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L’annonce des fiançailles de Ms. Eola Van Dyke et de Lutt Hanson Junior a été rendue publique aujourd’hui à Spokane par les parents de la jeune fille, Mr. et Mrs. Percival S. Van Dyke. Aucune date n’a été fixée pour le mariage ; mais selon des sources bien informées, il pourrait être célébré à la Maison-Blanche, si les espoirs de Mr. Hanson se réalisent.
Article du Spokane Breeze
La chemise ouverte jusqu’au nombril, Lutt faisait face à la porte fermée du bureau de son père, dans le silo à missiles. Le redoublement d’activité causé par les ordres de Phœnicia faisait ce soir-là ressembler le complexe à une serre chaude, presque aussi chaude que les locaux de l’Enquirer. Conformément à sa politique éditoriale sur les économies d’énergie, le journal avait arrêté son système de climatisation et Lutt, dégoulinant de transpiration sur le torse et sous la ceinture, s’était réfugié dans le complexe en prétextant que c’était le seul endroit où Woon et lui pouvaient se rencontrer secrètement.
Woon, que les effets de serre de l’Enquirer rendaient lyrique, avait fait prendre des photos de Lutt au travail dans un véritable bain de vapeur.
— Les sondages approuvent à soixante et un pour cent le caractère de votre programme « conforme aux aspirations du peuple », déclara-t-il.
Que le peuple aille se faire foutre, pensa Lutt.
Mais la campagne marchait bien. Même Morey le reconnaissait. Que ce fût sur les ordres de Phœnicia ou simplement pour mettre un peu d’eau dans son vin, il ne faisait plus de remarques perfides sur « mon frère le Président ».
Attends seulement que je contrôle le ministère de la Justice, Morey, et je te montrerai comment la justice fonctionne sous mes ordres !
La visite qui avait fait le plus plaisir à Lutt était celle du major Capitaine. Elle était venue le trouver à l’Enquirer le jour même où sa candidature avait été annoncée et, voyant en Lutt un possible futur commandant en chef, s’était montrée concise et efficace.
— À la lumière de votre nouveau statut, Mr. Hanson, je voudrais mettre à votre disposition, au nom de notre général, toutes les facilités dont vous pourriez avoir besoin de la part du Commandement Général de la Patrouille de Zone. Il va de soi que nous travaillerons de pair avec les Services Secrets pour assurer votre protection officielle et que, si vous avez besoin d’un quelconque service de notre part, nous nous ferons un plaisir de mettre nos installations à votre disposition.
Lutt se disait qu’il avait fait preuve de beaucoup de retenue en ne lui demandant pas si elle voulait l’emmener pour interrogatoire. Elle avait dû aussi penser à leurs précédentes rencontres, car elle avait ajouté :
— Si j’ai commis un impair dans le passé, veuillez l’attribuer à une obéissance aveugle de ma part à mon serment d’allégeance.
— Si je gagne cette élection, Major Capitaine, soyez assurée que la P.Z. sera la première à en bénéficier.
Il trouvait cette réplique tout à fait digne d’un homme d’État et Woon l’en avait félicité.
— Vous commencez à parler comme un Président, ma parole ! Il ne nous reste plus qu’à leur distribuer quelques coups de pompe au cul pour qu’ils nous fournissent un entourage officiel adéquat.
Le résultat ne se fit pas attendre : trois escadrons de la P.Z. ; le premier à l’Enquirer, le second dans la propriété familiale et le troisième, mobile, pour l’accompagner pendant sa campagne. Les gardes Hanson et sa mère avaient protesté, mais Lutt avait répondu d’une voix toute sucrée :
— Ils font leur devoir en me protégeant. Vous ne voudriez tout de même pas que je demande à tous ces braves garçons de renoncer à leur devoir ?
Il trouvait amusant de voir la garde Hanson et la P.Z. se bousculer pour être plus près de lui et mieux l’espionner. Les gardes, naturellement, faisaient leurs rapports à sa mère. Et la P.Z., supposait-il, à Woon.
