46

Les rapports de nos services de renseignements sur Vénus font état de l’intérêt de plus en plus marqué que porte la Légion à Lutt Hanson Junior. Je recommande qu’il soit surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre et que l’un de nos meilleurs agents infiltré son équipe de recherche dans l’atelier qu’il dirige à proximité du domaine familial.

Major Paula Capitaine
Note de service destinée à la Sécurité P.Z.

Pour la première fois de mémoire de Drène, Habiba en appela directement à son peuple, court-circuitant l’Élite et se montrant à tout le monde tandis qu’elle survolait Drénor dans sa coupole. La spirale hiérarchique de l’Élite, au-dessous d’elle, ne fournissait que l’énergie motrice tandis que, juchée sur sa sellette, Habiba passait royalement en revue les Contribuables massés sur la plaine selon ses ordres.

Le soleil de midi, filtré par le bouclier protecteur, projetait des ombres ternes sur le paysage qui paraissait légèrement repoussant à Habiba. Mais elle écarta ces pensées, craignant qu’elles ne parviennent jusqu’aux Élites en transe au-dessous d’elle.

Utilisant l’amplificateur à la base du dôme, Habiba exhorta son peuple :

— Soyez courageux et patients ! Faites confiance à l’amour que je vous porte. Le bouclier idmagé nous protège efficacement. J’œuvre pour que le sort de tous soit amélioré et pour que reviennent les beaux jours des Histoires d’antan.

Le peuple, les yeux levés vers elle avec adoration, répondit par une immense clameur de soumission.

— Drénor doit demeurer le sanctuaire inviolable de tous les Drènes, poursuivit-elle. La succession paisible de nos jours heureux sera restaurée.

Et tandis qu’elle se déplaçait au-dessus des foules, elle répétait inlassablement ces paroles.

Quand elle remit le Dôme à sa place au sommet du Cône de Contrôle, Habiba renvoya tout le monde à l’exception de Mugly et attendit silencieusement que l’Élite fût sortie. Elle se demandait si ses paroles avaient apaisé les esprits ou ajouté à l’inquiétude générale. C’était Jongleur qui lui avait suggéré de lancer cet appel après avoir décelé des signes d’angoisse grandissante parmi le peuple.

— C’est ce ciel gris, plus que n’importe quoi, qui est responsable de tout, avait-il dit.

Elle suivit Jongleur des yeux tandis qu’il s’éloignait en dernière position dans la file. Elle le vit se retourner pour lancer un regard préoccupé en direction de Mugly. Mais il obéit aux instructions qu’elle lui avait données et sortit en même temps que les autres. On pouvait toujours compter sur son indéfectible dévotion.

Lorsqu’elle demeura seule avec Mugly, Habiba contempla, par-dessus la tête de celui-ci, l’Océan de Toutes Choses, en s’attardant sur les reflets luisants qui dansaient à la surface grise et huileuse. Le paysage était enrobé d’un double mur de poussière volcanique et la lumière filtrée s’accordait parfaitement à la scène.

Mugly s'éclaircit la voix.

— Vénérée Habiba, je suis ravi que vous ayez enfin consenti à me voir.

— Il était indispensable que nous avons un entretien, Mugly. De tous mes Contribuables, vous êtes celui qui risque le plus de se lancer dans des actions que je n’ai pas prévues.

— Habiba !

— Inutile de le nier. Je sais parfaitement que vous me dissimulez une partie de vos pensées, d’une manière qu’il m’importe peu de connaître.

Mugly, dont les pensées secrètes avaient été coupées de son esprit conscient en prévision de ce qu’il croyait devoir être un Psycon, fut profondément ébranlé par ses paroles. L’injustice apparente de l’accusation lancée par Habiba l’emplissait d’une violente amertume. Mais, avant qu’il pût répondre, la Collectrice Suprême ajouta :

— Il m’a été rapporté que vous répétez partout que le bouclier protecteur n’est pas suffisant pour nous mettre à l’abri d’une attaque des Terriens.

