14
Peut-être avons-nous le désir inconscient de pénétrer le Temps pour y disséminer nos graines. Cela pourrait expliquer l’existence des Latents. Autrement, comment pourrions-nous, nous les Drènes, abriter en notre sein des idmageurs au talent caché si imprévisible ?
Journal de Habiba
Au moment de pénétrer dans les bureaux de son père, Lutt s’arrêta par réflexe, faisant entrer Morey, qui le suivait de près, en collision avec lui. Cet arrêt était indispensable pour repérer les obstacles qui pouvaient se dresser sur son chemin. Le vieux L.H. avait la réputation de réaménager sans cesse les locaux où il travaillait et d’y semer des pièges destinés à surprendre les non-initiés. Lutt connaissait la plupart de ces pièges, mais son père les bricolait continuellement. Il avait prévenu les membres de sa famille de ne jamais entrer dans son bureau quand il n’y était pas.
« Cela pourrait vous être fatal », disait-il.
Et Lutt le croyait sans peine.
À ses yeux, l’endroit où il se trouvait en ce moment était une salle du trône à niveaux multiples. Le Seigneur Fondateur de l’Entreprise Hanson attendait, sur ses béquilles automatiques, près des fenêtres du fond, au sommet de plusieurs marches recouvertes d’un tapis rouge. Il n’y avait pas de trône sur son estrade, bien que n’importe qui se fût attendu à en trouver un. En réalité, le vieux s’asseyait rarement. Il émanait de lui, ces temps derniers, une aura d’activité forcée, celle d’un homme qui se bat contre la maladie en restant à tout prix en mouvement. La phlébite le faisait boiter et ralentissait ses mouvements, mais il s’obstinait à demeurer sur ses pieds, en braquant sur ses visiteurs, d’un geste sûr et mécanique, ses effrayants verres grossissants.
— Eh bien, qu’est-ce que vous attendez pour entrer, tous les deux ? fit-il d’une voix légèrement éraillée. Il ne vous arrivera probablement rien.
Un rire caquetant secoua le corps du vieil homme.
Lutt s’avança le premier, conscient de la présence de Morey juste derrière lui. Marchant directement vers le tapis rouge des marches et de l’estrade, juste sous les fenêtres, les deux fils traversèrent prudemment le centre de la pièce. Lutt s’efforçait de ne montrer aucune nervosité, mais il sentait transpirer Morey derrière lui.
Ne crains rien, petit frère. Reste bien derrière moi et tu survivras sans doute.
Le vieux demeurait silencieux, attentif. Il lui était déjà arrivé de leur crier des avertissements, du genre : « Ne marchez pas là ! Ne vous asseyez pas ici ! »
Une partie de l’attention de Lutt demeurait fixée sur les lèvres ridées de son père.
À mi-chemin, sur la droite, il y avait un bureau ordinaire, adossé à un mur marron et jaune couvert de graphiques et de statistiques sur les opérations en cours. Leur père l’utilisait rarement, car il préférait utiliser une table à dessin voisine, où il pouvait travailler debout. C’était là qu’il s’adonnait aux tâches qu’il restait à exécuter lorsque les ordinateurs avaient fini de danser au son de son biniou. Les pupitres d’ordinateurs occupaient tout un mur de métal sur la gauche. Ils se trouvaient à une distance qui le forçait à faire de fréquentes allées et venues.
En passant devant la table à dessin, Lutt jeta un coup d’œil aux graphiques muraux, notant quelques-unes des affaires auxquelles s’intéressait actuellement L.H. Compagnie Agricole du Vent Solaire ; Société de Gestion Immobilière ; Exploitations Minières de l’Espace et Cie ; Division des Produits de Consommation ; Manufactures d’Armement Militaire.
Le vieux se soucie plus de ses affaires que de sa famille, se dit Lutt. Tout ce qui sort de sa seule imagination est plus important que tout le reste !
