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S’il n’y a pas de bas, il ne peut pas non plus y avoir de haut.
Aphorismes du Raj Dud
La température, sur la côte de Floride mangée par les palétuviers, était descendue à six degrés Celsius pendant la nuit et Dudley resserra autour de lui sa couverture de grosse laine rouge pour regarder Osceola allumer son feu du matin. Avec ses tibias poilus qui ressortaient de dessous la couverture, il ressemblait à un étrange oiseau dépenaillé. Un visage tout en longueur, des cheveux blonds en fouillis clairsemé qui retombait tout autour de sa tête.
Il ne comprenait pas pourquoi Osceola s’obstinait à utiliser ce mode de cuisson primitif. Quelque chose dans son ascendance séminole, probablement. Il ne voyait pas d’autre raison. Elle aurait pu se payer la cuisine incorporée la plus moderne de tout le système solaire et les courbes de bénéfices de sa compagnie, le Consortium du verre Spirit, n’auraient pas dévié d’un millimètre.
Dudley regarda la végétation luxuriante qui l’entourait, puis la vieille cabane d’Osceola, l’endroit où ils se sentaient le plus chez eux sur la Terre. Il se tourna vers le ponton de bois à moitié croulant qui s’avançait dans l’estuaire. C’était vrai que cet endroit leur garantissait la tranquillité à laquelle ils tenaient tellement tous les deux.
Selon tous les critères contemporains, Osceola était une vieille femme laide, mais elle convenait parfaitement à Dudley. Il y avait des moments, toutefois, où il aurait préféré ne pas la voir s’habiller de manière aussi criarde. Ce matin, elle portait un muu-muu rose orné de grosses taches imprimées jaune vif et vert pâle. Ses cheveux longs et noirs étaient nattés et retenus sur son front par un bandeau mauve.
Ses bracelets d’or tintaient à ses poignets tandis qu’elle préparait une omelette avec des œufs de tortue qu’un Séminole de leur voisinage avait déposés la nuit dernière. Il était venu et reparti sans être vu, tout au moins de Dudley. Les Séminoles craignaient et vénéraient Osceola, qui savait toujours dire qui, parmi leurs voisins, avait apporté telle ou telle offrande propitiatoire.
Elle déposa la poêle sur les braises orange pour chauffer l’huile et parla sans se retourner.
— Ton enfoiré de neveu s’est fourré dans un sacré merdier, cette fois-ci. Je t’avais bien dit que ça finirait comme ça.
— J’aimerais bien que tu cesses de l’espionner, Oscie.
— Je ne fais rien que tu ne fasses toi aussi.
— Moi, j’ai besoin de savoir où il en est.
— Je t’avais averti de l’arrêter quand il a commencé à fourrer son nez dans les Spirales.
— Je ne t’ai pas empêché de t’informer sur elles, n’est-ce pas !
— Je me demande comment tu aurais fait.
Elle versa les œufs battus dans l’huile frémissante.
— Je ne crois pas que j’aurais pu faire quoi que ce soit pour l’arrêter après sa découverte fortuite.
— Fortuite, mes fesses ! Tu l’as manipulé exactement comme tu l’avais fait avec moi. Et ne crois pas que je suis trop conne pour deviner tes raisons. Tu t’obstineras jusqu’à ce que le père du gosse jette l’éponge.
— Toi-même, tu ne t’es pas privée de causer un ulcère au vieux L.H. à l’occasion, Oscie, gloussa-t-il.
Elle secoua la poêle d’un expert mouvement de poignet et la posa sur le côté dans les cendres grises.
— Tu veux des céréales ou de la brioche avec tes œufs ?
— Pourquoi pas les deux ?
— Parce que ta brioche est en train de devenir démesurée par rapport à ta tête, voilà pourquoi. Lutt commence à se douter de quelque chose en ce qui te concerne, figure-toi. C’est à cause de ces noms farfelus que tu donnes aux gens que tu lui envoies pour l’aider. Samar Kand, on n’a vraiment pas idée, Dud. Il faudrait qu’il soit complètement taré pour ne pas se douter qu’il y a quelque chose de bizarre dans l’air. Alors, qu’est-ce que ce sera ? La brioche ou les céréales ?
