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La liste des questions que je ne comprends pas ne cesse de s’allonger. Elle est peut-être beaucoup plus complexe que celle de n’importe quel autre Drène. Il me faut sans cesse peser un grand nombre de décisions ayant trait à des domaines de plus en plus vastes. Ah ! comme je ressens le terrible poids de mon ignorance !
Journal de Habiba
Lutt occupa une partie de son voyage vers Vénus à étudier des informations concernant la planète et à se demander s’il allait y trouver l’oncle Dudley. Peut-être ses détectives n’avaient-ils pas été à la hauteur en faisant leur enquête. Il était si facile, de toute manière, de disparaître de la circulation sur Vénus.
L’Amita-Oho, le vaisseau de la C.T.I. à bord duquel il se trouvait, offrait à ses passagers un grand choix de publications vénusiennes, parmi lesquelles une brochure intitulée : « Comment survivre dans un enfer torride. » Il relut plusieurs fois le premier chapitre :
« L’atmosphère vénusienne retient prisonnières les radiations infrarouges. L’effet de serre ainsi créé contribue à maintenir à la surface de la planète une température supérieure à 450 oC. Vous venez le sol rougeoyer en a/rivant. Sous une pression atmosphérique égale à plus de quatre-vingt-dix fois celle de la Terre, des vents vénusiens de quelques nœuds à peine sont capables de projeter d’un seul coup le visiteur imprudent dans un monde meilleur.
Les combinaisons incéram aux normes U.L. suffisent à compenser normalement la chaleur et la pression atmosphérique, mais certaines circonstances exceptionnelles peuvent signifier la mort pour vous. Méfiez-vous en particulier du danger présenté par les "thermosources", relativement nombreuses sur Vénus. On appelle ainsi de petites concentrations rocheuses, à la surface de la planète, où la température peut atteindre des valeurs extrêmement élevées.
Ces zones ne se différencient pas, à l’œil nu, des endroits où le sol rougeoie de manière normale. Elles sont cependant si chaudes que même le tissu incéram, à leur contact, fond en quelques minutes. Le "pied brûlant de Vénus" n’est pas une plaisanterie. Quand vous marchez à la surface de Vénus, ne vous arrêtez jamais. Consultez fréquemment vos indicateurs de température. Ne vous déplacez qu’en groupe. Ne sortez jamais sans votre pharmacie de secours, votre nécessaire de réparation incéram et un émetteur-récepteur en parfait état de fonctionnement. Soyez toujours muni d’un déflecteur de vent supplémentaire pour votre combinaison. »
Ryll, qui absorbait ces informations en même temps que Lutt, les trouvait effrayantes. Leur chair risquait d’être carbonisée avant même qu’il pût idmager une quelconque barrière. Il proposa à Lutt de créer plusieurs plaques de matériau incéram, pour parer à de telles éventualités.
Lutt fut enthousiasmé : Vous pourriez faire ça ?
Oui, mais il s’agit d’une matière complexe, et cela demande de l’entraînement. Je ne crois pas pouvoir le faire très rapidement.
Essayez à la première occasion, mais seulement quand personne ne pourra nous voir.
J’aurais dû y penser plus tôt, mais vous étiez tellement occupé, avec votre Agence de Presse des Spirales et la construction de votre nouveau vaisseau. Personnellement, je vous avoue que je ne serais pas tranquille de confier ce travail à cet assistant.
Samar connaît parfaitement son boulot.
Ryll eut la tentation de répondre par un reniflement sceptique, mais Lutt risquait de se méprendre et de croire qu’il voulait reprendre le contrôle de leur corps. Et ici, en plein espace, qui sait ce qu’il était capable d’inventer comme représailles ? Quoi qu’il en soit, ce Samar Kand préoccupait sérieusement Ryll. Ces « personnes providentielles » aux noms farfelus devaient bien avoir un lien entre elles.