Comme ces gadgets que L.H. inventait et exhibait dans tous les endroits importants de l’empire Hanson, où il pouvait les montrer du doigt en disant : « Vous voyez ? C’est à moi. »
Très jeune, Lutt avait décidé de ne jamais devenir l’un des trophées exhibés par son père. Morey, lui, risquait encore de tomber dans ce piège.
Au pied des marches, sur un signe de son père, Lutt s’immobilisa. Morey se cogna dans son dos, révélant ainsi que le petit frère était en train de regarder ailleurs.
— Ne mets pas le pied sur la troisième marche, lui dit L.H. Et reste au milieu, au moins à cinquante centimètres de chaque bord.
— Qu’est-ce que c’est, cette fois-ci, Père ? demanda Lutt en enjambant la troisième marche. Des détonateurs ? Une trappe ? Un mécanisme d’éjection ?
— J’ai oublié, dit L.H. en souriant, et la réponse sembla sincère à Lutt.
Les béquilles automatiques du vieillard constituaient une autre merveille de technologie mortelle. Une série de boutons permettaient d’activer des armes et des dispositifs divers. Lutt craignait que son père, diminué comme il l’était dans ses mouvements, ne déclenche un jour accidentellement l’une de ces armes, au détriment de l’infortuné qui se trouverait en face de lui.
Une fois sur l’estrade, Lutt et Morey allèrent s’asseoir sur une banquette située à leur gauche. « La sellette des visiteurs. » Sa surface argentée était dure et lisse et elle n’avait pas de dossier, ce qui mettait mal à l’aise la plupart des visiteurs. Un jour, Lutt avait apporté un dossier adaptable, bien rembourré, qu’il avait conçu lui-même, et s’était fait devant son père un siège un peu plus confortable. Il s’agissait d’une plaisanterie, mais le vieux L.H. n’avait pas daigné manifester une quelconque réaction.
C’est pour me dire qu’il en faut plus que ça pour capter son attention.
Lutt avait laissé son gadget en partant, mais il ne l’avait pas retrouvé à sa visite suivante. Sans doute le puissant vieillard délabré l’avait-il jeté aux ordures.
Soutenu par ses béquilles, L.H. se tourna lentement en même temps que ses fils tandis qu’ils prenaient place, mais les yeux mécaniques demeurèrent fixés sur Lutt.
— Voilà, Père…, dit Morey.
— Tais-toi ! aboya L.H.
Morey retomba dans un silence penaud.
— Vous avez dû remarquer tous les deux, reprit leur père, que je n’ai affiché ici aucune entreprise de presse. La raison vous en a été expliquée plusieurs fois. Le Seattle Enquirer n’est qu’un prétexte à déductions fiscales.
La voix éraillée du vieux Hanson s’effilocha en une faible quinte de toux qui inquiéta Lutt. Quand l’accès fut passé, L.H. se lança, un ton plus bas, dans l’énumération des nombreux échecs de Lutt, dont le dernier en date était la perte du vaisseau expérimental.
Lutt le laissa terminer en silence. Puis il répondit :
— J’apprends grâce à mes erreurs comme tu l’as fait avec les tiennes. Quant à l’Enquirer…
— Une poubelle fiscale ! Et on me dit que tu as l’intention de le transformer en affaire rentable !
— Exact. J’ai engagé du personnel avec des salaires plus élevés, j’ai modernisé le matériel, rénové les locaux et insufflé un peu plus de tonus à toute l’équipe.
— Avec mon argent ! Tu dilapides mon argent pour des caprices !
— Ne t’ai-je pas entendu dire mille fois qu’il faut de l’argent pour faire de l’argent ?
— Il faut aussi un peu de bon sens !
— Père, j’ai fait certains choix qui…
— Qui sont inacceptables ! La presse écrite est un anachronisme. Tes caprices sont ridicules. Tu vas jusqu’à utiliser des parfums synthétiques pour recréer dans tes bureaux l’atmosphère rétro des anciennes imprimeries ! Bientôt, tu vas sans doute laisser tomber l’électronique pour sortir des journaux en papier !