Moi, je n’ai que le Centre d’Écoute de Père pour m’informer.
Il regarda une fois de plus le bureau autour de lui. Il était resté à peu près comme il l’avait trouvé le soir où son père était mort. Lutt pensait avoir découvert la plupart des chausse-trappes, mais le Centre d’Écoute à l’étage l’intimidait toujours. Il devait y avoir un agencement dans tous ces pièges, pensait-il, mais il était incapable de mettre le doigt dessus. Il avait tout de même la satisfaction de savoir que ni Morey ni sa mère n’oseraient jamais aller aussi loin que lui, même si les gardes Hanson attendaient à l’extérieur en compagnie de l’escadron mobile de la P.Z. Les gardes avaient toujours refusé catégoriquement d’entrer dans les locaux personnels du vieux L.H.
Je crois que je commence à penser comme mon père. Et c’est peut-être justement l’erreur fatale à laquelle il s’attendait.
Les ordinateurs centraux continuaient à bourdonner et à engranger les informations sur les activités tentaculaires des Entreprises Hanson, bien que Phœnicia et Morey eussent essayé de couper toutes les connexions avec la Compagnie. Mais Lutt n’osait pas encore passer ses propres instructions dans le système. Quand sa mère se plaignait à Woon, le sénateur avait pour consigne de temporiser, d’essayer de gagner du temps.
Depuis le début, Lutt se servait de ces bureaux comme refuge, et il donnait à Woon et à Morey l’impression qu’il suivait d’ici leurs moindres mouvements, comme l’avait fait son père. Mais ils finiraient par le mettre à l’épreuve, et ils découvriraient peut-être la supercherie.
Merde ! se dit Lutt en regardant l’escalier mécanique qui conduisait au Centre d’Écoute.
Ryll, qui s’était contenté ces derniers temps d’un rôle d’observateur silencieux, protesta en percevant l’orientation des pensées du cohabitant de son corps.
Non, Lutt. C’est trop dangereux !
Si je ne peux pas me servir du Centre d’Écoute, je suis perdu. Je serai confiné au rôle de marionnette entre les mains de Phœnicia ou, encore pire, de Woon.
Lutt se leva de son fauteuil et le sentit en même temps vibrer anormalement sous lui. Instinctivement, il plongea au sol. Un tir oblique de fléchettes siffla au-dessus de sa tête, arrosant l’espace qu’il venait de quitter. Il les vit s’écraser contre une baie en verre blindé et retomber brisées par terre en crépitant. Un servorobot sorti d’une niche murale proche se précipita pour ramasser les morceaux.
Il pourrait être en train de ramasser également mes morceaux.
Votre père était une bête sauvage ! accusa Ryll. Ne vous approchez pas de ce Centre d’Écoute !
Trop tard, mon petit Ryll. Maintenant, c’est lui ou moi. Je ne vais pas me laisser battre par un macchabée !
Saisissant la canne de commande de son père, Lutt traversa l’espace qui le séparait de l’escalier mécanique et le mit en marche. Face aux sinistres avertissements gravés sur les contremarches, il se laissa porter jusqu’en haut en concentrant son attention sur les murs, le palier et l’étroit passage qui conduisait au Centre d’Écoute proprement dit.
Le vieux a peut-être placé d’autres pièges du même genre que ce fauteuil, qui n’explosent pas la première fois.
Par pitié, Lutt, redescendez, supplia Ryll.
C’est aussi dangereux de descendre que de continuer. Peut-être plus dangereux, même, pour quelqu’un qui n’a pas su résoudre le problème en haut. Cessez donc de me distraire. Cela seul pourrait nous être fatal.
Lutt s’arrêta sur le seuil de la pièce et examina l’encadrement de la porte. Aucun piège n’était apparent, mais il n’y avait rien eu non plus en bas pour révéler le secret du fauteuil.
Il appuya sur une commande de la canne et fit un pas de côté, mais la porte s’ouvrit sans incident. Lentement, prenant appui sur la canne comme il avait vu faire son père, il franchit le seuil.