Lors de leur dernière visite au labo avant le voyage, Samar s’était montré plus intéressé par la coque du nouveau Vortraveler que par le matériel de transmission instantanée de l’agence de presse. C’était la fin de l’après-midi, la veille du départ pour Vénus, et l’assistant au teint sombre, toujours dans l’ombre de Lutt, maigre comme un clou, leur avait fait faire le tour des installations. Son nez crochu avait palpité des narines quand il s’était penché pour leur montrer deux ouvriers en train de fixer le revêtement métallique d’une porte étanche.
— Tant qu’il n’y a pas de problème de surchauffe dans l’espace spiralien, le plastacier tiendra bon. C’est lui qui a la structure la plus résistante pour son poids.
— Mais les équipements de transmission ? avait demandé Lutt en montrant les deux ouvriers. Ces deux-là ne faisaient-ils pas partie de l’équipe qui travaillait au montage des émetteurs-récepteurs ?
— Tout ce dont tu as besoin sera prêt avant ta grande soirée promotionnelle, Lutt. Ne t’en fais pas.
— Je veux que tout soit de première qualité, Samar.
— C’est justement pour ça que le chantier n’est pas plus avancé. Certaines commandes de pièces ont dû être différées. Et ça nous revient cher ! Si tu avais un peu plus d’argent à investir, je pourrais mettre sur le chantier de nouveaux ouvriers, des robots. Cela accélérerait les choses !
Lutt, sachant qu’il avait déjà tiré de son frère et de ses autres sources autant qu’ils pouvaient donner, avait secoué négativement la tête.
— Dans ce cas, avait suggéré Samar, pourquoi ne pas retarder ce voyage sur Vénus ?
— Ne t’occupe pas de ça, Samar. Tu verras qu’à la fin ce sera Vénus qui nous permettra d’accélérer le chantier. Nous allons réaliser d’énormes profits.
— Puisque tu le dis, patron. Nous essayons de récupérer le maximum à partir de l’épave. Certaines structures internes n’ont pas été endommagées. Mais tu m’as bien dit de ne pas sacrifier la qualité.
— Agis pour le mieux, Samar. Et remets ces deux ouvriers sur les émetteurs-récepteurs. C’est notre chantier prioritaire, à présent.
Ryll n’avait pas jugé cet entretien satisfaisant. L’assistant de Lutt s’intéressait trop au vaisseau et pas assez aux équipements de transmission, ce qui était un bienfait mitigé du point de vue du Drène.
En cherchant à tirer de lui le plus grand nombre de renseignements possible pour perfectionner son vaisseau, Lutt avait paru lui offrir l’occasion rêvée de séparer enfin leurs chairs fusionnées. Mais malgré ses efforts désespérés, il n’arrivait pas à se souvenir du contenu des leçons dont il aurait eu besoin. Ses rêveries lui bloquaient la mémoire à chaque tournant.
Mais s’agissait-il bien d’un blocage dû à ses rêveries ? Il était évident que, si les Terriens acquéraient les moyens de se rendre sur Drénor, toute la drénité serait mise en péril. Or, Ryll venait de s’aviser qu’en influençant Lutt pour qu’il concentre ses efforts sur l’agence de presse au détriment de la construction du vaisseau il pouvait retarder celle-ci suffisamment pour donner aux Drènes le temps de trouver une solution au problème de cette planète maudite. Quelque chose de moins radical que (Habiba nous en préserve !) l’effacement total. Mais Lutt ne voyait dans cette agence de presse qu’un détournement provisoire de ses efforts, et tant mieux si cela pouvait rapporter de l’argent…
Ces Terriens étaient vraiment une création formidable : cupides, imprévisibles, faciles à corrompre. Le sénateur terrien qui avait facilité leur voyage lui avait paru dangereusement typique. Gilperton Woon et ses petits copains contrôlaient entièrement la C.T.I. Le sénateur avait paru amusé par le marchandage de Lutt, mais il y avait eu une certaine lueur dans son regard…
Un ennemi dangereux en puissance. Ade Stuart l’avait très bien évalué. Cela ne faisait pour Ryll aucun doute, mais Lutt ne voulait jamais écouter ce genre d’avertissement.
