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Il y a certaines choses que je sais de manière innée, sans être capable d’expliquer les sources de mes connaissances. Je sais par exemple qu’il est apparu, à l’occasion de la genèse de notre univers, un Drène qui pourrait être capable de découvrir le moyen de me dissimuler ses pensées. Je n’ai aucun moyen de savoir si ce don terrifiant pourrait se transmettre à sa descendance. Plusieurs Drènes seraient alors habités par des pensées secrètes.

Commentaire de Habiba

La brise du soir agitait l’herbe haute que frôlait le nouveau corps de Prosik. L’absence de membres lui était assez déplaisante, mais le corps idmagé possédait une souplesse incomparable, digne de l’original tel qu’il l’avait observé pour la première fois au zoo.

Après avoir dissimulé son vaisseau, le Kalak-III, au fond d’un marécage, il avait trouvé judicieux d’aller faire son choix parmi les animaux de type terrien dans le zoo le plus proche. Là, il avait découvert la créature parfaite pour se glisser n’importe où sans être vu : un serpent géant ! C’était un déguisement de très loin préférable au corps en uniforme d’un garde de la Patrouille de Zone, qui présentait beaucoup trop de facteurs inconnus qui auraient pu le trahir.

Par l’ouverture de l’énorme hangar qui se trouvait à une trentaine de mètres devant lui, Prosik apercevait les techniciens de la Patrouille de Zone en train de travailler avec précaution sur la carcasse d’un Vaisseau d’Histoires drène. Il en restait assez pour pouvoir identifier Patricia, le vaisseau qu’il avait aidé à construire pour effacer la Terre.

Il ne restait plus rien, par contre, du système de propulsion, à l’exception de quelques fragments épars de métal fondu au moment de la catastrophe.

Entre l’entrée du hangar et lui, il y avait une zone en ciment entièrement lisse et dégagée. Sa tête de serpent recouverte d’écaillés vertes, avec sa langue qui dardait et se rétractait de manière automatique, était dissimulée par l’herbe et par la bordure légèrement relevée de l’aire cimentée.

Il allait bientôt faire nuit et il envisageait de mettre l’obscurité à profit pour s’avancer à découvert et essayer d’examiner Patricia de plus près. Le dispositif d’effacement était incorporé à des poutrelles qui formaient l’armature du poste de commande. On pouvait espérer qu’il avait en partie résisté au choc.

Tout en attendant la nuit, Prosik repassa mentalement la procédure d’effacement. D’abord tourner cette plaque, et ensuite…

Un énorme fracas fit soudain irruption dans ses pensées. Il s’amplifia avec une rapidité effrayante et fut bientôt accompagné d’un sifflement répété. Prosik leva légèrement la tête pour regarder dans la direction du bruit. Il eut juste le temps de voir une gigantesque tondeuse à gazon automatique en train de s’avancer vers lui sur sa droite. Avant qu’il eût pu bouger un seul muscle de sa queue, la chose était sur lui et les lames tranchantes entaillaient son corps de serpent idmagé. Une douleur atroce le parcourut tandis que la tondeuse mordait la partie centrale de son corps, faisant gicler le sang et les chairs déchirées sur l’herbe hachée. Il luttait pour conserver sa conscience dans la partie de corps qu’il lui restait derrière la tête, moins d’un tiers de sa masse originelle. Poussé par l’urgence de la situation, il propulsa la section encore intacte par-dessus les lambeaux de chair éparpillés, rassemblant ce qu’il pouvait, prenant ce dont il avait besoin là où il le trouvait, ramassant au passage deux malheureux rongeurs dont la masse lui était utile.

Quand ce fut terminé, il se tapit contre la bordure de ciment en regardant la tondeuse dévorer de nouvelles étendues d’herbe haute et faire disparaître, par la même occasion, le couvert sur lequel il avait compté.

Est-ce que quelqu’un m’a vu ?

Il attendit ainsi un long moment, sans bouger. Lorsque la tondeuse se fut assez éloignée pour qu’il pût discerner d’autres bruits, il décida que les sons en provenance du hangar n’avaient pas changé. Toujours les mêmes frottements de métal, les mêmes bruits de machines, les mêmes éclats de voix.

Tout en tendant l’oreille, il se disait qu’il avait eu beaucoup de chance d’échapper ainsi à la destruction.

Quel monde horrible ! C’est un véritable crime que Wemply le Voyageur a commis envers tous les Drènes en le créant. Je serai bien content quand la Terre n’existera plus !