Il se trouvait maintenant dans le sanctuaire sacré de son père. La coupole transparente qui contenait les « dernières volontés » adressées à Morey était demeurée intacte. Le dossier était visible à l’intérieur.
Lutt contempla les panneaux muraux autour de lui, avec leurs étranges configurations de graphiques et de diodes électroluminescentes. Il se rappelait que son père travaillait sur l’un de ces panneaux la dernière fois qu’il lui avait rendu visite ici. Oui, ce devait être celui-ci. Il les avait même comptés à partir du sol et du coin de mur le plus proche pour repérer son emplacement.
Qu’est-ce qui m’a poussé à faire ça ?
Était-ce quelque chose dans le comportement que son père avait eu ce jour-là ? Y avait-il une clé dans les gestes qu’il avait faits devant lui ?
Peut-être essayait-il de me montrer quelque chose. Une sorte d’épreuve pour savoir si j’avais remarqué.
Il se tourna vers la coupole transparente qui avait abrité le dossier portant son nom. La coupole était demeurée basculée en arrière sur ses charnières et, pour la première fois, Lutt remarqua la présence d’un fil rouge presque microscopique sous le joint. Il se pencha en avant pour l’examiner et suivre son cheminement autour du socle et vers le bas. Il continuait dans le joint du carrelage puis remontait le mur modulaire, oui, exactement jusqu’à l’élément que son père avait démonté puis remplacé.
Le fil rouge était-il ce qu’il semblait être ?
Lutt demeura un long moment à méditer cette idée.
« Le Centre d’Écoute t’appartient à présent, et il n’appartient qu’à toi. »
Les « dernières volontés » de son père.
Non, Lutt, ne faites pas ça ! implora Ryll en percevant la pensée qui se formait dans sa tête. Votre père était un homme à l’esprit retors et dangereux !
Il était aussi sur le point de mourir et il le savait.
Vous ne pouvez pas lui faire confiance ! C’est trop hasardeux !
Lutt ne répondit pas. Il posa la main sur l’élément qu’il avait repéré. D’un coup sec, il tira dessus et l’arracha au mur. Puis il le retourna dans sa main. Il était réversible ! Il le remit en place dans l’autre sens.
— Là-haut, Lutt !
C’était la voix de son père ! Il leva les yeux vers le plafond, qui s’était transformé en écran. Il vit son père assis devant ses ordinateurs centraux, dans l’autre pièce.
— Pas mal comme enregistrement, n’est-ce pas ? demanda l’image de son père. Réponds si tu veux, mais je ne suis malheureusement pas là pour faire la causette avec toi comme au bon vieux temps. D’ailleurs, ça n’a jamais été très passionnant, entre nous soit dit.
Son père le regardait directement du plafond. Ses yeux artificiels ressemblaient à des antennes d’insecte sous son front.
— Tu as eu du cran de me faire confiance, poursuivit la voix, mais je suppose que tu as reconnu dans ce fil rouge un de mes petits circuits tout ou rien. Quand même, tu ne pouvais pas en être tout à fait certain.
Un rire énorme secoua la silhouette assise dans son fauteuil au plafond.
— Vieux salaud ! s’écria Lutt. Tu es mort et tu trouves encore le moyen de te foutre de ma gueule !
— Inutile de glapir comme ça, reprit l’image enregistrée. Je te connais bien, tu sais, mon fils. Ça fait longtemps que je t’observe. Tu ne laisseras pas Morey ou ta mère mettre les pieds dans ce bureau, mais ils ont déjà essayé de déconnecter mon système de contrôle et de communication. Rien d’étonnant.
De nouveau, un grand rire secoua l’image du vieux L.H.
— À quoi joues-tu, cette fois-ci ? murmura Lutt.
— Le seul qui soit capable de détruire ces liaisons est sans doute ton oncle Dudley, poursuivit L.H. Je ne crois pas qu’il le fasse, mais tu dois tenir compte de cette possibilité. Ce vieux Dud a toujours été parfaitement imprévisible.
