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Un jour, Oscie se rua dans ma chambre en disant : « Voilà ce que ça te rapporte de te mêler de tout ! Il s’est dégoté une femme dans ce lupanar de la Légion ! »
Mémoires du Raj Dud
Le cinquième matin après son arrivée au bordel, les médecins autorisèrent Lutt à revêtir une robe de chambre et à accompagner Nishi dans la salle à manger pour le petit déjeuner. Il trouvait que ces médecins et le reste du personnel le traitaient curieusement, peut-être pas exactement avec déférence, mais avec une courtoisie qui excédait les devoirs de leur charge.
Nishi, pour sa part, continuait à garder ses distances, et Lutt se sentait plus amoureux que jamais. Était-ce parce qu’elle ne voulait rien savoir pour partager son lit ? se demandait-il.
— Je suis juste votre négociatrice, disait-elle. La Légion voudrait qu’on lui fasse une nouvelle démonstration de cet émetteur-récepteur. Je suis en train de déterminer les conditions dans lesquelles cela pourrait avoir lieu. Nous devons contrôler les événements.
— Ne serait-ce pas à moi d’en discuter avec eux ?
Ils étaient assis, durant cette conversation, à une petite table près de l’entrée de la salle à manger.
Nishi, vêtue de la tenue rouge à garnitures bleues et blanches des Cantinières de la Légion, plissa les lèvres en une moue adorable pour répondre :
— Je ne le crois pas.
Lutt jeta un coup d’œil autour de lui, dans la salle à demi déserte où se trouvaient déjà trois femmes vêtues de noir, assises à une table de coin, deux autres en rouge à une autre table au centre et un légionnaire trapu, non loin d’eux, en tenue complète de combat, le casque rejeté en arrière. Devant lui était posée une assiette de poulet au riz dans laquelle il puisait lentement avec sa fourchette.
— Et pourquoi ne dois-je pas le faire ? demanda Lutt.
— Les gens importants n’ont pas à perdre de temps en contacts préliminaires. Avez-vous remarqué avec quels égards ils vous traitent ? D’Assas Anon a donné ordre de vous considérer comme un hôte de marque. Cessez de dévisager cet homme.
Elle lui toucha le bras pour détourner son attention du légionnaire solitaire.
— Ils n’aiment pas se sentir observés par des étrangers, reprit Nishi. Vous avez remarqué comme il zieute cette petite femme en noir qui est assise là-bas ?
— Je… euh…
— Vous ne l’aviez pas remarqué. Elle est disponible et il a envie d’elle. Ils feront peut-être ça ici même.
Lutt frotta la veine saillante à sa tempe.
— Ici ? Dans cette salle à manger ?
— Où il voudra. Avec cette femme ou bien toutes les trois.
— Il faudrait qu’il enlève son scaphandre.
— Elles l’aideraient. Parfois, quand le désir s’empare d’un légionnaire, il est capable de tout renverser, les tables, les chaises, tout ce qui se trouve sur son chemin.
— Et personne ne dit rien ?
— Oh non ! Ils font ça pour la galerie, pour les autres légionnaires. Celui-là est tout seul. Je ne crois pas qu’il se donnerait en spectacle juste pour vous.
— Il ne vous a pas regardée, j’espère ?
— Il m’a regardée, mais tout le monde ici sait que je ne suis pas disponible. Il se pose tout de même des questions sur vous et moi.
Le légionnaire se mit soudain à manger plus vite, à grands gestes coléreux. Il engouffrait dans sa bouche de gros morceaux de nourriture qu’il avalait sans mâcher. Puis il posa sa fourchette et fit un signe à la plus petite des trois femmes en noir. C’était une blonde platinée, aux sourcils plus foncés, au visage mutin. Elle réagit aussitôt, mais avec des mouvements lents et délibérés. Elle marcha langoureusement jusqu’au légionnaire, qui lui saisit brutalement le poignet et l’attira à lui jusqu’à ce que leurs visages fussent tout proches. Il lui dit alors quelque chose à l’oreille, d’un air farouche. Elle jeta un coup d’œil à Lutt et fit non de la tête. Le légionnaire l’agrippa à ce moment-là par les cheveux et lui secoua la tête avec colère.