L’utilisation de faux papiers pour se rendre sur Vénus pouvait d’autre part se retourner contre Lutt, même si ses justifications paraissaient raisonnables.
Lutt voyageait sous le nom de Peter Andriessen, une signature qu’il utilisait quelquefois dans son journal. Il pouvait toujours dire que les gens célèbres avaient besoin de préserver leur anonymat en public, mais si les autorités l’accusaient de falsification de papiers d’identité ?
Maintenant qu’ils étaient pour de bon en route vers Vénus, Ryll ne cessait de se tourmente ! – l’esprit à propos des mille dangers qu’ils allaient courir. Pourquoi Lutt était-il si attiré par cette planète ? Elle n’avait rien de bien précieux, apparemment, en dehors de son potentiel géothermique, et encore cette source d’énergie était-elle beaucoup trop éloignée des planètes les plus industrialisées pour être d’une utilité pratique à plus ou moins brève échéance. Mais sur ce point Lutt avait les mêmes arguments que son père :
« L’histoire a toujours trouvé une utilité aux endroits les plus inhospitaliers. »
Et il citait des exemples qui s’appelaient : « la petite folie de Seward1, ou bien « l’affaire des déserts de Pluton ? »
Au milieu de leur second jour dans l’espace solaire ; Lutt quitta sa cabine à bord de l’Amita-Oho pour rejoindre ses compagnons de voyage dans le grand salon. L'Amita-Oho était un vénérable paquebot aux cabines spartiates, mais à la salle à manger et au salon luxueux, quoique décorés d’un vert hideux à enjolivures noires.
Vénus était visible sur l’écran-hublot avant, sous la forme d’une perle brillante qui grossissait d’heure en heure à mesure que le vaisseau approchait de sa destination.
L’augmentation énorme du prix des billets pour Vénus, récemment annoncée par le gouvernement, avait produit l’effet logique escompté. Le vaisseau était plus qu’à moitié vide. Lutt se demandait si Woon et ses amis avaient atteint le point de rendement non proportionnel. Mais il n’y avait pas beaucoup de concurrence dans le domaine du transport des passagers. Sans doute la C.T.I. avait-elle d’autres motifs. Lutt n’avait reconnu que trois autres journalistes parmi les passagers, et deux d’entre eux appartenaient à des publications connues pour soutenir l’administration en place. L’histoire de la Terre ne manquait pas d’exemples de l’utilisation des voyages « aux frais de la princesse » : comme puissant outil d’influence aux mains de ceux qui gouvernent.
L’une des journalistes présentes, Lorna Subiyama, posait un problème à Lutt. Elle connaissait son pseudonyme de Peter Andriessen et son attitude indiquait qu’elle l’avait reconnu. Billettiste bavarde à la chaîne de quotidiens All-Tex, Subiyama représentait une force dans la profession et elle était connue pour avoir quelquefois mis le gouvernement dans des situations embarrassantes. C’était une énorme femme au visage bouffi encadré par une épaisse perruque blonde. Ses yeux bleus étaient d’un calibre un peu trop petit pour toute cette chair, mais ils étaient dotés d’un regard perçant. Et c’était cette bonne femme qui se trouvait dans le même salon que Lutt, en train de jacasser avec une petite brune osseuse en combinaison-pantalon.
Lutt choisit un siège d’où il pouvait voir l’écran-hublot à l’avant. Subiyama interrompit immédiatement sa conversation pour venir s’asseoir à côté de lui.
— C’est fou ce que vous ressemblez à Lutt Hanson Junior, lui dit-elle.
— Le patron est un peu plus petit de taille, mais c’est vrai, j’entends ça tout le temps.
— J’ai déjà vu votre signature, lui dit Subiyama. Vous n’écrivez pas trop mal, pour quelqu’un qui habite un trou comme Seattle.
— Je m’adresserai à vous quand j’aurai besoin d’une lettre de recommandation, si le cas se présente, répondit Lutt.