Une quinte de toux interrompit le monologue. Quand elle fut passée, l’image pointa un doigt vers Lutt en disant :
— Le Centre est à toi, mon fils. Mais il ne te servira strictement à rien si tu ne l’utilises pas de la seule bonne façon. En te montrant impitoyable.
— Encore en train de me mettre à l’épreuve, grogna Lutt.
— Les commandes du Centre d’Écoute se trouvent sous l’endroit où étaient les dernières volontés adressées à ton nom, reprit L.H. Dès l’instant où tu as pris ma note, tous les pièges mineurs à l’exception de celui qui protège la lettre destinée à Morey ont été désamorcés. Il est le seul à pouvoir prendre cette lettre, mais tu ne le laisseras jamais faire. Néanmoins, tu te demanderas ce que je lui disais et tu me maudiras chaque fois que tu y penseras. C’est une vilaine épine que je t’ai plantée dans le flanc, afin que tu n’oublies jamais mon conseil. Sois impitoyable, exactement comme je l’ai été. C’est la seule façon de gagner, mon fils !
Une fois de plus, la toux interrompit le vieillard qui parlait. Il reprit d’une voix faible, mais il ne fallait pas se fier aux apparences :
— Je crois que ta mère a trafiqué mon médicament. Mais c’est sans importance. De toute manière, je n’aurais pas pu durer longtemps. Elle a toujours été impatiente. C’est pour cela que je l’ai épousée. Je n’ai jamais trop aimé ses manières mondaines, mais c’est une vraie dure. Je m’étais dit qu’elle me donnerait des enfants coriaces.
Une vieille main noueuse s’agita du plafond dans la direction de Lutt.
— Adieu, Lutt. Cette fois-ci, c’est pour de bon. Tu crois que tu sauras être digne de mes attentes ?
L’écran du plafond s’éteignit.
Lutt toucha le socle de la coupole où s’était trouvée sa lettre. Il était froid. Il appuya sur le dessus. Rien ne se produisit. Le fil rouge ? Il glissa un ongle dessous et tira. Le socle s’ouvrit comme une coquille, dévoilant l’agencement habituel écran cathodique-clavier avec au-dessous un nouveau vidcom et son écran. Les doigts de Lutt dansèrent sur le clavier de recherche, tapant le nom de Morey, audio seul.
La voix de Morey sortit aussitôt du haut-parleur situé sous l’écran cathodique.
— Je te répète, Gil, qu’il nous bluffe. Je suis sûr qu’il n’a aucun moyen de nous espionner.
— Tu as peut-être raison, mais suppose que tu fasses erreur ? (Woon)
Un enregistrement, ou une conversation en temps réel ?
Lutt souleva la poignée de commande du vidcom et tapa le nom de Morey. Des lumières clignotèrent sur les panneaux muraux tandis que les circuits du Centre d’Écoute localisaient son frère. Une sonnerie retentit.
— Je me demande qui ça peut être, fit Morey.
Il y eut un déclic.
— Je croyais avoir dit que je ne voulais pas être dérangé ! s’écria Morey.
— Je te dérange quand ça me plaît.
Il y eut une exclamation étouffée à l’autre bout du fil.
— Où es-tu ? Je ne reçois pas d’image.
— Je vais te faire un dessin, dans ce cas. Mets-toi bien dans la tête que je ne bluffe pas. Woon ! Bougez votre cul d’ici et ne vous approchez plus de mon frère, ou je vous retire l’eau du bocal ! Vous saisissez ?
— Oui, oui, Mr. Hanson.
Lutt donna à sa voix une intonation grave, apaisante.
— Morey, j’aimerais que tu aies l’obligeance de veiller à ce que Mère ne me procure pas trop d’ennuis. De cette manière, tu pourras continuer à jouir de ton existence. Et, pour le cas où il te viendrait des idées de violence, je te signale que tout ce que je sais de toi deviendrait public dès l’instant où je ne serais plus là pour l’en empêcher. Absolument tout !
