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Les Terriens attachent une grande importance à leurs outils et autres jouets similaires. Les armes les attirent tout particulièrement, bien que l’expérience ait prouvé qu’elles sont aussi dangereuses pour ceux qui les utilisent que pour ceux qui sont censés être leurs ennemis.
Commentaire de Habiba
Nishi apporta son dîner à Lutt le premier soir où il avait repris conscience et l’informa que le lupanar volant venait de regagner son port d’attache de Gorontium. Par le hublot armé de la salle de dispensaire où il se trouvait, il voyait les contours de la ville que baignait une lumière blafarde orangée.
Il trouvait Nishi resplendissante dans sa combinaison-pantalon blanche extrêmement moulante. Prenant une profonde inspiration pour écarter toute pensée lubrique, il se concentra sur ses yeux en amande.
— Qu’est devenu tout mon matériel ? demanda-t-il tandis qu’elle posait le plateau sur la table de chevet et redonnait forme à son oreiller. Mes caméras…
— Elles sont en sécurité dans une pièce voisine. Rien ne semble avoir été endommagé.
— Comment pouvez-vous le savoir ?
— J’ai jeté un coup d’œil. Ces caméras ont beaucoup de valeur ?
— Énormément.
— Je m’en doutais un peu. J’y ai apposé le sceau de la maison pour que personne n’y touche.
— Pourquoi vous donnez-vous toute cette peine pour moi ?
— J’ai lu pas mal de choses sur vous. Je m’intéresse à votre histoire.
— Et vous êtes curieuse d’en savoir plus.
— Il y a de ça, c’est vrai. Mais j’ai l’esprit pratique, également. Vous êtes riche et célibataire.
Il était entièrement conquis par une telle candeur. Elle n’y allait pas par quatre chemins. Il constituait un beau parti pour elle et elle ne cherchait pas à le cacher.
— Je suppose que vous pourriez même vous laisser convaincre que je possède un certain charme physique, dit-il.
Elle lui mit ses lunettes sur le nez.
— Ça, ce n’est pas difficile, fit-elle. Vous êtes courageux, vous avez un air intellectuel qui me plaît. Si je dois me donner un jour à un homme, ce sera à quelqu’un dans votre genre.
— Et vous aimeriez être riche ?
— Oh oui !
Non seulement conquis, mais amusé à présent, Lutt entra dans le jeu de son honnêteté candide.
— Vous vous imaginez très bien épousant quelqu’un de très riche ? Que feriez-vous de particulier ?
— Je surveillerais son régime et sa santé. Je suis très, très bonne cuisinière. Je l’aiderais à recevoir des gens importants.
— Mais les gens riches ont des cuisiniers, et que savez-vous de la manière dont on reçoit dans le beau monde ?
— Les cuisiniers ont besoin d’être dirigés. Quant au beau monde, je pense que vous seriez surpris si je vous révélais les noms de quelques personnalités qui nous ont rendu visite ici.
— Je n’en doute pas. Mais la manière de recevoir ici est peut-être un peu… simple. C’est-à-dire…
— Oh ! mais le côté sexuel n’est qu’un aspect de la chose. On nous enseigne ici à découvrir ce que les hommes veulent en réalité. Je suis très forte dans ce domaine.
— Alors, vous savez exactement ce que je veux ?
— Bien sûr. Vous me voulez. Mais il n’y a pas que cela. Vous voulez surtout acquérir un grand pouvoir.
Lutt fut frappé par sa perspicacité.
— Je vois que vous êtes surpris, continua Nishi. Mais ce n’est pas tout, monsieur Hanson. Il y a en vous quelque chose de très étrange. C’est dans vos yeux.
Il fut soudain sur ses gardes.
— Qu’est-ce qu’ils ont, mes yeux ?
Elle les considéra gravement. Ils étaient grands, de couleur olive.
— Vous voyez tout au fond des choses, dit-elle. C’est peut-être parce que vous avez frôlé la mort de près. Mais… non ; il y a autre chose. Votre vision ne ressemble à celle d’aucune autre personne de ma connaissance.
— Et qu’en concluez-vous ?
— Expliquez-moi comment fonctionnent vos caméras.
Ce brusque changement de conversation l’étonna.
— Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Je fais du cinéma d’amateur. Il y a peut-être ici pour moi une occasion de plus d’aider un homme riche et important.
— De quelle manière ?
— Qui peut savoir la valeur de certaines scènes, si elles étaient filmées ?