Mais si c’est moi qui efface cette horrible planète, je n’existerai peut-être plus, moi non plus.

Prosik se sentait si apitoyé sur lui-même qu’il éprouvait le besoin d’absorber un peu de bazel pour soulager ses angoisses.

Tandis que les ombres du soir tombant commençaient à s’allonger, il perçut certains changements dans les bruits qui provenaient du hangar et risqua un œil au-dessus de la bordure de ciment. Oui… les ouvriers semblaient avoir terminé leur travail de la journée et se préparaient à partir. Ils étaient en train de ranger leurs outils et un garde prenait sa faction. Plusieurs projecteurs s’éclairèrent, baignant l’entrée du hangar d’une lumière vive où même une mouche n’aurait pu passer inaperçue.

Prosik sentit son estomac se nouer. Comment traverser cette barrière de lumière sans se faire repérer ?

Il examina le bâtiment puis se rappela soudain que son nouveau corps avait des possibilités intéressantes. Les serpents étaient de bons grimpeurs. Il les avait vus au jardin zoologique. Il suffisait qu’il contourne le hangar pour s’en rapprocher dans l’ombre, qu’il grimpe le long de la gouttière et qu’il se laisse glisser d’en haut à l’intérieur du hangar, derrière la grande porte coulissante, là où le garde avait peu de chances de diriger son regard. Une fois de plus, Prosik se félicita d’avoir choisi cette apparence.

Avec impatience, il attendit la nuit pour agir, tout en remarquant que des lumières s’allumaient un peu partout autour des installations de la P.Z. De petits avions se mirent à décrire des cercles au-dessus du secteur et Prosik se douta qu’ils balayaient le sol avec des rayons invisibles. Il allait être obligé de traverser la zone à découvert le plus rapidement possible entre deux de ces balayages.

La nuit tomba enfin et les lumières des projecteurs devant la porte ouverte du hangar lui parurent encore plus vives.

Viens-moi en aide, Habiba, pria-t-il en rampant vers l’extrémité opposée de l’aire cimentée. Il attendit que l’un des petits appareils volants soit passé, puis gagna rapidement un coin d’ombre d’où il pouvait grimper au tuyau de gouttière. Celui-ci craqua sous son poids de manière alarmante, mais son corps de reptile se comportait encore mieux qu’il ne l’avait espéré, et il se trouva bientôt au sommet de la porte à glissière. Usant de toute la prudence possible, il se laissa alors glisser lentement, épiant le moindre signe pouvant indiquer qu’il avait été repéré.

Comme il l’avait vu d’en bas, la grande porte était suspendue sur d’épais galets qui glissaient au sommet d’un rail. Celui-ci constituait un excellent chemin pour traverser, mais les galets étaient lourdement enduits d’une graisse qui finit par recouvrir tout son corps de telle manière qu’il lui était difficile de ne pas glisser. De plus, les insectes attirés par la lumière ne cessaient de distraire son attention.

Soulagé d’atteindre l’autre extrémité du rail, Prosik jeta un coup d’œil à l’intérieur du hangar. Le garde était assis derrière une petite table dans un coin situé non loin de la porte, les pieds sur la table et la tête en arrière, un mouchoir bleu marine sur le visage. Sa respiration rythmée était clairement audible.

Brusquement, une sonnerie retentit et le garde se réveilla en sursaut, regarda autour de lui et activa une commande sur la table. Les lumières vives s’éteignirent à l’extérieur et la porte au-dessous de Prosik commença à se refermer en glissant sur le rail et en l’entraînant avec elle.

Pris de panique, il s’efforça d’échapper aux galets tout en demeurant sur le rail. L’un des galets lui écrasa le bout de la queue et un petit morceau de son corps se détacha et tomba. Il happa quelques-uns des insectes qui volaient autour de lui pour compenser cette perte de masse, mais l’opération eut pour conséquence de le distraire encore plus et il se retrouva coincé à une extrémité quand la porte fut totalement fermée.

Il lui fallut plusieurs minutes pour se dégager. Entre-temps, un petit groupe d’humains était entré dans le hangar par une porte latérale. Prosik les observa à travers la fente que faisait la porte avec le mur extérieur. Sa vision était limitée, mais son puissant appareil auditif lui permettait de capter clairement tout ce qu’ils disaient.

Ils se rapprochèrent de l’épave du vaisseau drène tandis que le garde demeurait vigilant, près de la porte. Celui qui commandait le groupe était un homme grand et maigre, chauve, avec un nez en forme de bec d’oiseau.

