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Quand je serai grand, je serai président. Mais non ! Pas de la compagnie à papa ! Président du Système Solaire !

Lutt Hanson Junior à l’âge de dix ans

— Les Élites sont en train de se disperser avec votre message, annonça Jongleur en pénétrant dans les appartements privés de Habiba. Puis il ajouta : Bientôt votre projet sera un fait accompli.

— J’aimerais que vous cessiez d’utiliser ces clichés terriens ! lui dit Habiba sèchement. Je trouve que cette planète occupe déjà une trop grande place dans nos existences.

Voyant que Habiba était nerveuse, Jongleur se sentit tout d’abord coupable de l’avoir contrariée, puis sincèrement contrit.

Il faut lui laisser le temps de récupérer, se dit-il.

Il se concentra sur des thèmes d’apaisement et fit du regard le tour de la chambre où il se trouvait. L’endroit où vivait Habiba l’avait toujours surpris par son caractère modeste et rustique. C’était une bâtisse en pierre et en pisé qui ne comprenait que trois pièces et qui présentait de nombreux signes de décrépitude. Elle se trouvait à la base du cône, sous une voûte haute, cachée parmi de vieilles jarres et des piles de vieilles écorces de graines. Habiba y restait attachée pour des raisons sentimentales, disait-elle. C’était sa première demeure, celle qu’elle avait idmagée au milieu d’une prairie de fleurs germinales le Premier Jour de Drénor.

Cela faisait maintenant presque une heure qu’elle avait quitté le dernier Psycon et elle paraissait si bouleversée que son Premier Diseur se faisait du souci pour elle.

— Sortons un peu, dit-elle.

Jongleur cligna des yeux en signe d’assentiment mais attendit sans bouger. Elle disait souvent cela ; et tant qu’elle n’avait pas donné l’exemple, il ne savait jamais si elle voulait vraiment sortir au grand air, ou simplement dans la lumière artificielle de la base du cône, où l’on avait répandu du terreau sur le soubassement calcaire pour simuler un environnement naturel. Cela n’avait rien à voir avec un parc résidentiel, mais Habiba disait que cet endroit la mettait en communion avec son peuple, particulièrement avec les Aînés qui vivaient à de grandes profondeurs sous la surface.

— Toucher la terre de Drénor m’empêche de me donner de grands airs et de me comporter à la manière vaniteuse des dirigeants de seconde zone de notre univers, déclara Habiba en s’arrêtant au milieu du jardin surmonté d’une coupole et en regardant autour d’elle dans la lumière jaune verdâtre.

Jongleur avait l’habitude de ces petites homélies. Elles renforçaient ses convictions selon lesquelles, d’une part, tous les Drènes devaient tendre vers une perfection absolue de l’existence et, d’autre part, l’observation régulière de l’évolution des mondes idmagés enseignait les faiblesses inhérentes aux autres créatures sentientes.

Jongleur n’osait pas exprimer ses propres craintes à ce sujet – que les créatures idmagées et leurs mondes ne soient, au contraire, le reflet des imperfections du caractère drène. Il le pensait, cependant, et Habiba avait donc pu connaître ses craintes à l’occasion du dernier Psycon.

— Avez-vous remarqué l’odeur de Mugly quand il se met en colère ? demanda-t-elle.

Jongleur frissonna. S’il l’avait remarquée ! Tous les Drènes savaient depuis leur tendre enfance que la colère produisait une odeur propre à vous distendre les narines et à vous écœurer de toute violence. Mais, avant Mugly, Jongleur n’avait jamais connu d’exemple de cette odeur naturelle.

— À son odeur, je sais que Mugly représente un retour atavique à une ancienne forme drène, reprit Habiba. Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi un tel phénomène se produisait précisément maintenant.

Jongleur attendit qu’elle développe ce point fort intéressant, mais elle changea de sujet.

— Le Vaisseau d’Excursion dont votre fils s’est emparé était conçu pour se rendre uniquement sur la Terre. À votre avis, Mugly a-t-il été mêlé à sa création ?

Jongleur la regarda avec de grands yeux. Quelle question ! Habiba n’avait-elle pas accès aux pensées de tous à l’occasion du Psycon ?

Elle augmenta sa confusion en murmurant ensuite :

— Je suis au courant de vos écarts en ce qui concerne le bazel, Jongleur. Je les tolère parce qu’ils ne sont pas excessifs.

— Beaucoup d’entre nous…

— Je sais.

Bien sûr qu’elle sait. Mais alors, pourquoi cette question sur Mugly ?

Comme si elle lisait encore dans ses pensées comme au Psycon, Habiba murmura :

— Nous sommes obligés de nous demander si ce retour atavique dont nous parlions à propos de Mugly ne cache pas d’autres traits susceptibles de porter atteinte à la sérénité des Drènes.

Jongleur réprima de justesse son réflexe glandulaire de défense. Il aurait donné beaucoup pour pouvoir mâcher en cet instant un peu de bazel, juste assez pour calmer ses nerfs.

— Imaginez-vous ce qui se passerait si les Terriens capturaient ce vaisseau intact ? demanda Habiba. Ils seraient capables de venir jusqu’ici avec leurs horribles armes !

— Mais le bouclier que nous avons…

— Ne suffira peut-être pas à nous protéger indéfiniment.