— La brioche.
Elle déposa l’omelette dans une assiette chaude, plaça une bonne tranche de brioche dorée à côté et mit l’assiette par terre devant lui.
Dudley s’accroupit et commença à manger. Une chose était sûre : quand on voyait Osceola allumer le feu pour préparer le petit déjeuner, on avait largement le temps de se mettre en appétit.
Elle se tenait au-dessus de lui, les mains sur les hanches.
— Lutt aurait pu se faire tuer là-bas, Dud.
— Ça n’aurait pas fait une grande perte pour toi.
— Il est de ton sang ! Parfois, je me pose la question. Tu n’en voudrais pas au gosse simplement parce que tu hais son père ?
Dudley répondit la bouche pleine d’omelette.
— Le hais pas, Oscie. Essayé, autrefois, de le sauver malgré lui. Pas réussi. Peut-être que je réussirai avec son gamin.
— Ce n’est plus un gamin ! C’est un foutu fils de garce et ne l’oublie jamais !
— Mais il n’est pas sournois comme son frère. Il a quand même quelques qualités.
— Cite-m’en une.
— Il est capable d’aimer une femme.
— Tu parles de toutes ces putes qu’il fréquente ?
Dudley essuya les dernières traces d’omelette dans son assiette avec un bout de brioche qu’il mangea avant de répondre.
— C’est la faute à son père, Oscie. L.H. souille tout ce à quoi il touche. Ma sœur n’aurait jamais dû l’épouser.
— Tu n’as pas été beaucoup plus malin qu’elle quand tu t’es associé avec lui.
— Ce fut une erreur, je le reconnais. Mais j’étais jeune.
— Et aussi empoté que maintenant. Je t’assure, Dud, que ces Hanson ne valent pas la peine qu’on s’occupe d’eux. Tu ferais mieux de les oublier.
— Mais Lutt est du même sang que moi, Oscie. Tu viens de le dire toi-même.
Elle se détourna pour préparer sa propre assiette et s’accroupit près du feu pour manger. Au bout de quelques secondes, elle demanda :
— Quand penses-tu retourner sur Vénus ?
— Quand ils seront assez nombreux à avoir besoin de moi là-haut.
— Besoin ! Tu n’es qu’un vieil emmerdeur, Dud. Je ne vois vraiment pas ce qui me fait rester avec toi.
— C’est que sans moi tu t’ennuierais à en crever, Oscie.
Elle lui fit un sourire qui dévoila ses grandes dents blanches.
— Tu as raison, et je ne cherche pas à le cacher. Mais nous devons être extrêmement prudents avec ces Drènes, tu m’entends ?
— Je t’entends.
— Cette Habiba pourrait nous donner plus de fil à retordre qu’une centaine de chats sauvages dans un enclos. Elle a peut-être l’air pacifique, mais je ne m’y fie pas du tout.
— Oscie ! Tu n’as pas essayé d’observer Drénor sans que je le sache, j’espère ?
— Je me mêle le moins possible de ce que font les Drènes. Mais il y en a maintenant un qui se promène en liberté dans nos laitues, si je puis m’exprimer ainsi. Et je ne te cache pas que je suis inquiète.
— Ce n’est qu’un gosse, Oscie.
— Mais il s’est mêlé d’approcher ton neveu ! Je t’assure, Dud, que ça pourrait dégénérer en de sérieux ennuis ! Il pourrait remonter jusqu’à toi !
— Nous veillerons, Oscie. Nous veillerons.
— Ce Drène pourrait rendre la situation si brûlante que même les scaphandres en incéram de ta précieuse Vénus ne pourraient rien pour nous sauver.
— Je t’ai dit que je ferai attention.
— Comme quand tu as laissé le vieux L.H. te voler quelques-unes de tes plus belles inventions ?
— Il n’a pas eu le plus important, Oscie.
— Mais il en a eu suffisamment pour devenir l’homme le plus riche de cet univers.
— Il y a des choses qu’on ne peut pas acheter, Oscie. Ne l’oublie pas.
— J’espère que tu ne te trompes pas. Tiens, voilà mon assiette. C’est ton tour de faire la vaisselle.