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La Compagnie a bloqué tous les fonds destinés au financement du Vortraveler. Nous avons épuisé les crédits qui nous étaient alloués sur l’argent des souscripteurs à ton A.P.S. Ade Stuart nous apprend que les fonds spéciaux sont épuisés. Nos fournisseurs ne nous livreront que si nous les payons comptant. Que faisons-nous maintenant ?
Samar Kand, note adressée
à Lutt Hanson Junior
Habiba se balançait d’avant en arrière sur la sellette de son centre de contrôle au sommet du dôme. D’arrière en avant puis d’avant en arrière. La lumière du matin, filtrée par le bouclier protecteur, projetait des ombres grises sur son corps immense tandis qu’elle se déplaçait.
Je n’aurais jamais dû convoquer ce Psycon.
Maintenant que l’existence du second vaisseau d’effacement était connue de tous, elle percevait des signes de plus en plus nombreux de la maladie des Diseurs. La peau des Drènes devenait molle. Ils se mentent les uns aux autres ! L’effacement de la Terre risquait de créer une épidémie.
Mais que pourrais-je faire d’autre ? Comment pourrais-je apaiser les Élites ?
Au-dessous d’elle, les Élites en question étaient plongées dans la transe habituelle, mais le débat se poursuivait mentalement. Leurs détresses filtraient jusqu’à Habiba, qui avait besoin de tous ses pouvoirs pour les dévier, mais la chose lui était généralement familière.
Si nous autorisons une arme, pourquoi ne pas en faire plus ?
Non ! C’est incompatible avec la philosophie drène !
La menace terrienne doit être écartée.
Notre bouclier nous protégera.
Pour combien de temps ?
Il était inévitable que l’intuition de Mugly se propage sur tout Drénor.
Habiba se sentait plus déprimée qu’elle ne l’avait été de toute sa vie pour avoir créé cette situation, autant par son inaction que par son action.
Comment ai-je pu passer à côté du fait qu’un vaisseau d’effacement est aussi une arme ?
Jongleur s’en était bien rendu compte, lui. Il n’avait pas manifesté de surprise quand il avait appris la remarque de Mugly.
— Évidemment, c’est une arme ! Que voudriez-vous que ce soit d’autre ?
Pour la première fois depuis l’époque presque irréelle où elle avait cultivé les germinales et préparé Drénor pour recevoir sa bienheureuse population, Habiba commença à mettre en doute sa propre origine et les motivations intrinsèques de son existence.
Pourquoi avait-elle cru que Drénor et les Drènes possédaient une dimension infinie ?
Poussant l’introspection jusqu’à ses fibres les plus profondes, elle demeura convaincue que l’infinitude était le domaine des Drènes. L’assurance tranquille qu’il en avait toujours été ainsi faisait partie de son être. Mais qu’en était-il de Drénor ? Quelle signification spéciale revêtait le concept d’amplitude ? Et pourquoi le bazel restait-il entouré d’un si redoutable mystère ? Telles étaient les questions qui formaient le cœur de son désespoir.
L’Élite s’agitait nerveusement au-dessous d’elle, prête à émerger de la transe Psycon. Mais pour la première fois, elle allait se réveiller sans qu’aucune réponse eût été donnée à sa détresse.
Que puis-je faire ? Comment puis-je les aider ?
Les platitudes, les appels à la dévotion envers leur Collectrice Suprême des Contributions ne suffisaient plus à produire les résultats espérés. Même Jongleur répondait presque par un ricanement quand elle invoquait son amour et sa fidélité.
— L’amour n’a pas le même pouvoir que naguère, disait-il. Je dois le remettre chaque fois en question, à présent.
Habiba avait l’impression de se trouver précipitée sur une pente à laquelle elle ne pouvait échapper. Elle glissait, glissait, glissait, de plus en plus vite, entraînant tout Drénor derrière elle. L’inévitabilité de ce qui était en train d’arriver la plongeait dans un véritable état de choc. Elle ne voyait aucune solution de rechange pour ses actes ou ses décisions. Elle avait fait ce qui était juste et raisonnable.
Était-ce ce que les Terriens appelaient la destinée ? Le « mektoub » ?
Dès l’instant où Wemply avait idmagé les premiers éléments de la Terre, toutes les circonstances actuelles étaient prévisibles… a posteriori… Qu’est-ce qui avait donc aveuglé à ce point leur jugement ?
La seule réponse qui lui venait à l’esprit était inacceptable.
Les Drènes aussi obéissent à des motivations cachées.
Il devenait de plus en plus difficile de maintenir l’Élite en état de transe. Elle relâcha progressivement son emprise et ils commencèrent à se réveiller un par un. D’abord Jongleur, puis Mugly. Une onde alerte se propagea à travers la spirale de ses sujets.
Habiba gardait ses réflexions pour elle. Que pouvait-elle leur dire ? Ils attendaient tous une déclaration importante. C’était ce à quoi les avaient habitués les Psycons ordinaires et cette fois-ci, sous la pression des événements, leurs espoirs avaient atteint une dimension explosive.
— Notre amour pour Drénor nous a aveuglés au point de nous cacher notre propre destin, dit-elle enfin. Nous ne produirons pas de nouvelles armes. À quoi nous serviraient-elles si ce n’est à subvenir notre nature de base ?
— Nous ferons donc partir le vaisseau d’effacement ? demanda Mugly.
Elle entendit les respirations retenues tandis que tous attendaient sa réponse.
— Si cela devient nécessaire, dit-elle.
— Mais n’est-ce pas nécessaire en ce moment ?
La question venait de tout en bas, d’un endroit qui donnait rarement naissance à des arguments spontanés.
— Je suis la seule à pouvoir déterminer la nécessité d’une action, dit-elle.
Et cela au moins, elle le savait, était une vérité fondamentale.
— Pourquoi temporiser davantage ? demanda Mugly.
— Si nous nous lançons dans la violence, les conséquences pour nous seront cataclysmiques, dit-elle.
Et de nouveau, elle eut le sentiment qu’une vérité fondamentale sortait de sa bouche.
— Ne pas agir pourrait être tout aussi désastreux, objecta Mugly.
— Vous avez tous entendu ma décision, fit sèchement Habiba. Je ne tolérerai aucune autre objection. Vous pouvez vous retirer, maintenant. Tous !
Ils obéirent, mais elle perçut leurs réticences et comprit que le Psycon avait été une erreur. Il n’avait fait qu’ajouter à leur détresse.