Comme cela faisait partie des pensées qu’il avait retranchées de son propre esprit conscient, Mugly ne put que rester bouche bée devant la mine sévère de celle qui lui faisait face. Il avait l’impression de se trouver subitement plongé en pleine folie. Habiba le confondait-elle avec quelqu’un d’autre ? Était-ce la vraie Habiba qu’il avait devant lui ?

— Si ce bouclier ne suffit pas, Mugly, que pourrions-nous donc faire de plus, à votre avis ? demanda-t-elle.

C’était un test bien étrange qu’elle lui faisait passer là, décida Mugly. Voulait-elle le pousser jusque dans ses ultimes retranchements ? Pas suffisant, ce bouclier ? Qu’auraient-ils pu faire de plus ?

— Tous les Drènes se demandent de quelle manière parer une attaque des Terriens, si jamais elle se produisait, dit-il.

— Et quelle est la manière que vous préconisez pour votre part, Mugly ?

— La décision est de votre seul ressort, vénérée Habiba.

— De même que la construction du premier vaisseau d’effacement ? Cela aussi était de mon seul ressort ?

Mugly trouva cette remarque déconcertante. Il était persuadé que c’était Habiba elle-même qui avait, d’une manière ou d’une autre, fait préparer le vaisseau. Quel genre de méthode employait-elle donc avec lui ? Il n’avait pas souvenance d’une pareille épreuve dans le passé. Avait-elle implanté en lui l’ordre de tout oublier ?

— Je vous obéirai en tout, vénérée Habiba, murmura-t-il.

— C’est faux ! Jongleur m’obéit, mais pas vous !

— Habiba !

— Parlez ! ordonna-t-elle. Que préconisez-vous pour nous rendre invulnérables ?

— Idmager des armes défensives ?

— Aaah ! Je pensais bien que c’était quelque chose comme ça que vous aviez dans la tête.

Mugly sentit la colère monter en lui.

— Je n’avais rien de tel dans la tête jusqu’à ce que vous me fassiez cette demande ! Mais cette situation de crise appelle peut-être des mesures radicales.

— Vous ne vous engagez pas, Mugly ! accusa-t-elle.

Il prit une longue inspiration. Il percevait l’odeur repoussante de sa propre fureur.

— Puisque vous insistez, Habiba, je suis prêt à discuter avec vous sur la nature de ces armements défensifs.

— Ainsi, c’est ce que vous préconisez finalement !

— Je ne préconise rien du tout ! C’est vous qui avez mis la question sur le tapis !

— Amer est le jour où vous vous permettez de lancer une fausse accusation contre votre propre Habiba.

— Une fausse accusation ? Mais vous n’avez cessé de…

— Il suffit ! Je vous avertis solennellement, Mugly l’Aîné, que vous n’êtes pas au-dessus des blâmes.

— Habiba ! Je vous assure que je fais tout mon possible pour vous servir de mon mieux. Quant à la question des armements défensifs…

— Elle est déjà définitivement close ! Si nous créons des armes, la possibilité de lancer une attaque anticipée contre la Terre dominera tous les esprits. Cela conduirait inévitablement à la destruction de tout ce qui nous est cher. Même les plus nobles et les plus élevés d’entre nous ne pourraient empêcher l’escalade d’une frénésie destructrice qui contaminerait l’univers tout entier. Je ne tolérerai l’existence d’aucune arme sur Drénor !

Mugly se mit subitement à trembler, hébété par la pensée qui venait de le frapper.

— Mais ce vaisseau d’effacement n’est-il pas une arme ? demanda-t-il.

Habiba se tourna vers lui, à son tour frappée d’hébétude. Mugly avait raison. L’horrible processus était déjà enclenché. Elle se mit également à trembler d’une manière incontrôlable.

— Je regrette, Habiba, murmura Mugly.

Elle lui répondit d’une voix rauque et sinistre adaptée à la grisaille du jour qui les entourait :

— Le temps des regrets est largement dépassé, Mugly.