Et si elle découvrait qui vous êtes ? demanda Ryll.
Ça lui fournirait la matière d’un bon papier et ça ferait affluer les nouvelles inscriptions à notre agence de presse.
— Je suis très amusée par tout ce que l’on raconte sur les volcans vénusiens et les énormes potentialités énergétiques de la planète, déclara Subiyama.
Ah, ah ! se dit Lutt. Elle a été recrutée par les industriels du pétrole pour fourrer son nez dans les projets de développement vénusien !
— Les volcans sont énormes, répondit-il, et les températures, rien qu’à la surface, sont assez élevées.
— Bof ! Notre brigade de sapeurs-pompiers, à Dallas, en viendrait à bout en moins d’une heure, de votre foutue planète.
— Je sais. Au Texas, tout est plus grand et plus beau qu’ailleurs.
— Tu parles, Charles ! Quand je monte dans ma bagnole, je peux conduire droit devant moi pendant trois jours, et je me retrouve quand même au Texas.
— J’ai eu une voiture comme ça, un jour.
Subiyama rejeta la tête en arrière en s’esclaffant bruyamment et lui donna une tape dans le dos propre à lui faire monter les larmes aux yeux.
— Tiens, tu m’plais, loi, mon pote !
Ça y est, se dit Lutt. Maintenant, je ne vais plus pouvoir m’en débarrasser.
De désespoir, il ferma les paupières.
Vous voudriez l’éloigner de nous ? demanda Ryll.
Je ne pense pas que ce soit possible. Elle a senti qu’il y avait un article à faire.
Au moment même où il émettait cette pensée, Lutt sentit ses yeux pivoter en dedans. Il eut soudain l’impression d’avoir un poids visqueux sur les cuisses et, ayant récupéré le contrôle de ses yeux, les baissa pour voir une boulette de protoplasme brun et gélatineux.
Choqué, il se débarrassa de la chose d’un vif revers de bras. La boulette atterrit sur les genoux de Subiyama, qui se dressa d’un bond en hurlant. La boulette tomba par terre où elle se déforma dans tous les sens, puis rampa vers Subiyama. Celle-ci recula jusqu’à la cloison, ses yeux agrandis d’horreur ne quittant pas la chose.
— Par les flammes de l’enfer, qu’est-ce que c’est que ce truc ? demanda quelqu’un.
Lutt avait l’impression de voir une grosse flaque d’excréments soudain devenue vivante. Elle s’étirait dans la direction de Subiyama et s’avançait vers elle en laissant derrière une trace baveuse. Une odeur douceâtre, qui semblait en émaner, parvenait aux narines de Lutt.
— Enlevez-moi ça de là ! hurlait Subiyama.
On a finalement réussi à s’en débarrasser, dit Ryll.
C’est vous qui avez fait ça ?
Je l’ai idmagé. Ce voyage commençait à devenir aussi monotone que Drénor elle-même. C’est toujours un divertissement intéressant que de créer un lumpy.
Que diable appelez-vous un lumpy ?
Tous les Drènes s’amusent à en fabriquer de temps en temps. Ce sont des organismes rudimentaires et stupides, qui tirent leur subsistance de l’atmosphère ambiante.
Pourquoi celui-ci est-il attiré par Subiyama ?
J’ai analysé la substance de ses vêtements, qui émettent des effluves gazeux à peine perceptibles. Ces effluves constituent à présent la nourriture de base de mon lumpy.
Mais qu’est-ce que nous allons faire, maintenant ? Comment leur expliquer ?
Ramassez-le et mettez-le dans votre poche. Vous direz que c’était une plaisanterie.
Le lumpy avait presque atteint la chaussure de Subiyama. Elle s’était dressée sur la pointe des pieds, collée à la cloison, tremblante, laissant échapper un gémissement sourd tandis qu’elle le fixait des yeux.
Un petit groupe s’était formé autour d’eux, mais personne n’osait s’approcher de trop près du lumpy.