— Ce serait idiot…, fit Lutt en se levant d’un bond tandis que Morey, sachant que son père préférait cela quand il leur faisait un sermon, demeurait sagement assis… J’ai simplement recréé l’ambiance d’un ancien journal parce que c’est stimulant, intellectuellement, pour le travail en équipe. La concurrence m’imite, d’ailleurs.
— L’ambiance ! railla L.H.
— Je suis réaliste, Père. J’utilise à fond la technologie moderne. Je désire seulement allier les deux pour en tirer le meilleur profit.
— Mon fils, si tu te tournais vers les satellites de communication et les réseaux intersolaires, je te fournirais tous les capitaux que tu…
— Père, j’ai l’intention de dominer le marché. Mais à ma manière ! Et tu verras que je réussirai.
Au bout d’un long silence troublant, L.H. demanda :
— Comment ?
— En créant l’agence de presse la plus rapide et la plus sûre de toute l’histoire de l’humanité.
— Dans ce cas, pourquoi t’amuses-tu ainsi avec ton Enquirer ?
— Je me sens à l’aise avec l’Enquirer. C’est pour moi…
— À l’aise ? C’est bon pour les défaitistes, d’être à l’aise. On n’est jamais à l’aise quand on fonce. C’est pour cela que je ne m’assois jamais devant un bureau.
— Tant mieux pour toi, Père. Mais j’ai plus d’ambition que tu ne le soupçonnes.
— J’espérais qu’avec l’âge tu renoncerais à ces fantaisies insensées.
— L’Enquirer n’est pas une fantaisie insensée !
— Et en fait, ça s’aggrave. Ton journal est une feuille à scandale. C’est très gênant pour ta mère. On ne peut pas faire du sensationnel uniquement avec des histoires de meurtres, de viols et de guerres extra-planétaires.
— Pourquoi ? Parce qu’elles augmentent le tirage ? Tu n’apprécies pas les bénéfices ?
— Ce que je n’apprécie pas, c’est le ton de tes éditoriaux ! Comment oses-tu laisser Ade Stuart critiquer mes intérêts financiers ?
— Aaah ! C’est donc le papier de la semaine dernière sur le monopole de l’énergie solaire exercé par l’Entreprise Hanson.
— Mon propre fils devrait se montrer plus sensible aux réalités économiques et aux intérêts familiaux.
— Un journal vivant et indépendant se doit de respecter la liberté d’opinion de ses éditorialistes. Es-tu en train de me menacer de me couper les vivres ?
— Tu te saborderais avec un somptueux chant du cygne à mon propos. Je te connais bien.
Lutt sourit et fut surpris de voir le pendant de son propre sourire sur les lèvres de son père. Enhardi, il reprit :
— L’Enquirer pourrait être bien plus qu’une poubelle fiscale. Il pourrait être la base de mon nouveau système de communication par Spirale, qui est pratiquement instantané…
— Ces prétendues spirales Vor dans lesquelles tu ne cesses d’engloutir de l’argent ?
— J’ai déjà expédié des messages hyperluminiques à la Terre à partir d’un vaisseau dans l’espace. Je pense que l’univers entier est parcouru par un réseau de Spirales qui nous permettront de…
— D’anéantir d’autres vaisseaux coûteux au milieu du vide spatial !
— Je sais ce qu’il faut faire, à présent, pour prévenir ce genre d’accident.
— Écoute bien, mon garçon. Je suis moi-même un inventeur. Expérimenté. Ce jouet qui t’occupe tant a des aspects amusants, mais…
De nouveau, L.H. fut interrompu par une quinte de toux. Lutt profita de l’occasion pour dire :
— Il y a de gros bénéfices à faire.
— Ton idée fantaisiste ne sera jamais rentable.
— Comment peux-tu affirmer cela ? Mon système fonctionne très bien. Et même sans transport rapide de matière, je pense qu’il s’agira d’une…
— Tu penses !