— Oui ! dit-elle d’une voix apeurée. Oui !
— Que fait-il ? chuchota Lutt.
— Il lui a peut-être demandé de se donner à vous.
— Pas question !
Et il pensa : Est-ce bien moi qui réagis ainsi ? Je serais capable de la refuser ?
Le légionnaire lâcha la femme, qui marcha jusqu’au comptoir de service où elle se pencha pour parler à l’une des employées.
— Lutt, chuchota Nishi, faites attention. Il vous a commandé quelque chose. N’acceptez surtout pas d’en manger.
— Pourquoi ?
— Je pense qu’il veut vous mettre à l’épreuve.
— Qu’est-ce qu’il peut bien vouloir me faire manger ?
— Probablement du fugu.
— Du fugu ? Qu’est-ce que c’est ?
— Vous ne le savez pas ? Je croyais que personne n’ignorait cela. C’est une coutume qui remonte aux anciens samouraïs du Japon. En japonais, fugu signifie poisson-globe, ou diodon. Nous avons des cuisiniers japonais pour les préparer.
— Pourquoi me commanderait-il une spécialité ?
— Le fugu peut être extrêmement dangereux si le cuisinier commet la moindre erreur. La substance toxique se trouve dans le foie, les ovaires et l’intestin. Il faut savoir nettoyer et préparer ce poisson dans les règles, sans quoi l’on peut en mourir.
La blonde platinée prit une assiette des mains de l’employée qui se trouvait derrière le comptoir et l’apporta à la table de Lutt. Elle la posa bruyamment devant lui et repartit sans avoir dit un mot. C’était une assiette bleu foncé, qui contenait seulement un filet de chair grise garni d’un oignon vert.
En le regardant, Lutt sentit monter en lui une vague d’excitation. C’était une sensation familière, qu’il avait déjà éprouvée en faisant du vol libre ou en défiant la mort de différentes manières.
Vous n’allez pas manger ça, Lutt ! intervint Ryll.
Ce légionnaire me tuera si je ne le fais pas.
Non ! Il dira que vous êtes un lâche, mais il n’osera pas…
Restez en dehors de ça !
C’est complètement dingue !
Sûrement pas ! C’est ce qui s’appelle vivre à fond.
Avec sa fourchette, Lutt détacha un gros morceau de fugu. Ryll essaya de s’interposer, mais en vain. Lutt l’emporta en le menaçant :
Vous voulez qu’ils découvrent un Drène ?
Si ça vous tue, j’émigrerai dans un autre corps ! affirma Ryll. Mais en privé, il se disait : « Si seulement je savais comment faire ! Ah ! si seulement j’avais mieux écouté en classe ! Mais… une seconde… Oui, peut-être… Il y aurait peut-être un moyen… »
Vous avez de la chance, lui dit Lutt. Vous pouvez vous échapper et moi pas. Mais maintenant, fichez-moi la paix.
Il porta le morceau de poisson à sa bouche et mâcha. C’était fade. Il mordit dans l’oignon, puis reprit du poisson.
Nishi le regardait avec fascination.
— Vous avez déjà vu quelqu’un mourir de ça ? lui demanda-t-il.
— Non, mais il y a déjà eu six morts dans nos restaurants. Chaque fois, le cuisinier s’est fait hara-kiri. Celui-ci n’a pas encore eu d’accident à déplorer.
— Combien de temps faut-il pour que le poison agisse ?
— C’est très rapide, à ce que l’on dit. Il y a tout de suite des convulsions, suivies de paralysie. Pour les légionnaires, le fugu est un test de courage, un obstacle de plus à franchir. Je pense que celui-ci ne contient pas de poison.
— Pourquoi n’avez-vous pas essayé de me retenir ?
— J’aurais tué ce légionnaire si le fugu vous avait enlevé à moi.
Lutt la dévisagea. Il sentait en elle une profonde détermination fanatique. Quelle sorte de femme était-ce donc ?
