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Vous avez, tous vu ces vieux films avec John Wayne. Je veux que vous les utilisiez comme modèles. Chacun d’entre vous saura se montrer fort et taciturne dans son déguisement de légionnaire. Votre silence sera votre meilleure protection. Votre force vous fera respecter.

Instructions données par
Jongleur à ses volontaires drènes

Nishi entendit Lutt rentrer dans la maison en claquant la porte. Elle se réfugia aussitôt dans sa chambre en verrouillant la porte derrière elle et en gardant la clé dans sa main moite. La fenêtre à côté d’elle lui montrait les lumières encore allumées dans la maison familiale de l’autre côté du lac, avec une étrange lueur aquatique montant des profondeurs du lac même.

Les bruits que faisait Lutt en se déplaçant dans la maison avaient quelque chose de ravageur. Il claquait les portes, jurait, appelait Mrs. Ebey en hurlant. Ses pas résonnants se rapprochèrent finalement dans l’escalier et la poignée tourna lentement. Un poing s’abattit sur la porte.

— Nishi !

Elle se força à répondre calmement :

— Oui, Lutt ?

— Ouvrez cette porte !

— Je n’en ai pas l’intention, Lutt.

— Allons, Nini ! Mon vieux vient de mourir et il faut absolument que je vous parle.

— Votre père est mort ?

— À l’instant. Ouvrez-moi, Nini. Il faut que nous parlions sérieusement.

— Je suis vraiment navrée, pour votre père, Lutt. Mais nous pouvons parler à travers la porte.

— Ouvrez-moi ou j’appelle Mrs. Ebey pour qu’elle le fasse.

— Il n’y a qu’une seule clé et c’est moi qui l’ai, Lutt.

La porte fut violemment secouée puis le silence retomba durant un moment.

— C’est ridicule, Nini ! reprit enfin Lutt. Ouvrez-moi !

— Il n’en est pas question.

— Si vous persistez à refuser, je vais de ce pas manger du basilic pour mettre Ryll hors circuit.

— Vous aurez peut-être du mal à en trouver, Lutt.

— Ouvrez-moi cette foutue porte !

Elle demeura silencieuse, contemplant le panneau sombre. Résisterait-il longtemps, comme l’avait dit Mrs. Ebey, s’il essayait de l’enfoncer ?

— Je désire seulement vous parler ! implora Lutt.

— N’est-ce pas ce que nous faisons en ce moment ? Que vouliez-vous me dire ?

— J’ai besoin de vous, Nini !

— Je le savais déjà.

— Vous avez une drôle de manière de me prouver votre amour. Ne m’avez-vous pas entendu dire que mon père est mort ?

— Croyez bien que je compatis, Lutt, mais je ne vous ouvrirai pas cette porte.

— Il faut que j’aille à son bureau.

— Est-ce là ce que vous vouliez me dire ?

— Bien sûr que non ! Merde ! Vous m’embrouillez les idées. Je voulais vous dire que je vous aime et que ma mère cherche à me marier à une gourde de bonne famille.

— Mais votre mère et moi avons conclu un accord. Elle dit qu’elle nous donnera son consentement.

— Ça ne m’étonne pas qu’elle vous ait dit ça ! Pendant ce temps, elle pousse cette Eola Van Dyke dans mes bras.

— Qu’est-ce que c’est qu’une Eola Van Dyke ?

— C’est l’idiote de village qu’elle veut me faire épouser.

— Mais ne sommes-nous pas déjà fiancés, Lutt ?

— Bien sûr que nous le sommes ! Allez-vous m’ouvrir cette porte, à présent ?

— Vous n’entrerez dans ma chambre à coucher que lorsque nous serons unis par les liens du mariage.

— Bordel ! Ouvrez-moi cette porte ou je ne réponds plus de rien !

— Bonne nuit, Lutt. Je vais commencer une neuvaine pour l’âme de votre père.

— Commencez ce que vous voudrez ! J’espère que ça vous donnera bien du plaisir !

Elle l’entendit redescendre l’escalier à toute vitesse. La porte d’entrée claqua, mais elle ne déverrouilla pas sa porte.

Une marche d’escalier craqua légèrement. C’est lui qui revient ? Il y eut un léger grattement à sa porte.

— Tout va bien, ma petite ?

C’était la gouvernante.

— Tout va très bien, Mrs. Ebey.

— L’ai-je bien entendu dire que le vieux était mort ?

— Vous avez bien entendu.

— Vous vous rendez compte ? Je suis riche !

— Mrs. Ebey ! Que dites-vous là ?

— Il m’a couchée sur son testament, ma mignonne ! Quelques semaines dans son lit, et me voilà riche aujourd’hui !

Mrs. Ebey redescendit bruyamment l’escalier.

Nishi alla devant la fenêtre contempler les lumières de la maison familiale. La lueur qui montait du lac avait disparu, mais la maison était encore plus illuminée qu’avant, et elle voyait des silhouettes se déplacer derrière les fenêtres.

Quelle famille extraordinaire ! se dit-elle.