— Quelles scènes, par exemple ?
— Celles qui se passent à l’intérieur de ce lupanar.
Une fois de plus, il fut étonné.
— Vous n’aviez jamais entendu parler de cet endroit ? demanda-t-elle.
— Un peu, oui. Y a-t-il un règlement qui interdise de filmer ici ?
— C’est une maison privée, qui appartient à D’Assas Anon. Rien n’est impossible, à condition que Madame l’autorise.
Elle s’assit sur le bord du lit et lui prit la main gauche dans ses deux mains.
— Parlez-moi de vos précieuses caméras, lui dit-elle.
Pourquoi pas ? se demanda-t-il. Cela nous permettra d’avoir quelque chose eu commun.
Il venait de s’apercevoir que ce qu’il désirait le plus au monde en ce moment était d’avoir le plus possible de choses en commun avec cette charmante, cette ravissante jeune personne.
— Quel âge avez-vous ? lui demanda-t-il.
— Vingt-trois ans. Vous m’apprendrez à me servir de vos caméras ?
— Allez m’en chercher une.
Elle se laissa glisser gracieusement au bas du lit, quitta la salle et fut de retour quelques instants plus tard avec un étui en incéram contenant l’une des caméras.
Lutt se redressa dans son lit, prit la caméra sur ses genoux et commença à lui en expliquer le fonctionnement.
Nishi apprenait vite et posait des questions pertinentes.
— Et si quelqu’un essayait de l’ouvrir pour découvrir ses secrets, elle exploserait ? demanda-t-elle.
— Elle est programmée pour s’autodétruire.
— Qui, dans la Légion, est au courant de l’existence de vos caméras ?
— Le colonel Paul et… c’est tout, à ma connaissance.
— Il s’est fait tuer en essayant d’aller chercher le corps de Mme Humperman.
— Je… je n’étais pas au courant.
— Ces Spirales où vous envoyez vos signaux, où se trouvent-elles au juste ?
— Partout. N’importe où. Je n’en sais rien.
— Pourquoi leur donnez-vous ce nom de « Spirales », dans ce cas ?
Il ne pouvait pas lui parler du Vortraveler ni des Drènes, mais il fallait bien qu’il dise quelque chose. Gêné, il murmura :
— C’est parce qu’on éprouve une drôle de sensation de torsion quand on se sert de la caméra.
De toute manière, c’était la vérité.
— Et la transmission se fait instantanément ?
— Presque.
— Vous croyez qu’un jour quelqu’un pourra voir vos Spirales ?
— Je l’espère bien.
— Vous pouvez également transmettre des messages sans images ?
— Naturellement.
— Et personne ne peut les capter sans l’équipement approprié ?
— Bien sûr que non.
— La Légion serait certainement très intéressée par tout cela, monsieur Hanson.
Il vint soudain à l’esprit de Lutt qu’il avait peut-être affaire à une espionne de la Légion. Et il y avait sans doute des micros cachés dans cette salle. Vénus était un endroit dangereusement compliqué.
— À quel point pensez-vous qu’elle serait intéressée ? demanda-t-il.
— Au point d’avoir personnellement veillé à ce que l’on vous mette dans une salle exempte de tout dispositif d’espionnage, monsieur Hanson. Pour un homme d’affaires, je vous trouve bien peu conscient des possibilités de votre invention.
Piqué au vif, il répliqua :
— Et vous, vous me paraissez bien maligne, pour une chanteuse vierge de vingt-trois ans dans un lupanar de la Légion étrangère.
— Mon père disait toujours que cela s’expliquait par mes origines bourgeoises. Je pense que vous avez besoin de moi, monsieur Hanson.
C’était la vérité et il le savait. Il tendit la main pour lui toucher les fesses en disant :
— Vous avez sans doute raison.
Nishi eut un brusque mouvement de recul. Ses traits exprimèrent la colère, puis s’apaisèrent.
— Ce n’est pas encore le moment, monsieur Hanson.
— Je préfère que vous m’appeliez Lutt.
— Très bien. Mais ne croyez pas que cela vous autorise à prendre des libertés avec mon corps… Lutt.
— Vous n’avez pas envie que je prenne des libertés ?
Elle le dévisagea un instant d’un air songeur, puis déclara :
— J’ai dû être un peu trop franche avec vous. Il me serait agréable d’être riche, mais vous pensez peut-être que je vous ai fait des avances.
Lutt sentit une montée de désir.