Abruptement, elle se leva et s’empara de l’assiette de Lutt. Elle contenait encore la moitié de la portion. Elle la porta jusqu’à la table du légionnaire et la posa brutalement devant lui. Il leva la tête, surpris.
— Mangez, il n’y a pas de danger, dit-elle. Et rappelez-vous bien ça. Par les âmes défuntes de mes vénérés père et frères, si ce fugu avait été du poison, j’aurais trouvé le moyen de vous tuer !
Le visage du légionnaire s’empourpra. Il voulut lui saisir le bras, mais se ravisa.
Pivotant sur un talon, Nishi retourna s’asseoir à côté de Lutt. Le légionnaire repoussa soudain sa chaise et quitta la salle à grands pas.
— Heureusement pour lui, il ne m’a pas touchée, dit Nishi. Mes amis l’auraient étripé. Mieux vaut qu’il meure au combat.
— J’ai encore faim, dit Lutt.
— Ce serait un beau geste de commander un autre fugu. Souhaitez-vous le faire ?
— Je l’ai trouvé un peu fade.
Il était délicieux ! protesta Ryll de manière si impulsive qu’il en fut surpris lui-même. J’étais justement en train d’y penser. Vous pouvez en recommander sans crainte. S’il est empoisonné, je pense pouvoir arranger cela.
Vous pensez seulement ?
Idmager des interférences entre des protéines complexes n’est pas en dehors de mes possibilités !
Mais il pensa aussitôt à part lui : Est-ce vraiment moi qui ai dit cela ? La vanité ridicule de ces Terriens est-elle à ce point contagieuse ?
D’accord, mon petit Ryll, lui répondit Lutt. Mais cette fois-ci, nous l’assaisonnerons à ma façon.
Lisant dans sa pensée ce qu’il avait l’intention de faire, Ryll émit une objection frénétique :
Pas question ! Je déteste ce truc !
Avec un grand sourire, Lutt se tourna vers Nishi pour dire :
— Voulez-vous demander au chef s’il peut me préparer un nouveau fugu, mais avec une sauce au pistou, cette fois-ci ?
— Au pistou ?
— On la confectionne avec du basilic frais, du parmesan, de l’huile d’olive, de l’ail et des pignes. C’est un régal pour accompagner le poisson.
— Du basilic frais ! Je ne sais pas s’ils auront cela.
Ryll observa un mutisme mental prudent pendant qu’elle allait au comptoir exposer sa requête. Toute la salle l’entendit commander du fugu, mais le reste de la conversation se fit à voix basse. Ryll tendait désespérément l’oreille pour essayer d’entendre ce qu’elle disait, déchiré qu’il était entre des sentiments douloureusement contradictoires. Une petite quantité de bazel serait la bienvenue, mais une trop grosse risquait d’être dangereuse. Lutt avait de plus en plus de soupçons sur les effets provoqués par cette substance sur un organisme drène.
Nishi fut bientôt de retour en secouant la tête.
— Désolée, le chef n’a pas de basilic. Il va vous faire une sauce à l’estragon.
— Je préfère le basilic.
— C’est si important ?
— Il me faut absolument du basilic !
— Aaah ! Vous êtes un perfectionniste, même en matière de nourriture. Moi aussi, je sais cuisiner, et j’aurais dû le savoir. Très bien. Je retourne parler au chef.
Dès qu’elle eut quitté la table, Ryll ne put s’empêcher de dire, au comble du désespoir :
Je changerai votre précieux pistou en quelque chose qui sera plus à mon goût.
Qu’est-ce que vous avez contre le pistou, mon petit Ryll ?
Vous ne me laissez jamais choisir ce que j’aime !
Je vous offre une glace à la fraise en échange.
Ce n’est pas équitable.
C’est le basilic qui vous dérange, n’est-ce pas, mon petit Ryll ?
Je trouve cette sauce écœurante.
Nishi revint s’asseoir.
— Il trouve que vous êtes un cinglé d’Amerloque, mais il va essayer. Il y a eu une inexplicable demande de basilic ces derniers temps. La dernière expédition remonte à un peu plus d’un an. Cela ne concerne donc pas les canaux habituels. Peut-être au marché noir, qui sait ?