— Il s’agit d’un vaisseau drène tout à fait typique, dit-il. Comme dans les cas précédents, le bloc de propulsion est si fondu qu’il ne faut pas espérer en tirer quoi que ce soit d’utile. Mais il se confirme qu’il était remarquablement compact.

— Quelle conclusion pouvons-nous en tirer ? demanda quelqu’un.

— Cela signifie que leur technologie est incomparablement avancée. Nous allons maintenant essayer de désassembler les supports des propulseurs. Comme vous pouvez le constater, leur structure est différente de celle des précédents vaisseaux que nous avons capturés.

— Ne risquons-nous pas de déclencher un mécanisme d’autodestruction analogue à celui qui a détruit le bloc de propulsion ? demanda une autre personne du groupe.

— Il existe toujours un tel risque, fit leur chef. Presque tous les accidents viennent de là… (Il se détourna de l’épave.) C’est tout pour le moment, messieurs. Je voulais simplement vous montrer ce qu’il reste de l’appareil. Nous allons maintenant retourner au laboratoire étudier les rapports et les photographies.

Tandis que le groupe s’éloignait, le chef s’arrêta devant le garde pour lui demander :

— Rien à signaler ?

— Rien du tout, monsieur.

— Je vois que nous avons appâté l’épave.

— C’est la procédure habituelle, monsieur.

Quand ils furent tous partis, Prosik attendit que le garde reprenne sa place, mais il paraissait nerveux. Il se rapprocha de l’épave pour l’observer, puis il scruta les ombres autour de lui et enfin retourna à sa chaise derrière la table. Mais même alors, il ne cessa de regarder de tous les côtés.

Prosik n’osait faire le moindre mouvement de peur d’attirer l’attention du garde. Allaient-ils tous les deux demeurer ainsi jusqu’à ce que l’aube le surprenne au sommet de son rail, à moitié coincé dans la porte ? Cette pensée le faisait frémir.

Le temps passa. Le corps de reptile de Prosik fourmillait d’inaction.

Une sonnerie retentit de nouveau et une petite lumière rouge clignota sur le côté de la table. Il appuya sur un bouton et un casier s’ouvrit au milieu de la table, révélant un plateau contenant des aliments fumants.

Tandis que le garde se préparait à manger, Prosik reprit un peu espoir. Il était notoire que les Terriens se laissaient facilement distraire par la nourriture. En vérité, plus rien ne semblait à présent exister pour le garde.

Lentement, étirant son corps au maximum, Prosik descendit en se coulant entre la porte et le mur du hangar. Arrivé au sol, il contourna le coin de la porte et se colla le long du mur.

Enfin !

Il était à l’intérieur du hangar. Le garde ne prêtait aucune attention à la forme mince et sombre qui soulignait l’angle du mur et du sol. Mais même quand il fut derrière lui, Prosik n’osa pas relâcher sa vigilance. Il se déplaça cependant un peu plus vite, vers la partie du hangar où la carcasse du vaisseau le dissimulerait.

Avec une patience dont il ne se serait jamais cru capable, Prosik fit tout le tour du hangar jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Mais il s’avisa alors que, si l’épave le dissimulait aux yeux du garde, l’inverse était également vrai. Que faisait le Terrien en ce moment ? De faibles cliquetis et bourdonnements lui parvenaient de l’endroit où il était posté. Quelle était leur signification ? Et qu’avait voulu dire le chef du groupe qui était venu inspecter l’épave par « appâter » ?

L’espace libre entre le mur du hangar et le vaisseau lui apparaissait dangereusement dilaté par ses craintes. Il interrompit quelques instants sa reptation pour redonner à son corps de serpent sa souplesse musculeuse d’anaconda puis, adressant de nouveau une prière muette à Habiba, s’avança à découvert aussi rapidement qu’il put.

Arrivé à l’épave, il se glissa dessous par une étroite ouverture puis releva prudemment la tête jusqu’à ce qu’il pût apercevoir, sans risquer d’être vu, l’autre côté du hangar. Le garde était affalé sur sa chaise, la tête en arrière, les yeux à demi clos, apparemment en pleine torpeur digestive.

Excellent !

Il rentra la tête sous le tas de ferraille et commença à examiner systématiquement l’épave. Comme l’avait dit le Terrien, le bloc de propulsion était fondu au point d’être totalement méconnaissable, mais le dispositif d’effacement était intact, de même que sa sécurité autodestructrice.