— Comment est-ce arrivé jusqu’ici ? demanda quelqu’un.
— C’est tombé brusquement sur les genoux de ce type, fit quelqu’un d’autre en désignant Lutt du doigt.
Lutt se leva et se fraya un passage à travers le cercle des curieux. Puis il se baissa et ramassa le lumpy à deux mains. Cela avait la consistance de la gélatine. Il fouira la boulette dans une de ses poches et se tourna vers Subiyama avec un grand sourire.
— Je t’ai eue, hein ? J’ai tout plein d’autres trucs comme ça avec moi. Je te les montrerai, si tu veux. On m’a tellement répété qu’on s’ennuyait à en mourir sur Vénus !
— C’était une blague ! s’exclama quelqu’un.
Subiyama le foudroya du regard.
— Les plaisantins comme toi, on devrait les boucler au fin fond de l’enfer !
Lutt haussa les épaules et retourna s’asseoir.
Subiyama sortit dignement du salon.
La brune osseuse à qui Subiyama parlait quand Lutt était arrivé se tourna vers lui avec un sourire. Il lui fit un clin d’œil.
— Ce truc m’aurait drôlement rendu service, il y a une heure, dit-elle. Je croyais qu’elle ne s’arrêterait jamais de me parler du Texas.
Tout le monde éclata de rire dans le salon, mais personne ne vint s’asseoir à côté de Lutt. Il se laissa aller en arrière et ferma les yeux, en espérant que cela serait interprété comme une indication de plus qu’il voulait rester seul.
Pourquoi êtes-vous obligé de faire pivoter ainsi nos yeux pour idmager ? demanda-t-il à Ryll.
Ce n’est pas absolument indispensable dans toutes les formes d’idmagie, mais cela aide à la concentration.
Je me sens tout drôle dans ma tête quand vous faites ça.
Dans « notre » tête, corrigea Ryll. Voulez-vous que je le refasse avec votre participation active ? Nous pourrions par exemple reconstituer le lumpy sur la tête de cette brune.
Je préfère qu’on le fasse simplement disparaître. Ma poche est toute mouillée.
D’accord. Allez-y, faites pivoter nos yeux.
Lutt essaya de faire ce que Ryll disait, mais n’éprouva aucune impression de mouvement.
Attendez, je vais le faire, lui dit Ryll.
Lutt sentit ses yeux tourner lentement dans le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre. La faible lueur visible à travers ses paupières fit place au noir total, puis fut remplacée par un point brillant pas plus large qu’une tête d’épingle.
Concentrez-vous sur la petite lumière, lui dit Ryll.
Lutt sentit soudain toute son énergie cérébrale canalisée vers l’intérieur de la tête d’épingle, qui se mit à gonfler puis à émettre des ondes concentriques, comme la surface de l’eau troublée par un caillou.
La masse moite du lumpy disparut de sa poche.
Ça prend toujours aussi longtemps ? demanda Lutt.
Je l’ai fait lentement pour que vous puissiez participer. Un Diseur accompli peut réaliser l’opération en un clin d’œil. Aimeriez-vous essayer tout seul, cette fois-ci ? Voyons si vous êtes capable d’idmager un petit objet inanimé.
Vous croyez que j’y arriverai tout seul ?
Seulement si je vous facilite les choses, mais cela nous aidera à combattre la monotonie du voyage. Concentrez-vous.
Que dois-je créer ?
Essayez avec un grain de sable, pour commencer. Souvenez-vous de bien vous concentrer sur les impressions que donne un grain de sable à la vue et au toucher.
De nouveau, Lutt sentit ses yeux pivoter en dedans et le point lumineux apparut. Il se concentra de la même manière que quand il était petit et que sa gouvernante lui disait de prier très fort pour obtenir quelque chose dont il avait envie. Lutt avait toujours prié pour avoir ce qu’il voulait. Des gadgets électroniques, la plupart du temps. Un jour, il avait prié pour que meure Henry Ivory, un de ses camarades de classe qui avait douze ans. Ils cherchaient tous les deux à obtenir les faveurs de Marika Perino, une fille de leur classe physiquement précoce. Mais cette jeune beauté avait pris des plis adipeux répugnants quand elle avait atteint l’âge de quatorze ans.