Quelques instants plus tard, un signal sonore provenant du comptoir de service fit quitter une fois de plus leur table à Nishi. Elle revint avec une nouvelle assiette bleue contenant un filet de fugu et une saucière remplie de sauce verte.
Il mangea rapidement, non sans remarquer la manière dont Nishi et les autres occupants de la salle le regardaient. De nouveau, aucune trace de poison. Quand il eut fini, il se laissa aller en arrière.
— Vous ne mangez rien ? dit-il.
— Je mange avec le personnel à des heures différentes. À présent, vous allez regagner votre chambre. On ne veut pas que vous vous fatiguiez.
— Je sais ce qu’il me faudrait pour me redonner des forces.
— Mais nous n’avons pas signé de contrat de mariage, mon petit poulet.
— Vous me tiendrez au moins compagnie ?
— Naturellement. C’est ce que je suis censée faire jusqu’à ce que la Légion m’appelle pour négocier. Ils sont très intéressés. Madame a dit que D’Assas Anon sera présent à titre d’observateur. Ils vous garantissent votre sécurité et votre présence.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Qu’on ne vous fera aucun mal et qu’on vous promet que vous assisterez à la phase finale des négociations. Venez. Il est temps de remonter dans votre chambre.
— Il n’y a toujours pas de micros ?
— Je ne le pense pas.
— Où est mon scaphandre ?
— En réparation. Mais le contenu de vos poches intérieures se trouve avec les caméras, sous le sceau de la maison.
— Apportez-moi ce qu’il y avait dans mes poches. J’ai un petit appareil qui permet de dire si on nous espionne ou non.
Dans le couloir, à la sortie de la salle à manger, alors qu’il prenait la direction de sa chambre, Lutt tomba nez à nez avec le légionnaire massif qui avait commandé le fugu. Il avait encore son scaphandre et son regard brillait d’une lueur mauvaise.
— Encore en train de traîner avec notre Chanteuse Vierge ? grogna-t-il.
— Écartez-vous, dans votre intérêt, lui dit Nishi.
Le légionnaire l’ignora.
— On se cache derrière les jupons d’une femme, hein ? dit-il.
Puis il fonça sur lui sans autre préambule.
L’entraînement spécial imposé par les Services de Sécurité Hanson domina les réactions de Lutt. Sans réfléchir, aidé par l’amélioration drène de sa musculature et de ses temps de réaction, il fit un brusque écart, accompagna le légionnaire au passage et, mettant à profit son élan, l’envoya terminer sa course contre un mur au bout du couloir. Le légionnaire se releva en s’ébrouant. Poussant un beuglement de rage, il revint à la charge. De nouveau, Lutt s’écarta et l’envoya buter la tête la première contre le mur qui se trouvait à l’autre extrémité du couloir.
Groggy, le légionnaire se remit péniblement debout ; mais, avant qu’il pût renouveler son assaut, une porte s’ouvrit non loin de lui et un officier de la Légion apparut. Il était torse nu, râblé, les cheveux bruns, le nez aquilin, les yeux marron très grands. Il jeta à Nishi un regard appréciateur.
— Que se passe-t-il ici, ma petite colombe ? demanda-t-il.
Nishi montra du doigt le légionnaire sonné.
— Cet individu m’a manqué de respect, mon général, et mon protecteur lui a donné une leçon.
Elle s’agrippa, en disant ces mots, au bras de Lutt.
Le légionnaire avait suffisamment récupéré pour se préparer à une autre attaque. Le gradé s’avança et se campa devant lui.
— C’est vous qui osez manquer de respect à notre Chanteuse Vierge ?
Pour la première fois, le légionnaire sembla reconnaître celui qui s’était interposé.
— Mon général ! Je… je…
— Je vous ai posé une question, espèce de canaille !
Quatre hommes en uniforme rouge venaient de déboucher d’un couloir voisin. Ils s’arrêtèrent en apercevant le général.
Lutt remarqua l’écusson « D’AA » sur leurs uniformes et regarda Nishi, qui mit un doigt sur ses lèvres pour lui demander de se taire et d’attendre.
Le légionnaire en colère désigna Lutt.