— Est-ce que j’ai ma chance ?
— Peut-être. Mais nous parlions de vos caméras.
— Que voulez-vous savoir encore ?
— Je vais transmettre quelques images aux vôtres, sur la Terre, en leur disant où vous êtes. Je leur expliquerai que je travaille pour vous. Il est bon que votre famille soit mise au courant de votre situation.
— Pourquoi ?
— La Légion est parfois impitoyable, Lutt. Mais elle est capable de s’incliner devant une position de force, quand il faut négocier.
— Et en ce moment, je suis son prisonnier, plus ou moins.
— Pas du tout ! Vous êtes l’hôte d’un intermédiaire indépendant. Et cet intermédiaire voudrait aussi y trouver son profit. Il s’agit d’affaires, ne l’oubliez jamais, Lutt.
— Vous voulez dire que les propriétaires de ce… de cette entreprise veulent leur part du gâteau.
Elle haussa les épaules en un mouvement typiquement latin.
— Je crois que nous pouvons les empêcher de se montrer trop gourmands. Ils ne voudront pas tuer la poule aux œufs d’or. (Elle se pencha pour lui pincer la joue.) Et vous êtes un gros, gros poulet.
— Mais suis-je votre poulet à vous ?
— Vous l’êtes peut-être, mais ce n’est pas une raison pour faire déjà le coq avec moi.
Elle avait, en disant ces mots, un adorable sourire qui lui flottait au coin des lèvres.
— Donnez-moi un baiser pour sceller notre marché, dit-il.
— Quel marché ?
— Ne travaillez-vous pas pour moi ?
— Vous ne me l’avez pas encore dit.
— D’accord ! Vous êtes engagée à l’Enquirer. Je vous nomme correspondante locale à part entière.
— Avec quel salaire ?
— Que vous donne-t-on ici ?
— Trois cents nouveaux francs par mois, et j’empoche la moitié de mes pourboires. Les bons mois, je me fais facilement un millier de vos dollars.
— Votre salaire de départ à l’Enquirer sera de cinq mille dollars.
— C’est beaucoup trop. Je n’ai pas l’intention de gagner la différence dans votre lit. Non ! Disons deux mille, plus les frais, et cinq pour cent de ce que la Légion vous donnera par mon intermédiaire. Ça ira comme ça ?
Plus charmé que jamais par son honnêteté candide, Lutt hocha la tête en disant :
— C’est d’accord.
— Et maintenant, parlons encore de cette caméra.
— Je vous ai expliqué son fonctionnement.
— Oui, mais si ce n’était pas un appareil de prise de vues, simplement un émetteur-récepteur, pourrait-on le miniaturiser ?
— Euh… oui, je suppose.
— Dans ce cas, je vais faire immédiatement parvenir un message à vos employés pour leur demander de fabriquer cet appareil pour la Légion. Ils vous le paieront très cher. Oui dois-je contacter ?
Il était amusé par sa cupidité, mais se disait : pourquoi pas ?
— Faites transmettre les instructions à Samar, dans mes ateliers, par l’intermédiaire de l’Enquirer. Servez-vous de ça, ajouta-t-il en désignant la caméra sur ses genoux. Faites-le tout de suite. Et s’ils vous font des difficultés, vous n’aurez qu’à me les passer pour confirmation.
— C’est comme cela que l’épouse d’un homme riche aide son mari dans son travail ? demanda Nishi.
Lutt éclata de rire.
— Ainsi, vous en avez vraiment après mon argent.
— N’oubliez pas mes origines bourgeoises. Ce que je veux, c’est une demande, et pas des propositions.
— Nishi chérie, vous arriverez peut-être à vos fins.
— Quand cela ?
Soudain prudent, mais toujours amusé, Lutt murmura :
— Sur ce point, nous sommes pareils. S’il s’agit de mon corps, c’est à moi de décider quand.
— Excellent ! fil Nishi. Vous commencez à apprendre à négocier. Mais ce n’est pas encore tout à fait au point. Vous avez besoin que je vous donne quelques leçons.
Elle prit la caméra et, lentement mais avec méthode, la régla pour lui faire émettre le signal de communication avec la station terrestre. Puis elle la braqua sur Lutt.
Celui-ci repoussa son plateau tandis que le visage de Ade Stuart s’inscrivait sur l’écran de contrôle.
— Lutt ? C’est bien vous ?
— En personne, Ade.
— Où diable êtes-vous donc ? Tout le monde vous croyait mort !