Il coupa la communication et s’apprêtait à remettre la poignée de commande en place lorsqu’il lui vint une nouvelle idée. Était-ce possible ? Il tapa Phœnicia. Rien ne se produisit. Quel nom son père lui donnait-il en privé ? Pas de surnom affectueux, c’eût été déplacé. Peut-être un nom de code. Il l’avait traitée de dure. Il essaya « dure ». Toujours rien. « Mondaine » ? Non plus. Il se laissa aller en arrière et explora sa mémoire. « Ne faire confiance à aucune femme », trop long. « Femme » ? Il essaya cela et entendit aussitôt la voix de sa mère.
— Lutt finira par céder quand j’aurai exercé assez de pression sur lui.
Un enregistrement ?
Oserait-il lui révéler qu’il pouvait l’espionner ? À qui était-elle en train de parler et où ? Chez elle ?
Il composa le numéro de la maison sur la poignée de commande et le bureau de sa mère apparut sur l’écran. Elle était assise derrière son imposante table de travail antique et la personne qui lui faisait face n’était pas visible.
— Ah ! tu es là, Mère, dit-il. Avec qui es-tu ?
— C’est gentil d’appeler, Lutt, répondit Phœnicia. Ton vidcom est sûr ?
— Personne n’a jamais pu installer d’écoutes dans le bureau de Père.
— C’est donc de là que tu m’appelles. Justement, j’aurais besoin de discuter de cela avec toi. Il me semble que Morey a le…
— Morey n’a pas à se mêler de ma campagne ni à mettre les pieds dans ces bureaux !
— Je n’aime pas beaucoup ce ton, Lutt.
— Morey continue de voir Gil et j’ignore qui d’autre est au courant.
Il appuya sur la touche d’identification de la poignée de commande et l’écran lui donna les nom et qualité de la personne assise devant Phœnicia. « Barbara Morrison, secrétaire administrative du sénateur Woon. »
— Si je t’appelle, Mère, c’est que j’ai appris que tu recevais Barbara Morrison, la secrétaire administrative de Gil. C’est cette personne qui est avec toi en ce moment ?
Phœnicia répondit d’une voix de glace.
— En quoi mes rencontres avec Barbara t’intéressent-elles ?
— Nos liens avec Woon doivent être tenus secrets jusqu’à ce que nous soyons prêts à les annoncer.
— Je suis tout à fait capable d’organiser des rencontres secrètes !
— Mais j’ai été mis au courant.
— De quelle manière ? demanda-t-elle, impérative.
— Je ne te le dirai pas.
— Tu es aussi mauvais que l’était ton père !
— Je peux être pire. De quoi Barbara et toi étiez-vous en train de discuter ?
— Elle dit que ta campagne se déroule très bien. Est-il exact que tu refuses tout débat public avec tes adversaires ?
— C’est exact.
— Est-ce bien avisé ?
— Nous n’aurons pas besoin de débat quand nous exhiberons Deni-Ra.
— Mais quelques débats contradictoires te fourniraient une magnifique occasion de montrer en public tes qualités d’homme d’État.
— Qui a dit ça ?
— Je n’accepte pas ce ton insolent !
— J’ai l’intention de remporter cette élection, Mère. Et tes rencontres avec Ms. Morrison pourraient nous causer des ennuis.
— À titre d’information, déclara Phœnicia d’une voix glaciale, je te signale qu’elle et moi avons justement discuté de cette question.
— Très intéressant. Et qu’avez-vous décidé ?
— Le sénateur annoncera bientôt publiquement son soutien à ta candidature. Il entraînera avec lui de nombreux partisans du P.I.A. Naturellement, le Parti pour l’Indépendance Américaine élèvera des objections, mais notre stratégie électorale doit tenir compte des voix contrôlées par le sénateur Woon.
— Ms. Morrison ?
L’écran se brouilla un instant, puis montra les deux femmes de profil. Super, ce gadget, se dit Lutt. Ms. Morrison était une petite brune au visage pincé et aux demi-verres rectangulaires qui allaient parfaitement avec son air asexué d’employée de bureau.