— Ce merdeux ne la quitte pas !
Le général se tourna vers Lutt.
— Il s’agit de mon employeur et protecteur, lui dit Nishi en se serrant davantage contre Lutt.
— Je vous reconnais, monsieur, lui dit le général. Vous êtes Lutt Hanson Junior, n’est-ce pas ? Je suis ici pour vous parler, au nom de la Légion, de votre appareil spiralier.
Il se tourna vers les gardes de D’Assas Anon.
— Votre concours ne sera pas nécessaire, messieurs, ajouta-t-il. La Légion est capable de s’occuper des siens, y compris de sa propre racaille. Vous n’avez pas encore répondu à ma question, fit-il en s’adressant au légionnaire qui baissait la tête. Avez-vous l’habitude de désobéir aux ordres ?
— Mon général, je… je ne voulais offenser personne, à l’exception de ce merdeux d’Amerloque.
Le général jeta un regard vif à Lutt.
— Et vous, monsieur ?
— Je me défends quand on m’attaque, mon général.
— Lui avez-vous donné une leçon ?
— Je l’ai projeté contre ce mur-ci, et comme cela ne lui a pas suffi je l’ai projeté contre ce mur là-bas où vous le voyez maintenant.
— Projeté ?
— C’est la vérité, dit Nishi.
— Mais c’est un soldat de la Légion en tenue de combat ! s’écria le général en détaillant Lutt avec un intérêt nouveau.
— Voulez-vous une démonstration ? proposa ce dernier.
— Hmmm…, fit le général en regardant le légionnaire.
— Avec votre permission, mon général, fit l’autre, j’arracherai un à un les membres de ce merdeux.
— Je ne suis pas si sûr que vous le puissiez, dit le général. Seriez-vous ivre, légionnaire ?
— Non, mon général !
— M. Hanson a fait preuve d’une admirable retenue en ne vous tuant pas. J’ajoute foi à la parole de Mlle D’Amato sur ce point. Mais pour ma part, je n’ai pas la même patience. Que j’entende encore parler de vous et je vous fais lier à un poteau sur la plaine. Vous m’entendez, canaille ?
— Oui, mon général.
Les mots étaient forcés, mais sa peur ne faisait aucun doute.
S’adressant aux gardes de D’Assas Anon, le général ordonna :
— Expulsez-le. Ses privilèges dans cette maison lui seront retirés pour six mois.
Quand les gardes et leur prisonnier eurent disparu, le général inclina légèrement la tête en se tournant vers Lutt.
— Toutes mes excuses, monsieur. Vous avez la parole du général Claude Speely De Cazeville que nous ne vous voulons aucun mal. À moins, naturellement, que vous ne vous intéressiez réellement de trop près à notre petite colombe.
— Il a demandé ma main, déclara Nishi.
— Vraiment ! Et qu’avez-vous répondu, mademoiselle ?
— J’ai réservé ma réponse en attendant la négociation d’un contrat de mariage.
— Très sage de votre part ! fit le général en souriant à Lutt. Si tout se passe bien pour vous, monsieur, vous serez envié par la Légion tout entière. À présent… (Il s’interrompit pour jeter un coup d’œil à la porte par où il était arrivé) il y a d’autres affaires qui m’attendent. Mais je pense que nous serons appelés à nous revoir.
Lorsqu’ils se retrouvèrent seuls dans la chambre de Lutt, il posa une main sur l’épaule de Nishi.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
— Le général Claude est ici pour négocier avec vous ; mais si je n’avais pas parlé tout de suite de vos intentions à mon égard, cela aurait pu devenir sérieux. Il se souvient de mon père et de mes frères. La Légion est très protectrice envers les siens.
— Ce n’est pas l’impression que j’ai eue en l’entendant parler à ce soldat. Qu’a-t-il voulu dire exactement quand il l’a menacé de le lier sur la plaine à un poteau ?
— Ah ! ça ? Ils attachent un homme en scaphandre à l’extérieur à un poteau en incéram. Le scaphandre finit par fondre et l’homme est carbonisé.
— Bonté divine ! C’est ce qu’ils appellent prendre soin des leurs ?
