53
Grand Old Party (G.O.P.), anciennement parti Républicain. Entité politique quasi défunte, disposant d’un siège au Sénat et de deux à la Chambre des Représentants pour la session actuelle. Le G.O.P. n’a proposé aucun candidat aux élections présidentielles au cours des quatre-vingts dernières années et n’a fourni aucun gouverneur d’État depuis cinquante ans.
Mémento politique de Driesen
trente-septième édition
Nishi se tenait sur la véranda de sa villa-prison, admirant les lueurs du soleil couchant sur les eaux vertes de la Méditerranée. Elle entendait Lorna qui travaillait à l’étage et Lew dans la cuisine, qui aidait le chef. Il excellait dans ce rôle, pensait Nishi, mais il avait la main un peu lourde quand il s’agissait de doser le basilic. Il faudrait corriger cela. Et il ne supportait pas la boisson. Elle l’avait vu un peu trop souvent plongé dans un état d’hébétude alcoolique. Lorna ne semblait pas s’en préoccuper outre mesure. Elle était avec lui comme une mère indulgente avec un enfant turbulent.
Nishi avait trouvé son enlèvement bizarre, presque amusant. Durant le vol de retour au-dessus du pôle, elle avait dit au commandant d’escadron O’Hara qu’elle était volontairement partie avec Lutt dans l’intention de l’épouser et il en avait paru surpris. Il s’était plaint devant elle de la « rupture de contrat » concernant l’émetteur-récepteur que Lutt devait fournir à la Légion et avait déclaré qu’il demanderait de nouvelles instructions à ses supérieurs.
Sur le sentier de pierre qui montait de la jetée, Nishi vit s’avancer un légionnaire accompagné d’une femme boulotte vêtue d’une longue robe noire. Une nouvelle servante ? La Légion veillait à ce qu’elle ne manque de rien. Mais les questions qu’on lui posait sans cesse sur le communicateur spiralier lui montraient bien qu’elle détenait un excellent levier de négociation. Parfait ! Son père lui avait appris à toujours négocier à partir d’une position forte.
Ils ont besoin de moi. Quand Subiyama aura fini d’écrire son histoire, nous ferons venir les Hanson et nous obtiendrons ce que désire la Légion. Je ne dois pas oublier les devoirs de ma famille envers la Légion.
Nishi poussa un profond soupir. Elle se sentait étrangement soulagée de se retrouver à bonne distance de la famille Hanson. J’ai besoin d’un peu de temps pour analyser mes sentiments. Lutt me manque, mais…
Le légionnaire et la femme abordèrent le dernier tournant avant de grimper l’escalier qui conduisait sur la terrasse de la villa. Quand la femme leva la tête, Nishi la reconnut.
Mrs. Ebey ! Les Hanson l’auraient-ils envoyée comme émissaire ?
Le légionnaire était le commandant O’Hara, un garçon dynamique aux cheveux noirs ondulés et à l’amour-propre très développé. Il se jugeait irrésistible, mais Nishi n’avait eu à le remettre à sa place qu’une seule fois. O’Hara avait la Légion dans l’âme. Il s’arrêta au pied des marches qui menaient à Nishi et empêcha Mrs. Ebey d’avancer plus loin.
— Cette femme prétend détenir des renseignements précieux qu’elle ne révélera qu’à vous, mademoiselle, dit-il.
— C’est bien, Commandant. Je connais Mrs. Ebey.
— Elle n’a pas d’arme sur elle, dit O’Hara.
— Que ferais-je avec une arme ? protesta Mrs. Ebey.
— Vous pouvez nous laisser, Commandant, dit Nishi.
O’Hara se retira, non sans avoir préalablement gratifié Nishi d’un long regard admiratif.
— Eh bien, que me veulent les Hanson ? demanda Nishi quand elles furent seules.
— Au diable les Hanson et tous leurs désirs ! s’exclama Mrs. Ebey.
— Je ne comprends pas. La dernière fois que je vous ai vue, vous disiez que vous étiez riche grâce à la mort de L.H.
— Il m’a menti ! Il m’a menti sur toute la ligne ! Pas un seul mot sur moi dans son testament !
— Que venez-vous faire ici, dans ce cas ? Quelles sont ces informations que je dois être la seule à entendre ?
— Les Hanson m’ont mise à la porte, mais certains gardes et domestiques me font encore leurs confidences, Miss Nishi. Les Hanson ont de grands projets. Ils veulent marier Monsieur Lutt à une pimbêche de la haute société et le faire candidat à la Présidence des États-Unis. Voilà ce que j’ai entendu dire.
— Au nom de tous les saints, comment peuvent-ils s’attendre à ce qu’il soit élu ?
— Ils vont essayer, en tout cas, et ils disent que la victoire leur est assurée grâce à un prisonnier qu’ils ont fait.
— Un prisonnier ? Quel prisonnier ?
— Ils disent qu’il s’agit d’un des légionnaires qui vous ont enlevée.
— Mais il ne manque personne à la Légion ! Il est vrai qu’il y a eu une certaine confusion à un moment, d’après ce que j’ai entendu dire. Peut-être des volontaires qui se sont mêlés d’eux-mêmes au commando. Mais tous ceux qui en faisaient partie à l’origine sont rentrés sains et saufs.
— Je n’en sais pas plus, Miss Nishi.
— En outre, il ne s’agissait pas d’un enlèvement. Ils sont venus dans l’idée de me secourir. Nous sommes en train d’éclaircir cette méprise. Mais je peux vous assurer qu’ils n’ont perdu aucun homme dans cette opération.
— Cette histoire de prisonnier n’est qu’un bruit qui court ; mais ce qui est certain, c’est qu’ils vont présenter Monsieur Lutt à la Présidence et que le mariage dont je vous ai parlé aura lieu. Madame Phœnicia l’a dit de sa propre bouche.
— Pourquoi m’apportez-vous ces informations, Mrs. Ebey ?
— J’espérais que vous me donneriez du travail, Miss Nishi. J’ai investi mes dernières économies dans ce voyage et je me retrouve sans un sou.
— Qu’est-ce qui me dit que vous n’êtes pas une espionne au service des Hanson ?
— Eux ? Je leur crache dessus ! L.H. et ses belles promesses !
— Je pense que je vais courir le risque, dit Nishi.
— Il n’y a aucun risque, Miss Nishi. Un seul mot de votre part et je tue n’importe quel Hanson de mes mains.
Nishi frissonna devant tant de venin dans la bouche de la vieille femme, mais ne laissa rien paraître quand elle répondit :
— Allez trouver le commandant O’Hara pour lui dire que je vous ai engagée comme femme de chambre personnelle. S’il vous demande quels renseignements vous m’avez apportés, répondez-lui la vérité. Mais j’y pense, si Lutt se lance vraiment dans la carrière politique, les informations compromettantes que nous détenons sont encore plus précieuses.
— Puissiez-vous causer leur mort à tous, Miss Nishi !