— Mais, Père ! Il y a en ce moment des conflits majeurs sur trois planètes. Le potentiel journalistique représenté uniquement par ces…
— L’Entreprise Hanson n’est pas concernée par ces guerres, sinon en qualité de fournisseur d’armements, et encore cela ne représente que des clopinettes en regard de notre chiffre d’affaires total.
— Mais un moyen de communication rapide pourrait aussi réduire nos pertes dans l’espace. Nous pourrions prendre des mesures instantanées dès que surgit un problème.
— Nos intérêts dans l’espace sont déjà protégés par des dispositifs de sécurité automatiques, ou sous la responsabilité du personnel sur place. Tu as bien vu ce que nous avons accompli sur Uranus. La concurrence est balayée quand elle devient menaçante. C’est la meilleure manière de traiter ces problèmes.
— Mais il suffirait d’un tout petit investissement supplémentaire…
— Ce que tu cherches, en réalité, c’est une énorme mise de fonds initiale qui pourrait, si tu as de la chance, commencer à rapporter quelques petits bénéfices dans deux ou trois ans. Mais ça ne durerait pas. La concurrence aurait vite fait de prendre le train en marche.
— Je te dis que nous aurions le monopole !
— Ce qui compte, c’est le rapport, mon fils ! Et crois-moi, les bénéfices que tu pourrais tirer de ton idée farfelue ne sont rien à côté de ce que tu verrais si tu t’installais dans ce bureau.
Morey se racla bruyamment la gorge.
— Eh bien, qu’est-ce que tu veux ? lui demanda L.H.
— Père, je pourrais peut-être…
— Tu me laisseras décider pour toi, Morey. Sache faire preuve d’un sens un peu plus grand des responsabilités, et les choses changeront peut-être pour toi.
L.H. se tourna de nouveau vers son aîné.
— Tu perds du temps et beaucoup d’argent. Tu prends des risques inutiles.
Morey n’était pas décidé à se laisser museler.
— Toi aussi, tu as pris des risques pour arriver là où tu es, Père, dit-il.
— Voilà que tu prends le parti de Lutt ? fit L.H., à qui la chose semblait faire plaisir.
— Je crois qu’il mérite sa chance.
— Pour qu’il se casse la figure et que tu puisses ramasser les miettes, c’est ça ?
Comme Morey ne répondait pas, L.H. soupira et se tourna de nouveau vers Lutt.
— Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait qu’un de mes fils ait tout le cran mais rien dans la tête, alors que l’autre a tout le bon sens mais rien dans le ventre.
Équilibrant son poids sur une béquille, il leva l’autre pour la pointer sur Lutt en ajoutant :
— Écoute bien ce que je te dis, mon garçon. Tu devrais faire un énorme bond en avant à partir de ce que j’ai bâti de mes mains. Prends appui sur mes épaules et fonce. Profite de la situation, mon garçon. Tu ne vois donc pas tout ce que je t’offre ?
— Cesse de m’appeler mon garçon ! Et l’empire Hanson est ton œuvre.
— Il pourrait être à toi.
— Je veux quelque chose qui m’appartienne réellement. Si les différentes parties de l’univers sont vraiment reliées entre elles par un réseau de Spirales, l’Entreprise Hanson ne représenterait qu’une minuscule partie de ce que nous pourrions gagner.
— C’est insensé. Ton vaisseau expérimental a failli te tuer.
— Mais j’ai survécu, et j’ai appris des choses.
— Moi aussi, j’ai appris des choses. Je me suis intéressé de près à tes recherches. Si je pensais qu’il y avait des possibilités dans ton projet hyperluminique, j’aurais déjà mis l’une de mes divisions à travailler dessus.
— Ça signifie que tu ne financeras plus mes travaux ? demanda Lutt en notant, du coin de l’œil, avec quelle attention Morey regardait son père pour deviner sa réponse.
L.H., exaspéré, secoua la tête.
— Du gâteau dans l’espace !