Encore heureux qu’Henry ne soit pas mort ! songea Lutt. Je me serais retrouvé avec Marika sur les bras ! Marika Frita, comme on l’appelait ensuite.
Cessez de rêver et concentrez-vous !
Lutt reporta son attention sur ce qu’il était en train de faire.
Ça semble ridicule de créer juste un grain de sable.
Plus tard, vous pourrez peut-être essayer de transformer la silice du sable en verre, puis en fibre optique. Cela s’appelle idmager en chaîne, c’est très intéressant à apprendre.
Durant près d’une heure, Lutt s’escrima, sans obtenir le moindre résultat.
Ryll l’arrêta finalement en lui disant :
Je crois que vous n’y arriverez jamais seul.
Les Drènes sont les seuls à savoir idmager ?
On ne connaît pas d’exemple concernant une autre race. Ce qui ne signifie nullement que la chose soit impossible. On nous enseigne que tout ce qui est créé par la pensée peut exister dans l’univers extérieur.
Ça ne paraît pas très logique.
Habiba, notre Collectrice Suprême des Contributions, nous dit toujours qu’en théorie un non-Drène serait parfaitement capable d’idmager, dans certaines circonstances, un ensemble précis de conditions apparemment inconnues dans notre univers.
Lutt sentit ses yeux pivoter vers l’extérieur. Il les rouvrit et regarda l’écran-hublot. La perle de Vénus était devenue bien plus large. La lumière du soleil faisait jouer des reflets d’un jaune crémeux sur ses nuages d’acide sulfurique. À un endroit, une tache orange dans la couverture nuageuse indiquait la présence d’une éruption volcanique.
Une hôtesse de bord vint s’asseoir à côté du siège de Lutt pour voir le spectacle sur l’écran.
— C’est le mont Maxwell qui est en éruption, dit-elle. Il n’y a rien à craindre. Nous nous poserons sur un plateau qui se trouve au moins à dix mille kilomètres au sud-est dit volcan.
Les conversations autour de Lutt s’étaient intensifiées tandis que d’autres passagers se tournaient vers l’écran et commençaient à poser des questions à l’hôtesse. Lutt n’écoutait qu’avec une partie de son attention.
Qu’est-ce que ça pouvait lui faire que le volcan Maxwell ait plus de quinze kilomètres de haut, soit près du double de l’Everest ?
— Ce n’est que l’un des très nombreux volcans de Vénus, expliqua l’hôtesse. Ils crachent régulièrement du soufre et des flammes.
— C’est peut-être à cela que l’enfer est censé ressembler, déclara un passager.
— Il serait souhaitable que la France et la Chine règlent enfin leurs différends et nous laissent aménager cette planète, dit un autre passager.
— Vous savez quelle température règne sous la surface, à l’endroit où se trouvent certains P.C. militaires ? demanda quelqu’un, qui répondit aussitôt à sa propre question : au moins six cents degrés centigrades !
Lutt songea, en entendant cela, aux trois combinaisons incéram qu’il s’était achetées pour ce voyage.
« Nous garantissons que, même sous la surface, l’élévation de température au niveau de la peau ne dépassera pas un degré centigrade, lui avait promis le vendeur. Ce sont les meilleures que vous puissiez trouver sur le marché. Elles sont de qualité égale à celles que les militaires utilisent. »
Lutt se demandait s’il n’aurait pas dû faire plusieurs magasins pour comparer. Mais son vendeur travaillait pour l’une des compagnies du vieux L.H., et la préparation de la soirée promotionnelle et de son voyage à Vénus avait occupé la plus grande partie de son temps.
J’aurais dû demander conseil à Murphy, pensa Lutt.
Qui est donc ce Murphy ? lui demanda Ryll.