— Dans le dispensaire du lupanar volant de la Légion, sur Vénus. Ce sont eux qui m’ont sauvé.
— Dans le… Seigneur Dieu ! Je suis sûr, Lutt, que, si vous tombiez dans une fosse à merde, on s’apercevrait qu’il y a de l’or dedans ! Qui est derrière la caméra ?
— Une nouvelle employée, Nishi D’Amato. Notez qu’elle est engagée à deux mille par mois plus les frais. Comment s’est passée la soirée promotionnelle, au fait ?
— Un tabac ! Ces images des combats ! Les correspondants présents ont adhéré à cent pour cent. Nous avons fait la une de tous les journaux importants du pays et on nous réclame à cor et à cri à l’étranger.
— L.H. n’a pas appelé ?
— Juste pour demander une copie de l’état des ventes. Mais, dites-moi, êtes-vous gravement blessé ?
— Je serai sur pied d’ici un jour ou deux.
Il prit la caméra et la braqua sur Nishi.
— Je vous présente Nishi D’Amato, fit-il. Elle a quelques instructions à donner, que vous vous chargerez immédiatement de transmettre à Samar, aux ateliers.
Nishi sourit de toutes ses fossettes, puis redevint grave.
— Tout d’abord, dit-elle, vous contacterez l’ambassade de France à Washington, puis le gouvernement français à Paris, par l’intermédiaire de votre propre ambassade, pour leur faire savoir que M. Hanson est ici, sous la protection de D’Assas Anon, à qui appartient ce vaisseau.
— Vous voulez que je leur dise exactement où il se trouve ?
— Mais bien sûr.
— Faites ce qu’elle dit, intervint Lutt.
— Je veux bien, mais votre mère risque de trouver ça pire que quand elle vous croyait mort. C’est-à-dire… ça lui a fait un choc, mais…
— Faites ce qu’on vous dit, Ade.
— La vie de M. Hanson en dépend, déclara Nishi. Vous ne devez pas perdre une seconde.
— Ce sera fait. D’accord. Il y a autre chose ?
D’une voix nette et efficace, économisant ses mots, Nishi lui transmit les instructions destinées à Samar Kand.
— Juste un émetteur-récepteur ? demanda Stuart.
— Aussi miniaturisé que possible. Dès qu’il sera prêt, il devra faire parvenir le prototype à M. Hanson, aux bons soins de D’Assas Anon. Il faut surtout que l’appareil soit protégé contre les indiscrétions.
— Dispositif d’autodestruction. Très bien. Quoi d’autre ? Quand recevrons-nous d’autres reportages ?
— Nishi vous enverra bientôt quelque chose. Une grande exclusivité sur les coulisses de ce lupanar.
— Du porno ?
Lutt regarda Nishi et secoua négativement la tête.
— Ce sera un grand reportage, dit-elle. Avec une interview de Madame et de quelques filles. Il y aura des images des filles pendant leurs moments de détente, avec leurs clients, en train de s’habiller, de manger, de bavarder ou de comparer leurs expériences. Peut-être quelques légionnaires consentiront-ils à me parler.
— La vie dans un bordel de la Légion ! s’exclama Stuart. Formidable ! Quand pouvons-nous avoir ça ? Les abonnés réclament du nouveau.
— Aujourd’hui même, répondit Nishi. Et maintenant, il n’y a plus de temps à perdre. Prévenez immédiatement les ambassades.
Elle arrêta la caméra et la posa par terre au pied du lit.
— Voilà, dit-elle. La première étape est accomplie.
— Et quelle est la seconde ? demanda Lutt.
— J’ai bien réfléchi, en ce qui nous concerne. C’est la coutume, chez nous, d’exiger un contrat de mariage.
— C’est une demande ?
— N’est-ce pas mon droit ?
— Assurément. Mais supposez que nous ne soyons pas compatibles ?
— Pas compa… Oh ! je vous vois venir, vous ! Ce sont des propositions ?
— Je pense que nous devrions faire un essai.
Elle secoua vigoureusement la tête.
— Je ne fais pas partie des professionnelles, Lutt, mais je les ai étudiées au travail.
— Vous… vous les avez regardées ?
— Uniquement avec leur permission, et quand elles faisaient ça en public. Je ne pense pas être une mauvaise étudiante. Nous serons certainement compatibles.
Lutt lui saisit la main et l’attira vers lui.
— N’ai-je pas droit à un baiser pour sceller notre accord ?