— Peut-être un plus gros gâteau que tu ne l’imagines.
L.H. réprima un sourire sur la manière dont Lutt profitait de la moindre occasion pour attaquer.
Je le fais venir pour l’engueuler parce qu’il dépense trop dans ses recherches clandestines et il trouve le moyen de retourner la situation ! C’est une tête de bois, ça c’est sûr ! Voyons jusqu’où il est capable d’aller.
— Écoute, mon fils. Nous pourrions peut-être conclure un marché.
— Quel genre de marché ?
— La politique et les éditoriaux de l’Enquirer sont totalement incompatibles avec mes positions. Cette liberté d’expression, cela a beaucoup de valeur pour toi ?
Lutt sourit en voyant où le vieux voulait en venir. Il perçut également le début d’un sourire au coin des lèvres de son père.
— Tu dis toujours que la valeur des choses est relative.
— Dans ce cas, suis-moi…, dit L.H. d’une voix bourrue. (Puis il agita sa béquille en direction de Morey, qui voulait se lever comme son frère.) Pas toi, Morey. Tu restes ici. Et je te conseille de demeurer assis. Nous aurons plus de chances de te retrouver entier quand nous reviendrons.
Tournant le dos à Morey, le vieillard descendit les marches en chaloupant sur ses béquilles. Ils se dirigèrent vers les consoles informatiques. Là, le vieux Hanson pointa sa béquille en direction du mur nu à côté d’un pupitre et appuya sur un bouton.
Lutt priait pour qu’il ne se trompe pas de commande. Il fut soulagé d’entendre un grincement de machinerie derrière le mur.
— Je me fais vieux ; je n’y vois plus très bien, lui dit L.H., comme en écho à ses pensées. Chaque fonction de mon corps semble défaillante, et même mes meilleurs robodocs n’y peuvent plus grand-chose. J’attendais depuis longtemps que tu te décides à venir vers moi.
La corde sensible, se dit Lutt. Ça fait un bon moment qu’il n’a pas essayé ce truc-là sur moi.
— Tu as Morey, répliqua-t-il. Et je sais qu’il y a d’autres personnes compétentes dans l’entreprise.
— Mais elles ne font pas partie de la famille, dit L.H. tandis qu’un panneau mural coulissait, dévoilant les premières marches d’un escalier mécanique immobile qui conduisait aux pièces secrètes du sommet de la tour.
Chaque contremarche portait un slogan du genre :
PRÉPAREZ-VOUS À MOURIR VOS CHANCES DE SURVIE SONT NULLES
C’était l’ultime avertissement de son père aux intrus qui seraient miraculeusement parvenus jusque-là.
Comme Lutt demeurait silencieux, son père reprit :
— Tu es potentiellement beaucoup plus capable, mon fils. Je l’ai senti dès le jour où tu es né. C’est pour cela que je t’ai donné mon propre prénom. Tu n’en ressens pas le poids ?
— J’en ressens le poids.
L.H. dessina un cercle dans l’air du bout de sa béquille et l’escalier roulant se mit à bourdonner. Il s’avança et agrippa la rampe. Le poids de son corps mit le système en mouvement. Lutt suivit, deux marches plus bas, tout en parlant.
— As-tu remarqué, Père, comme nos conversations varient peu ? Ce sont toujours les mêmes vieux arguments que nous ressassons.
— Comme les marches de cet escalier, hein ? Ça tourne, ça tourne, et ça recommence.
— La prochaine fois, nous pourrions utiliser un enregistrement, dit Lutt en secouant la tête. Ce sera une économie d’énergie pour tous les deux. Toi avec tes sermons et moi avec mes demandes d’approbation et de financement de mes projets.
Le rire subit du vieillard s’acheva en une quinte de toux rauque.
Arrivés au sommet de l’escalier mécanique, ils suivirent un étroit couloir et prirent un petit ascenseur qui les conduisit au Saint des Saints, une petite pièce bourrée d’équipements électroniques ésotériques. Le fameux Centre d’Écoute.