— Leurs châtiments sont très sévères. Ce malheureux va beaucoup souffrir parce qu’il n’aura pas le droit de revenir ici pendant six mois.
— Je n’en doute pas.
— Mais vous avez été si fort et si courageux ! J’ai eu tellement peur pour vous ! Ce légionnaire en tenue de combat n’a été qu’un jouet entre vos mains.
Nos mains ! intervint Ryll. Ne l’oubliez pas.
Nishi se pressa contre lui, la tête dans le creux de son cou.
— Vous n’êtes pas seulement très riche, mais également très fort. Oh ! je suis comblée !
Lutt la serra contre lui et se pencha pour lui donner un baiser, mais elle détourna ses lèvres.
— Non ! Je ne sais pas si je pourrais vous résister.
— Tant mieux !
— Ne dites pas ça ! (Elle se débattit dans ses bras.) Je vous en prie, ne m’obligez pas à appeler à l’aide.
— Vous le feriez vraiment ?
— Je le pense. Mais je suis sûre que vous ne voulez pas en faire l’épreuve, et je ne le souhaite pas non plus. En outre, nous avons à discuter de choses sérieuses.
Elle se dégagea et recula d’un pas.
— Le contrat de mariage ? demanda Lutt.
— Non. Cela peut attendre. D’abord, nous devons nous mettre d’accord sur ce qu’il faut dire à la presse.
— Qu’est-ce que la presse vient faire là-dedans ?
— Il y a cette Subiyama, qui était avec vous sur les lieux des combats et qui sait à présent que vous êtes ici. C’est drôle, en un sens. Elle a payé la section de la Patrouille de Zone affectée au consulat des États-Unis pour qu’elle surveille notre vaisseau en permanence. Elle veut être informée dès que vous sortirez d’ici et savoir où vous irez.
— Elle a payé toute une section ? Et comment savez-vous ces choses ?
— Nous savons tout ce que fait la Piz
— La Piz ?
— La Patrouille de Zone. La P.Z. Cette Subiyama est une grosse mamma, mais très volcanique de tempérament. Elle vit… comment dites-vous… à la colle avec l’un des Piz. Voulez-vous qu’elle soit éliminée, ou…
— Laissons-la tranquille pour le moment. Elle peut nous être utile par la suite.
— Aaah ! mon protecteur est rusé. Peut-être ferez-vous un meilleur négociateur que je ne le pensais. Je devrais me méfier. Mais maintenant, mon très cher Lutt, vous allez vous coucher, et je veillerai à ce que vous ne soyez dérangé par personne.
Elle le borda dans son lit et esquiva ses mains palpeuses sous prétexte d’aller pendre sa robe de chambre.
— Pas touche tant que vous n’aurez pas ma permission, dit-elle.
— Vous êtes très forte pour esquiver.
— J’ai beaucoup d’entraînement, Lutt.
— Et le contenu des poches de mon scaphandre ?
— Nous venons cela plus tard. Maintenant, dormez. Ce sont les ordres du docteur, et ce sont les miens aussi.
Mieux vaut lui obéir, Lutt, recommanda Ryll. Vous aurez besoin de tous vos moyens quand viendra le moment de négocier. Je sens votre fatigue.
Ce n’est pas de notre fatigue que vous voulez parler ?
Moi aussi, j’ai une baisse d’énergie. Notre chair n’est pas encore tout à fait remise. Il faut idmager de nouvelles réparations.
Eh bien, faites ça pendant mon sommeil. Ça me rend malade, quand vous faites pivoter mes yeux en dedans.
Nishi rapprocha un fauteuil du pied du lit et s’y installa, les jambes repliées sous elle.
— Dormez bien, Lutt chéri, murmura-t-elle.
Lutt chéri, se répéta-t-il. Les mots avaient une douce sonorité et ils l’aidèrent à sombrer dans un sommeil bienheureux.
Ryll attendit que ses rythmes mentaux lui confirment que Lutt dormait profondément. Il eut quelque mal à résister à la tentation de faire comme lui de son côté, et pivota ses yeux en dedans.
