifier votre Modulateur d’Atmosphère. Les moteurs des pompes ont un fonctionnement totalement silencieux, aussi n’espérez pas déceler quoi que ce soit à l’oreille. Si votre M.A. tombe en panne, Vénus ne vous épargnera pas.

Voyant que personne ne réagissait, il précisa :

— La pression atmosphérique vous écrasera comme une galette.

Puis il actionna les commandes de guidage de la navette.

— Je pense qu’on peut y aller, maintenant.

Durant tout le trajet jusqu’à l’hôtel, Monsieur Toka n’arrêta pas de leur parler, à la manière d’un guide pour touristes, des curiosités locales.

— Vous verrez peu d’angles dans les constructions vénusiennes. Les surfaces courbes sont bien plus résistantes. Ici, sur Vénus, il arrive qu’un hôtel occupe le même immeuble qu’une fabrique d’armes. Il n’y a pas de réglementation spéciale concernant les zones résidentielles, et l’urbanisme est pour ainsi dire inexistant. Gardez en permanence votre plan sur vous lorsque vous sortez. Si vous ignorez le français, efforcez-vous d’apprendre immédiatement quelques bases. La plupart des indications sont écrites dans cette langue.

La voix monocorde de Monsieur Toka et le bourdonnement régulier des moteurs de la vedette commençaient à avoir sur Lutt un effet soporifique. Il avait hâte de se retrouver dans une vraie chambre avec un lit.

À travers les baies armées transparentes, il apercevait une cité qui lui était vaguement familière parce qu’elle figurait souvent dans les bulletins d’information, mais qui était bien plus immédiate et reflétait les vraies couleurs du ciel. Elle était là « physiquement » devant lui, avec ses constructions beaucoup plus élevées que sur la Terre, mais sous la forme de grosses sphères agglutinées, avec des prolongements aux courbes extravagantes. Le bâtiment qu’il voyait en ce moment sur sa droite était une pyramide inversée de boules argentées, de plus en plus grosses à mesure que la structure s’élevait vers le ciel orangé. Chacune était gravée d’un losange noir. Au pied de l’édifice s’enroulait un ruban de Möbius d’un bleu vif au milieu duquel était écrit, en grosses lettres jaunes sur fond rouge, PASSAS ANON. Le ruban décrivait à sa base une courbe serrée, puis s’élevait en entourant les autres modules sphériques à la manière d’un énorme serpent plat.

Le canal tournait sur la gauche et un nouveau bâtiment s’offrit à leur vue. Il n’avait pas de base visible. Il semblait en suspens au-dessus de l’eau, en contradiction avec toutes les lois de la pesanteur.

Tout le monde à bord de la vedette s’était tourné pour le regarder.

— Ses supports sont transparents, expliqua Monsieur Toka.

Lutt se retourna pour bien regarder l’immeuble quand ils le dépassèrent. Il discerna la légère distorsion créée par les supports.

Plus loin derrière, les structures les plus hautes du spatioport étaient toujours visibles sur le fond orangé du ciel. Une tache un peu plus vive indiquait l’endroit où était le soleil. Soudain, un éclair jaune traversa le ciel, aussitôt suivi d’un inquiétant roulement de tonnerre.

— Ne vous laissez pas impressionner par les orages, leur dit Monsieur Toka. Tout l’acide sulfurique qui pourrait se former au niveau des nuages a largement le temps de s’évaporer avant de parvenir à la surface.

Les moteurs de la vedette changèrent de régime, puis repartirent en marche arrière pour accoster un large quai au pied d’un dôme géodésique où brillait une grosse enseigne lumineuse : C.T.I.X-1.

— Nous y voilà, annonça Monsieur Toka. Dès que vous aurez franchi le sas et que vous serez dans le hall, vous pourrez déverrouiller vos casques. Je vous conseille de vous réhydrater le plus rapidement possible. Il y a une cafétéria, juste à l’entrée, où vous pourrez trouver des boissons au glucose, de la limonade et des crocades.

Ryll, qui s’était contenté d’observer en silence durant tout le voyage jusqu’à l’hôtel, se manifesta à ce moment-là :

J’aimerais bien une glace au chocolat avec de la chantilly.

Pourquoi pas ?

Mais leur première rencontre dans le hall de l’hôtel fut celle d’une grande rousse à la peau tannée qui accostait les passagers l’un après l’autre pour leur demander de signer des cartes de donneur d’organes. Elle avait une voix sèche et plate qui allait bien avec sa peau craquelée.