Sur une table en plastique près de l’entrée étaient posées deux enveloppes blanches, l’une intitulée « Lutt Junior » et l’autre « Morey ».
Sur un signe de L.H., Lutt prit son enveloppe et la foutra dans sa vareuse.
— Tu n’es pas curieux de savoir combien il y a ? demanda L.H.
— Je l’apprendrai bien assez tôt.
— Je n’en doute pas, je n’en doute pas. Tu donneras l’autre à Morey.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait monter ici ?
— Je voulais te parler seul à seul. Morey me préoccupe. Il a de mauvaises fréquentations.
— Que puis-je y faire ?
— Tu pourrais te souvenir qu’il s’agit de ton frère et le guider !
L.H. poussa la deuxième enveloppe vers Lutt, qui la prit dans sa main.
Un silence de plomb descendit entre les deux hommes.
Lutt sentit craquer l’enveloppe qui se trouvait dans sa vareuse. Son contenu, de toute évidence, provenait des gains réalisés à partir de cette installation Hanson ultraconfidentielle. Curieuse façon de distribuer une rente, compte tenu des énormes ressources financières disponibles, mais son père en avait décidé ainsi et nul ne pouvait remettre la chose en question.
L.H. semblait attendre quelque chose.
Que je lui dise comment je pressure Morey ? Est-il possible qu’il soit au courant ? Oui… c’est bien possible.
Lutt laissa son regard inquiet errer dans ce Centre d’Écoute, qui était la pièce maîtresse des inventions les plus secrètes de son père. Un dispositif de compression codée capable de s’immiscer dans n’importe quel système de communication électronique, par ondes radio ou par rayons durs. C’était ici que les micropastilles dissimulées dans les produits Hanson renvoyaient leurs informations clandestines, qui étaient enregistrées, identifiées par leurs empreintes vocales, puis lues et classées automatiquement. « Ma banque », disait souvent le vieux Hanson quand il parlait de cet endroit.
« Je vends une partie de ces renseignements à des organismes de sécurité, en passant naturellement par des intermédiaires », avait expliqué un jour L.H., en laissant l’imagination de Lutt découvrir toute seule les autres usages que l’on pouvait en faire.
Lutt se souvenait de la crainte que lui inspirait cet endroit quand il était petit. Son père se vantait toujours d’être le seul à pouvoir maîtriser cette technologie. Aucun détecteur, disait-il, à part, naturellement, ceux de sa propre invention, n’était capable de repérer l’existence de cette chambre ni des pastilles qui y faisaient affluer les renseignements. Et lorsque Lutt s’était montré sceptique, il avait ajouté :
« Je pense d’une manière différente de tous ceux qui ont existé ou existeront jamais. Mes appareils sont d’une complexité extrême. Cependant, je suis prudent par nature. Le secret pourrait être volé et utilisé contre moi. C’est pourquoi je dois m’entourer de multiples précautions. »
Sur la nature de ces précautions, L.H. n’avait jamais été très explicite. Mais il y avait au milieu de la pièce deux coupoles transparentes, posées chacune sur un piédestal, avec à l’intérieur un dossier portant la mention : « Lutt Junior » et « Morey ».
Toujours dans un silence pesant, Lutt ruminait les instructions que L.H. avait données à ses deux fils. À sa mort, ils devaient monter au Centre d’Écoute, en se servant des signaux codés dissimulés dans les béquilles, et chacun devait retirer son propre dossier.
« Vous ne toucherez qu’à celui qui vous appartient. Si vous prenez l’autre, il vous tuera. »
Chaque dossier contenait un enregistrement et des connecteurs destinés à être branchés directement sur la tête de l’intéressé. Les secrets de famille seraient alors transmis directement au cerveau des deux fils, « y compris la manière de transmettre à votre tour nos secrets à votre descendance mâle ».
Quelle mentalité macho ! songeait Lutt tandis que son attention revenait au moment présent.