Lutt lui expliqua ce qu’était la « Loi de Murphy2 », en ajoutant : Chaque fois que j’apprends quelque chose en recevant des baffes, je me dis : « Murphy m’a encore eu. »
Un lutin irlandais imaginaire. C’est vraiment amusant.
Mais Murphy est comme un virus qui s’adapte aux antibiotiques à mesure qu’on les découvre. Il frappe rarement deux fois de la même manière.
Pourquoi n’avez-vous pas maudit ce Murphy après notre collision dans l’espace ?
Ça ne m’est pas venu à l’idée, tout simplement.
Les Drènes n’accusent jamais aucune entité extérieure pour les fautes qu’ils commettent. Nous sommes responsables de toutes nos erreurs. Elles proviennent généralement de nos motivations inconscientes. Votre docteur Freud s’est longuement étendu là-dessus, je crois.
L’école de psychologie murphienne me convient davantage. Son meilleur précepte est d’éviter de commettre deux fois la même erreur.
Si la première ne vous a pas tué.
J’espère, en tout cas, que Murphy ne nous attend pas au tournant. Mon intention est de procéder à notre première transmission à partir d’un P.C. militaire.
Vous ne croyez pas que nous ferions mieux, d’abord, d’essayer nos combinaisons incéram à ces températures ?
Vous avez sacrément raison ! La seule manière de battre Murphy est de prévoir le plus tôt possible chacun de ses mouvements.
— Bon Dieu ! Vous avez vu ça ? s’écria l’un des passagers.
Lutt reporta son attention sur l’écran. Des traînées distinctes s’étaient formées au milieu des nuages d’acide, avec des taches jaune clair et foncé ponctuées de boules de feu orange.
Les passagers discutaient avec animation des conditions atmosphériques à la surface, de la guerre, de la durée de leur séjour. Ceux qui étaient déjà venus sur Vénus expliquaient aux autres à quoi ils devaient s’attendre. La plupart de leurs explications étaient déjà dans les brochures que Lutt avait lues.
L’un de ces habitués de Vénus leur parla des facilités hôtelières.
— Les deux hôtels de la C.T.I. au spatioport sont les meilleurs. Vous pouvez vous loger pour moins cher, mais il y aura probablement des microfailles dans le système d’isolation. Les températures intérieures ne seront insupportables que si vous êtes à court d’argent. Et vous ne devrez pas quitter votre armure, même au lit.
— Ça vous rendra malades de ne jamais pouvoir ôter votre combinaison, renchérit un autre vétéran.
— On n’a pas intérêt à manquer d’argent sur Vénus, fit remarquer la brune de tout à l’heure.
Celui qui leur avait parlé des hôtels ajouta un conseil pratique :
— Vous feriez bien d’acheter tout de suite votre billet de retour et de le laisser au comptoir de la C.T.I.
— C’est ce qu’il y a de plus raisonnable, en effet, approuva quelqu’un d’autre. Personne ne pourra vous le voler, à moins d’être capable de reproduire votre empreinte rétinienne.
En entendant cela, Lutt revint à une autre de ses préoccupations. Il portait sur lui son billet de retour, sous la forme d’une fine plaquette dure en incéram, à l’intérieur d’un portefeuille lui aussi en incéram. Bien qu’il eût été prévenu des dangers présentés par cette solution, il l’avait choisie à cause de son identité d’emprunt. Certes, son empreinte rétinienne était dans les fichiers des militaires, mais il faudrait qu’il protège le billet de retour contre les bandits et les assassins. Un billet pour la Terre signifiait la survie pure et simple pour tout un lot d’aventuriers désillusionnés qui traînaient sur Vénus. Des mercenaires, pour la plupart, rejetés à la fois par l’armée chinoise et la française. Ils n’attendaient plus que la mort, quand le gouvernement cesserait de les assister.