— La mort est ici une chose courante, dit-elle à Lutt. J’appartiens à une organisation sans but lucratif, qui veillera à ce que vos organes aillent uniquement à des personnes qui en ont vraiment besoin.

Il s’agit principalement de mes organes ! fit remarquer Lutt.

— Je m’abstiendrai pour l’instant, dit Lutt à la grande rousse.

Elle lui glissa une carte dans la main.

— Appelez-nous à cette adresse si jamais vous changez d’avis. Mais faites très attention. Il y a ici des groupements qui n’hésiteront pas à vous assassiner dès qu’ils seront en possession de votre signature. Certains vont jusqu’à fabriquer de toutes pièces des cartes de donneur en imitant la signature de votre passeport ou de n’importe quel autre document trouvé dans votre portefeuille.

Lutt commençait à regretter de n’avoir pas amené avec lui toute une escorte de gardes Hanson, malgré les frais supplémentaires que cela aurait représenté. Il se sentait sans défense, n’ayant même pas le droit de porter une arme sur lui à cause des règlements de la Légion qui disaient que tout individu surpris sur le sol de Vénus en possession d’une arme serait considéré comme un ennemi, c’est-à-dire un saboteur et un assassin en puissance.

Lutt n’oubliait pas qu’il se trouvait sur une planète en guerre, et que les Français étaient devenus depuis peu extrêmement chatouilleux sur ces questions de sécurité pour avoir subi une série de revers face aux Chinois. Les dernières dépêches disaient que les gardes maoïstes avaient lancé de nouvelles troupes dans la bataille et introduit de nouveaux types d’armements, parmi lesquels un nouvel engin encore connu seulement sous le nom de « fusée à fragmentation ».

Le décor du hall avait la prétention d’imiter un style Louis XIV plus ou moins fastueux, mais il n’y avait pas le moindre tapis au sol et tout le mobilier reposait sur une épaisse base en incéram. Une plaque au-dessus du comptoir de la réception annonçait HÔTEL LES MARRONNIERS, mais Monsieur Toka les avait prévenus qu’il fallait dire uniquement Uno. « C’est le seul nom que tout le monde reconnaisse », avait-il ajouté.

Déjà, Lutt pouvait constater, après avoir basculé son casque en arrière sur ses charnières, que l’endroit n’était pas trop sale. Ses agents lui avaient affirmé qu’il ne pouvait pas en trouver de meilleur. Les officiers de la Légion avaient depuis longtemps réquisitionné les meilleures chambres. Le bruit courait qu’ils avaient apporté avec eux les meilleurs plats, les meilleurs vins et les meilleures filles publiques de tout le système solaire.

Lutt signa le registre sous le nom de « Peter Andriessen, Tacoma, Washington, U.S.A., Terre », et nota le soudain intérêt que lui portait l’employé derrière le comptoir.

C’était un petit bonhomme aux manières onctueuses et aux yeux injectés de sang, qui le regardait comme une araignée contemple une mouche et qui lui dit :

— La Légion vous prie de ne pas quitter l’hôtel avant qu’elle vous ait contacté, monsieur.

— Le sénateur Woon m’a déjà expliqué ce que je devais faire, dit Lutt. Je souperai dans ma chambre.

L’employé parut amusé.

— Vous souperez, monsieur ?

Pensant pouvoir compter sur Ryll pour lui fournir le menu qu’il voudrait, Lutt lui rendit son sourire ironique :

— C’est bien ce que j’ai dit. Prévenez-moi quand l’envoyé de la Légion sera là.

Lutt ne ressentait guère d’amusement tandis qu’il faisait le point de la situation, assis au bord de son lit. Il était bloqué dans cet hôtel. Et il songea soudain qu’il n’aurait pas été très difficile à Woon de prendre des dispositions pour éliminer définitivement un journaliste un peu trop gênant.

Woon ou n’importe qui, intervint Ryll. Nous nous sommes également fait une ennemie de cette Subiyama, j’imagine. Croyez-vous qu’elle ait ici des amis haut placés ?

Vous et votre fichu lumpy !

C’était amusant, sur le moment. Admettez-le.

Vous me répéterez ça quand on nous aura arrangé un bel accident.

Voulez-vous que j’essaye maintenant d’idmager des matériaux incéram ?

Alors que la Légion nous surveille ? Vous n’êtes pas fou ?

Dans ce cas, je n’oserai pas non plus idmager un festin.

Vous commencez à saisir, mon petit Ryll. Un profil bas, voilà notre politique pour le moment.

Très bien. Je comprends votre souci de prudence. Voyez-vous, Lutt, il se peut que je sois le premier Drène à visiter cette planète.