Le vieux Hanson paraissait un peu dépité que Lutt garde ainsi le silence. Il prit un casier en plastique contenant quelques outils non ferreux et fit mine de tripoter l’une de ses micropastilles d’enregistrement, en remplaçant une puce et en la testant. Tout en travaillant, L.H. toussa.
— Est-ce que nous risquerions vraiment notre vie si nous parlions de cet endroit ? demanda Lutt.
— Je t’ai déjà averti une bonne fois pour toutes la première fois que je t’ai révélé son existence, mon fils. Ce serait idiot d’essayer.
— Tu as peur que Morey ne soit compromis par les truands qu’il fréquente ?
— Ce n’est que l’une de mes préoccupations, fit L.H. en prenant du recul pour mieux examiner son œuvre – un minuscule composant perdu au milieu d’une muraille étincelante de composants similaires, tous d’aspect identique (un rectangle argent et or de la taille d’un ongle), mais tous différents quand on les examinait de près.
Lutt avait plusieurs théories sur la manière dont fonctionnaient ces pastilles. Il jouait souvent avec son père à une sorte de jeu, où il essayait de deviner les secrets du Centre d’Écoute, malgré l’insistance du vieux Hanson à répéter qu’aucun autre esprit humain n’était capable de suivre les circonvolutions de son imagination créatrice. Tandis que L.H. finissait son travail, Lutt demanda :
— C’est un système de transmission moléculaire ?
Un gloussement secoua la poitrine du vieillard, mais son visage demeura de marbre.
— Il y a nécessairement un endroit, dans toute construction, par lequel l’air s’échappe vers l’extérieur, reprit Lutt.
Était-ce une lueur d’intérêt qu’il venait de voir briller dans son visage ?
— Des messages gravés dans les molécules atmosphériques…, fit-il.
Il attendit que la quinte de toux du vieil homme s’estompe, puis continua :
— Ces molécules gravées pourraient être lues à l’extérieur une fois que l’air s’est échappé dans…
— Quelle différence, grogna son père, que tes molécules mythiques soient dedans ou dehors ? Un récepteur digne de ce nom n’a pas besoin d’attendre que tes foutues molécules mettent leur nez ridicule à l’extérieur pour pouvoir les capter. Et d’ailleurs, il y a beaucoup d’habitations et encore plus de véhicules qui sont totalement étanches.
Lutt croisa le regard inscrutable de son père derrière ses lunettes.
— Cela signifie que tes pastilles ne peuvent pas te transmettre de message quand elles se trouvent dans un lieu…
— Des conneries, tout ça ! Des molécules gravées ! Dedans ! Dehors !
— Alors, je fais fausse route ?
— Je n’ai pas dit ça.
C’était un nouveau tournant dans leur jeu, dont Lutt médita les implications. Le vieux cherchait-il à le guider vers une impasse ? Possible. Tout le temps qu’il le verrait perdre sur un projet impraticable de cette sorte constituerait certainement une source d’amusement pour lui.
— Tu n’as pas ouvert ton enveloppe, lui dit L.H.
— De toute manière, ce sera au-dessous de quatre-vingt mille, et j’ai besoin de bien plus.
— Au-dessous de quatre-vingt mille, hein ? Ça fait quand même pas mal, pour un mois.
— Je sais que tu places quatre-vingt-dix pour cent de cette rente sur un compte bloqué pour ma retraite, mais c’est maintenant que j’ai besoin d’argent, pas quand je serai trop vieux pour l’utiliser.
— Tu veux dire quand tu auras mon âge ?
— On peut l’interpréter comme ça.
— Combien te faut-il, cette fois-ci ? demanda L.H. en soupirant.
— Six millions.
— Six millions ! Et pour faire quoi ?
— J’ai construit mon système de communication par Spirales, et même mes vaisseaux expérimentaux, avec des pièces de récupération. Cette fois-ci, je veux faire les choses comme il faut. Émettre à partir des zones de conflits sur les autres planètes, démontrer les possibilités réelles de mon invention.