— Oui ? dit-elle en faisant face à l’objectif.
— Un instant, je vous prie.
Lutt tapa son nom sur le clavier en demandant sa fiche confidentielle. Sur l’écran supérieur s’afficha un bref compte rendu. Lieu de naissance, études, carrière professionnelle. Puis : « agent du P.I.A. au secrétariat du sénateur Woon. Adresse régulièrement ses rapports au Bureau central du P.I.A. ».
Il se tourna vers elle.
— J’ai été informé, Ms. Morrison, de vos activités d’espionne au détriment de Gil.
Elle étouffa une exclamation.
— Mais que dis-tu, Lutt ? demanda Phœnicia.
— Un peu de patience, Mère.
Il appuya sur la touche indiquant : « Informations compromettantes » et prit connaissance des nouvelles indications avec une jubilation grandissante.
— Je suis au courant de tout ce qui concerne votre petite maison de Virginie et les activités auxquelles vous vous livrez là-bas, Ms. Morrison, dit-il. J’ai également eu vent de votre marché avec l’ambassadeur de France. Il est dangereux de jouer sur deux tableaux à la fois. Vous ne saviez pas cela ?
Une main à plat sur chaque joue, elle regardait Lutt avec une expression effarée.
— Voilà ce que vous allez faire, Ms. Morrison, reprit Lutt. Vous allez dire au Bureau central du P.I.A. que Gil a retourné sa veste. Qu’il a l’intention de me trahir. Vous pouvez faire ça, n’est-ce pas ?
Elle hocha la tête sans retirer ses mains de ses joues.
— Vous leur direz que les bruits qui couraient sur ce prisonnier extraterrestre étaient faux. Il n’y a jamais eu un tel prisonnier. Vous saisissez ?
De nouveau, elle hocha la tête.
— Et vous me demanderez chaque jour de nouvelles instructions sur ce qu’il faudra dire au P.I.A. et à l’ambassadeur de France. C’est bien compris ?
— Oui, souffla-t-elle d’une voix à peine audible.
— Maintenant, quittez la maison de ma mère et faites en sorte que personne ne vous voie !
— Une seconde ! protesta Phœnicia.
Barbara Morrison hésita.
— Sortez ! ordonna Lutt.
La secrétaire administrative se hâta de gagner la porte. Lutt s’adressa alors à sa mère.
— Ta naïveté politique a failli détruire ma campagne, Mère. Elle était sur le point de m’entraîner dans un débat public où j’aurais été ridiculisé.
— Lutt… je te jure que je ne savais pas.
— Bien sûr que tu ne savais pas ! Aussi, dorénavant, tu t’abstiendras de toute initiative politique sans m’avoir préalablement consulté !
Elle se raidit.
— Je ne suis pas si stupide que tu le crois, Lutt. Et je suis ta mère.
— Mais tu ne diriges pas ma campagne.
— Très bien, Lutt.
Il se souvenait de l’avoir entendue employer exactement le même ton avec son père. Et il n’était pas dupe.
— Si tu essayes de me rouler, tu le regretteras, dit-il.
— Ce sont des menaces ?
— Je vois que je me suis fait comprendre.
— Mais je suis ta mère !
— Alors, comporte-toi en tant que telle !
— Je ne peux pas croire que ces paroles sortent de la bouche de mon propre fils !
— Encore une chose, Mère. Je veux que tu augmentes le budget de Samar Kand à mon atelier.
Elle se raidit de nouveau.
— Pour ces questions financières, Morey et moi avons décidé…
— Décidez le contraire, maintenant, Mère. Je suis sûr que tes amies mondaines aimeraient apprendre tous les détails sur la manière dont tu as failli bousiller ma carrière politique.
— Tu saborderais ta campagne uniquement pour me nuire ?
— Ne me mets pas au pied du mur, Mère. Je ne veux pas que ces petits détails viennent distraire mon attention quand il s’agira de remettre sur pied le G.O.P.
Il coupa la communication et leva les yeux vers le plafond.
— J’ai été assez impitoyable à ton goût, Père ?