— Un baiser, pas plus. Ne cherchez pas à obtenir autre chose. Il y a des légionnaires pas loin d’ici. Il suffirait que je pousse un cri pour qu’ils accourent et vous fassent un mauvais parti.
— Nous ne voudrions pas en arriver là, lui dit-il en l’attirant plus près.
Il l’enlaça et pressa ses lèvres contre sa joue, puis sa bouche. Quand il voulut lui prendre un sein dans la main, elle le repoussa vigoureusement en disant :
— Allons, allons !
Il voulait la forcer. Appellerait-elle à l’aide, au risque de tuer la poule aux œufs d’or ? II s’apprêtait à faire le test lorsque Ryll intervint.
Ça suffit comme ça, Lutt !
Bonté divine ! Vous êtes encore là, vous ?
Nous sommes ensemble. Je vous ai observé et j’ai bien réfléchi. Ce que vous faites est très dangereux. Pour qui croyez-vous que cette femme travaille ?
Pour moi. Vous n’avez pas entendu ?
Justement. J’ai tout entendu.
Elle joue seulement à celle qu’on ne peut pas avoir facilement.
Si elle joue, c’est avec vous, et elle s’y entend à merveille.
Elle veut se faire épouser. Vous l’avez entendue comme moi.
C’est exact. Mais ce que nous avons entendu ne correspond pas nécessairement à la vérité. Vous croyez qu’une aussi belle femme n’a pas d’amant ?
Elle dit qu’elle est vierge.
Je sais. J’ai entendu. J’ai aussi remarqué qu’elle s’intéresse beaucoup à l’argent, mais qu’elle n’a pas accepté votre première offre généreuse.
Son pourcentage sur les contrats signés avec la Légion pourrait suffire à la rendre riche.
Mais avec vous, elle n’a signé aucun contrat. N’est-ce pas l’usage dans tous les domaines ? N’a-t-elle pas parlé elle-même de contrat de mariage ? Elle joue un jeu très étrange, Lutt. Vous devriez vous méfier un peu plus.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi, Lutt ? demanda Nishi en se dégageant et en s’écartant du lit.
— Ah oui ? Comment ?
— Je ne saurais le décrire. Vos yeux me font peur, par moments. Comme si quelqu’un d’autre me regardait à travers eux.
— J’ai été blessé à la tête dans une collision. Parfois, la douleur revient.
— Êtes-vous schizophrène ?
— Pas vraiment. Juste un peu absent, à certains moments. Mais ce n’est pas du tout dangereux.
Elle prit une longue inspiration.
— Vous prenez des médicaments pour ça ?
— Quelquefois. Mais, dites donc, nous sommes dans un endroit complètement dingue, à bord d’un vaisseau pas possible au milieu d’une guerre tocarde pour le contrôle d’une planète en grande partie inutilisable, et vous voudriez qu’on ne soit pas un peu zinzin de temps en temps ?
— Vous traitez cet endroit de dingue, mais c’est le seul que je connaisse depuis cinq ans. Il n’a rien de dingue quand on s’habitue à y vivre.
— Vous n’étiez pas adulte quand vous êtes arrivée ici ?
— Je l’étais de corps, mais pas d’esprit. J’ai appris beaucoup de choses ici. Ce sont les autres endroits qui me semblent dingues, quand j’en entends parler.
— Je pense que nous avons besoin l’un de l’autre, Nini.
Elle fut interloquée.
— Comment m’avez-vous appelée ?
— Nini.
— Seuls mes frères et mon père avaient l’habitude de m’appeler ainsi. Comment le saviez-vous ?
— Je… je trouve que le nom vous va bien.
Son expression se radoucit.
— J’aime bien vous entendre prononcer ce nom. Vous pourrez m’appeler Nini quand nous ferons l’amour.
— Et ce sera quand ?
Elle lui tapota le dos de la main et recula prestement quand il voulut l’attirer contre lui.
— Bientôt. Il ne faut pas être impatient. D’abord, nous devons rédiger le contrat.
Vous voyez ? demanda Ryll.
Elle est prudente, c’est naturel. Elle a la bosse des affaires. C’est la femme qu’il me faut, Ryll. C’est ma Nini !
Elle a certainement des tas d’amants, qui lui font des choses dégoûtantes.
Je ne suis pas de cet avis. Elle aimerait être riche, mais je suis sûr que c’est bien plus profond que cela. C’est ma Nini ! Je l’ai enfin trouvée !