— Avec six millions ?
— Il faut deux millions pour mettre sur pied l’agence de presse, y compris le matériel, les frais de déplacement et les campagnes de promotion. Le reste ira à la construction du nouveau vaisseau.
— Quelle est la zone de conflits qui t’intéresse ?
— Vénus.
— J’ai visité cette planète. C’est un endroit torride, infernal. Pourquoi pas la guerre de Mars ? Il y fait plus froid au moins.
Lutt était sidéré. Allait-il obtenir la somme demandée ? C’était un chiffre extraordinaire, six fois plus élevé que tout ce qu’il avait jamais osé réclamer par le passé. La tradition voulait qu’ils se mettent à marchander, à présent, comme des camelots sur une planète en voie de développement.
— Vénus offre beaucoup plus d’intérêt au plan médiatique, d’une part parce qu’il s’agit de la Légion étrangère opposée aux Gardes rouges maoïstes, et d’autre part parce que le danger y est bien plus grand.
Lutt ne mentionna pas l’étrange voix invisible qui lui avait suggéré à l’oreille, pendant le sommeil de Ryll : « Viens sur Vénus, Lutt. Pour expérimenter la caméra Vor, mais aussi pour y trouver l’amour et bien d’autres choses. Pour y toucher du doigt ton passé et ton avenir. »
— Et tu comptes t’y rendre en personne ? demanda L.H.
— Oui, fit Lutt, retenant sa respiration. Quelle décision allait prendre son père ?
— Deux millions tout de suite, davantage s’il y a des résultats encourageants, fit L.H.
Lutt demeura muet. C’était dix fois ce que le vieux offrait d’habitude, en disant : « Deux cent mille, pour frais exceptionnels. » À quel jeu jouait-il ? Lutt éprouvait un mélange de sentiments complexes où dominaient l’amour, l’admiration, l’envie et la haine. Deux millions, après tout, ce n’était que le tiers de ce dont il avait réellement besoin !
Une quinte de toux convulsive secoua de nouveau L.H. Il se pencha en avant, la poitrine appuyée contre une béquille. Quand l’accès fut passé, Lutt murmura :
— Ne dis pas à Mère où je vais.
L.H. essuya une traînée de mucus au coin de sa bouche et hocha affirmativement la tête. Sa prothèse visuelle lança des reflets quand il se tourna. Sans ajouter un mot, il précéda son fils vers la sortie du Centre d’Écoute. Il n’attendait aucun remerciement et il n’en reçut aucun.
Pendant toute la durée de cet entretien familial, Ryll s’était contenté d’observer sans intervenir, en concentrant le maximum de son attention sur l’analyse de la substance émotionnelle complexe étalée devant lui, et en regrettant de n’avoir pas suivi avec plus de sérieux ses cours de psychologie exotique.
Dans le couloir, Ryll lança une sonde :
Pourquoi ne faut-il pas le dire à votre mère ?
Elle s’inquiéterait trop.
Votre père a cédé sans trop discuter.
Malgré nos conceptions différentes, il sait que je dois voler de mes propres ailes.
J’avoue que je ne comprends pas.
Le vieux respecte en réalité mon ardeur et mon indépendance.
Mais pas votre créativité ?
Cela aussi, je pense, mais il faut toujours que je l’entende dire par quelqu’un d’autre. Cela ne vient jamais directement de lui.
Ryll se replongea dans ses pensées privées. Quelles étranges créatures que ces Terriens. Cette famille était déchirée par des conflits internes. Aucune dévotion filiale. Le père était d’une froideur de glace. Il aurait pu causer la mort de ses propres enfants !
Pour la première fois depuis qu’il avait mêlé physiquement son sort à celui du Terrien, Ryll se sentit atrocement seul, à la dérive dans un environnement dangereux où il ne voyait pas un seul exemple de convivialité rassurante. Était-il seulement possible d’introduire de vrais liens d’amour et d’affection dans une telle société ? Ryll en doutait très sérieusement.