Le problème idmagique était extrêmement complexe et exigeait une parfaite précision dans la synchronisation des opérations. Au bout de quelques instants, un petit ruban de papier voleta au-dessus des genoux de Nishi et retomba sur elle. Elle le prit et lut le message qu’il contenait :
NE FAITES RIEN QUI PUISSE RÉVEILLER LUTT. NOS VIES EN DÉPENDENT. CE MESSAGE PROVIENT DE CELUI QUI PARTAGE SON CORPS. AVALEZ CE PAPIER SI VOUS DÉSIREZ EN SAVOIR PLUS.
Elle regarda le dormeur puis, d’un air pensif, introduisit le billet dans sa bouche, le mâcha et l’avala.
Un nouveau ruban de papier se matérialisa devant elle. Elle le saisit au vol avant qu’il se pose sur ses genoux.
— Comment faites-vous ça ? chuchota-t-elle.
Ayant prévu sa réaction, Ryll avait déjà fourni la réponse sur le nouveau billet.
J’AI LE POUVOIR DE CRÉER CES CHOSES. CELA DEVRAIT SUFFIRE À VOUS PROUVER LA VÉRACITÉ DE MES DIRES. ET JE VOUS DEMANDE DE NE PLUS LUI PROCURER DE BASILIC. CELA POURRAIT ÊTRE TRÈS DANGEREUX. AVALEZ CE MESSAGE SI VOUS EN DÉSIREZ UN AUTRE.
Obéissante, Nishi mangea le deuxième billet et fixa des yeux le point où les deux premiers étaient apparus. Quelques secondes plus tard, un troisième papier se matérialisa exactement au même endroit. Les yeux écarquillés, elle le regarda se poser sur ses genoux avant de le ramasser pour le lire.
JE M’APPELLE RYLL. LUTT MA VOLÉ MON CORPS. LE SIEN A ÉTÉ GRIÈVEMENT ENDOMMAGÉ DANS UN ACCIDENT. IL CHERCHE À S’EMPARER DU CONTRÔLE ABSOLU DE CE CORPS À L’AIDE DU BASILIC, OUI EST POUR MOI UNE DROGUE DANGEREUSE. MAIS IL NE SE REND PAS COMPTE OUE LE BASILIC LE DÉTRUIRA ÉGALEMENT CAR SA CHAIR EST EN GRANDE PARTIE LA MIENNE. AVALEZ AUSSI CE MESSAGE.
Elle obéit et chuchota :
— Que voulez-vous de moi ?
Le billet suivant mit un peu plus longtemps à se matérialiser. Ryll s’était aperçu que l’effort demandait un peu plus d’énergie qu’il ne l’avait prévu.
REFUSEZ-LUI LE BASILIC ET JE VOUS FERAI ALLER SUR LA TERRE AVEC BEAUCOUP D’ARGENT. AVALEZ CE PAPIER.
— Mais ce que je veux, c’est épouser cet homme ! murmura-t-elle après avoir mangé la note.
Ryll puisa dans ses réserves de plus en plus faibles d’énergie pour répondre :
ON PEUT ARRANGER CELA. MAIS SA MÈRE ÉLÈVERA CERTAINEMENT DES OBJECTIONS ET L’OBSTACLE RISQUE D’ÊTRE DIFFICILE À CONTOURNER. FAITES-MOI CONFIANCE. NE FAITES SURTOUT PAS CONFIANCE À LUTT. LA SEULE CHOSE QU’IL VEUT, C’EST SE SERVIR DE VOTRE CORPS POUR ASSOUVIR SES INSTINCTS DÉGOÛTANTS. JE PARTAGE SON ESPRIT ET JE SUIS BIEN PLACÉ POUR LE SAVOIR. AVALEZ CF BILLET.
Lentement, Nishi mastiqua le ruban de papier puis déglutit.
Voyant qu’aucun autre message n’apparaissait, elle se pencha vers le dormeur pour murmurer :
— Comment être sûre que c’est la vérité ? Répondez-moi !
Mais Ryll, totalement vidé lui aussi de ses énergies, avait rejoint le partenaire de son corps dans un profond sommeil ponctué de ronflements sonores.