Aucun des autres passagers n’avoua qu’il avait déjà son billet de retour sous forme de plaquette incéram ; mais les perceptions de Lutt, amplifiées par la fusion drène, décelèrent de nets signes d’inquiétude dans certains visages qui l’entouraient, ainsi que des intonations stressées dans les voix de quelques-uns.
Lutt palpa la poche intérieure où se trouvait son portefeuille pour s’assurer que le rabat était doublement fermé.
Je pourrais probablement idmager un nouveau billet si nous perdions celui-ci, avança Ryll.
C’est le « probablement » qui ne me plaît pas beaucoup.
Je ferai un essai quand nous serons dans notre chambre. Regardez ! Nous allons nous poser !
Des cocons de sécurité se mirent en place automatiquement autour de chaque passager qui se trouvait dans le salon. À vitesse réduite, l’Amita-Oho s’enfonça dans les nuages d’acide, pour émerger bientôt au-dessus du plateau nommé Plaine de Yornell et de la massive dalle isolante qui constituait les fondations de Gorontium, la sixième ville de Vénus en importance et la place forte de la Légion étrangère française.
Lutt se souvint de la description que donnaient les brochures : « L’isodalle en incéram a deux cents mètres d’épaisseur. Elle est refroidie par un système de circulation d’eau couplé avec des échangeurs au fréon. »
L’écran leur montrait le spectacle crépusculaire d’un agrégat de monticules et de surfaces bombées. C’était la cité proprement dite, qui se dressait sur sa dalle au-dessus de la plaine de Yornell obscurcie par les brumes.
Les assureurs du vieux L.H. l’avaient mis au courant des conditions qui régnaient ici, mais aucune de leurs explications ne l’avait vraiment préparé à la réalité. Ils ne s’intéressaient qu’à l’aspect statistique.
« Aucune police couvrant Vénus ne vous assurera contre les risques de rupture de la dalle. Ce sont des catastrophes qui arrivent parfois. »
L’un des voisins de Lutt commença à lui parler avec volubilité de la vie sur Vénus tandis qu’ils se posaient avec un léger rebond et attendaient les instructions de l’équipage pour débarquer.
— Presque toute l’eau est importée de l’extérieur. Ils la traitent avec des anti-évaporants chimiques. Ça lui donne un aspect de pisse rosâtre.
L’expert en questions hôtelières ne voulut pas le laisser avoir le dernier mot :
— Attendez de la voir partout autour de vous, dans les canaux. Personnellement, je préfère me déplacer en airtram, ou bien à pied, si je n’ai pas à aller trop loin.
La brune qui avait déjà parlé lui demanda s’il n’était pas dangereux de se déplacer à pied.
— Sur les quais en synthon aux bords des canaux, ou sur les passerelles pour piétons, ça ne l’est pas, répondit l’expert. Mais n’allez pas dans les ruelles écartées, à moins d’être bien escortée.
Une hôtesse arriva alors et les conversations cessèrent.
— Nous allons vous distribuer vos combinaisons de débarquement, dit-elle. Mettez-les aussitôt. Nous sommes à votre disposition pour vous aider à le faire si vous en exprimez le désir. Vous pourrez retirer vos bagages enregistrés dans le hall de la spatiogare. Le secteur compris entre la passerelle de débarquement du vaisseau et la spatiogare est entièrement protégé par une coupole incéram. Suivez bien les indications. Des plans de Gorontium autorisés par la Légion vous seront proposés dans la zone de retrait des bagages. Certains secteurs de la ville sont interdits. N’essayez pas d’y pénétrer. Ceux d’entre vous qui sont attendus doivent se rendre au point de contrôle des non-voyageurs après avoir retiré leurs bagages. Nous vous souhaitons la bienvenue sur Vénus.
Ryll, conscient d’être entraîné à son corps défendant dans une situation pleine de dangers, ressentit un étrange picotement, presque agréable. Il s’en trouva fort étonné. Il commençait enfin à se faire une idée de ce que Lutt devait éprouver quand il flirtait avec le désastre.
Allons rejoindre Murphy, pensa Lutt à son intention.