Habiba se tourna soudain vers la double porte qui conduisait dans le couloir extérieur. À ce moment-là seulement, Jongleur entendit du bruit. Il s’émerveilla de la finesse des perceptions de Habiba. Quelqu’un arrivait.

La poignée de la double porte tourna en cliquetant et les vantaux s’ouvrirent vers l’intérieur, poussés par un jeune Diseur d’histoires qui s’approcha d’eux en courant, retenant d’une main sa casquette jaune flasque pour l’empêcher de s’envoler.

Des ennuis ! se dit Jongleur.

Personne n’aurait songé à interrompre un entretien entre Habiba et son Premier Diseur sans un motif grave.

Le Diseur Junior s’immobilisa au bord du jardin de Habiba et s’inclina très bas.

— Je vous demande pardon, dit-il, mais j’ai un message urgent à vous transmettre. Le vaisseau volé est entré en collision avec un appareil terrien et l’épave se trouve en ce moment entre les mains de la Patrouille de Zone.

— Des survivants ? demanda Jongleur d’une voix chevrotante.

— Nous cherchons à obtenir le plus de détails possible. Selon un rapport en provenance de la Terre, Lutt Hanson Junior se serait tiré indemne de l’explosion dans l’espace de son vaisseau expérimental.

— Et mon fils ?

— Aucune nouvelle pour le moment, mais il y a eu un incendie à bord.

— Ohhhh ! gémit Jongleur.

— Maîtrisez-vous, Jongleur ! ordonna Habiba. La situation est très grave.

— Oui… oui, bien sûr.

— Comment sait-on qu’il s’agit d’une collision ? demanda Habiba.

— Nos détecteurs dans les Spirales. Une enquête a été ordonnée sur le retard fâcheux dans les transmissions.

— Cela s’est passé… dans les Spirales ? demanda Jongleur.

— Au Premier Stade d’approche. Nous ignorons si le vaisseau terrien aurait été en mesure de franchir les Deuxième et Troisième Stades.

— Lutt Hanson Junior…, murmura Habiba. C’est le dangereux Terrien dont les expériences ont été la cause de la crise actuelle.

— Mon fils…, commença Jongleur.

— Pardonnez-moi d’être cruelle, Jongleur, fit Habiba, mais la mort serait sans doute préférable à la capture.

Le Diseur Junior n’avait cependant pas terminé.

— Mugly nous affirme que son Vaisseau d’Excursion était programmé pour s’autodétruire plutôt que se soumettre à l’examen des sondes terriennes, dit-il.

— Mais puisque c’était une collision ! fit Jongleur.

Tous trois se mirent à réfléchir sur les facteurs inconnus de l’accident. Habiba fut la première à reprendre ses esprits.

— Nous n’avons pas une seconde à perdre, dit-elle. Cette connaissance qu’ont les Terriens de notre utilisation des Spirales doit être absolument effacée. Peu nous importe de savoir si elle nous a été volée ou si elle est le fruit de recherches indépendantes.

Jongleur fut sidéré de la violence potentielle contenue dans cet ordre.

— Vous parlez sérieusement ? demanda-t-il.

— Qu’on envoie immédiatement des agents sur place. Ce fauteur de troubles, Hanson, doit être empêché de nuire. Qu’on l’enlève, si nécessaire, mais qu’on évite de répandre le sang si possible.

Jongleur ne trouvait plus sa voix pour parler. Répandre le sang ! Mais c’était une impossibilité quasi physique pour un Drène ! Le meurtre n’était accessible qu’à un petit nombre de formes de vies primitives idmagées par les Drènes, et encore à condition de disposer du Libre Arbitre.

— Le Libre Arbitre ! fit Habiba, comme en écho aux pensées de Jongleur.

Celui-ci comprenait très bien le désarroi qu’il devinait en elle. Le Libre Arbitre… Combien de fois Habiba ne les avait-elle pas mis en garde contre cette perpétuelle source d’ennuis… Mais elle ne faisait rien (le pouvait-elle seulement ?) pour y remédier. Pas plus que pour remédier au bazel.

— Eh bien ! Allez immédiatement vous occuper des détails, ordonna Habiba.

Profondément troublé, Jongleur prit congé de la Collectrice Suprême. Ses pensées ne pouvaient faire autrement que suggérer des limitations aux pouvoirs de Habiba, ces pouvoirs que Jongleur et les autres Drènes tenaient pour acquis depuis des générations et des générations.

Jongleur entendit derrière lui le pas rapide et traînant du jeune Diseur d’histoires au moment où il quittait la grande salle du cône au plafond en coupole.

Et moi qui rêvais qu’un jour prochain mou petit Ryll aurait sa casquette jaune ! Oh ! là ! là ! Qu’est-il donc arrivé à mon fils ? Oh ! là ! là Pourquoi n’ai-je pas suivi les avis de mes Aînés en lui mettant un Redresseur jaune ?

C’était la crainte du qu’en-dira-t-on, s’avisa-t-il, qui l’avait empêché de suivre ces conseils. Les Redresseurs étaient de petites créatures vivantes à fourrure, d’un contact infiniment doux, sans visage et sans appendices, qui projetaient des pensées rééquilibrantes dans le psychisme des personnes redressées. Mais cela se voyait toujours et les gens avaient tendance à éviter ceux qui étaient porteurs de Redresseurs. Nul ne tenait à laisser voir continuellement ses pensées. Et il se trouvait que les Redresseurs lisaient les pensées de tous ceux qui n’étaient pas trop loin d’eux.