Aurai-je le temps d’activer le système et de mettre le processus d’effacement en route ?

Il jeta un nouveau coup d’œil dans la direction du garde et sentit soudain un élan de panique. La chaise était vide. Le garde n’était nulle part en vue ! Mais au moment même où Prosik envisageait de se lancer dans une fuite éperdue, il vit s’ouvrir une porte derrière la petite table et l’humain reparut. Prosik aperçut des installations sanitaires avant que la porte se referme et que le garde reprenne sa place avec un grognement soulagé.

Prosik baissa de nouveau la tête et reprit son examen des poutrelles qui dissimulaient le dispositif d’effacement. Deux d’entre elles avaient été sérieusement tordues, mais leur surface n’était rompue à aucun endroit. Les commandes étaient endommagées à des endroits critiques. Cependant, elles étaient systématiquement doublées et une grande latitude était prévue en cas de panne ou d’accident. Les éléments essentiels étaient protégés par des blindages. Prosik fit pivoter ses yeux en dedans et s’apprêta à idmager un bras manipulateur. Mais avant d’avoir pu accomplir cela, il fut frappé par une odeur familière.

Du bazel !

Il y avait un petit tas de la drogue merveilleuse sur une surface plane de l’épave, à seulement quelques centimètres de là.

Prosik tourna la tête vers le bazel et darda sa langue à la manière automatique de son corps de reptile. Puis la langue rentra, le bout chargé d’une généreuse portion de bazel en poudre. Prosik éprouva aussitôt la sensation de bien-être qu’il connaissait bien.

Aaaah !

Il s’accorda une nouvelle ration.

Juste un petit plaisir, se dit-il.

Ce n’est qu’au moment où la torpeur de la drogue commençait à le gagner qu’il se souvint de la remarque du Terrien à propos d’un appât. Un frottement derrière lui rompit confusément la béatitude de son esprit conscient. Dodelinant délicieusement de la tête, il se tourna vers le bruit qu’il venait d’entendre.

Horreur !

Le garde était là, pointant directement sur lui le long canon d’une arme.

— Voyons un peu ce que nous avons là, dit-il.

Prosik était incapable de bouger un muscle. Il aurait voulu se laisser sombrer dans les vapeurs du bazel, mais l’état de terreur dans lequel il se trouvait ne le lui permettait pas.

Le canon menaçant de l’arme se rapprocha.

Prosik ne le quittait pas des yeux, totalement fasciné.

— Un serpent ? murmura le garde, visiblement incrédule.

Faisant appel à toutes ses réserves d’énergie, Prosik rentra la tête derrière une surface de métal déchiquetée et voulut s’enfouir au cœur de l’épave. Il savait qu’il lui était impossible de reculer sans arracher des écailles à son corps de serpent et cette perspective lui répugnait.

Soudain, une explosion assourdissante interrompit ses efforts frénétiques et une surface de métal s’abattit sur son dos. Il y eut immédiatement une nouvelle explosion, suivie du sifflement sinistre du dispositif d’autodestruction. Le métal en fusion brûla tout un côté de son corps de reptile et il réagit instinctivement en se glissant hors de l’épave de toute la vitesse dont il était capable.

Le garde gisait à terre, la tête à moitié arrachée par l’explosion qui avait amorcé le dispositif autodestructeur.

Sans avoir eu le temps de bien peser sa décision, Prosik sonda le garde mort en vue de réidmager son corps. Il opéra la fusion en conservant l’uniforme déchiqueté et quelques blessures sanglantes, mais mineures. L’opération fut accomplie en quelques secondes et Prosik se releva, sous sa nouvelle apparence, pour précipiter de nouveau le corps du garde dans le brasier infernal, au cœur de ce qui avait été l’un des dispositifs de mise en route des systèmes d’effacement du vaisseau.

Tandis qu’il se laissait choir à terre pour que les Terriens l’y découvrent un peu plus tard, il entendit au-dehors des bruits de pas qui se précipitaient vers la scène de l’explosion. Il n’ignorait pas qu’il venait d’ajouter une nouvelle dimension à son problème. Durant les brefs instants de sa transformation, il avait aperçu les poutrelles de soutien du bloc de propulsion, intactes sur le côté éloigné de l’épave. Si elles résistaient jusqu’au bout, il ne disposait plus à présent que d’une seule commande pour exécuter sa mission. Mais d’un autre côté, si son déguisement passait inaperçu, il aurait probablement un accès illimité aux restes du vaisseau d’effacement.