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Notice d’utilisation A. P. Modèle 80147
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pour Meetings politiques

Lutt dévisagea le prisonnier derrière les barreaux. Il était d’apparence nettement humaine, avec son visage taillé à la serpe… qui rappelait un peu celui de John Wayne.

La cage où il était enfermé se trouvait sous une batterie de projecteurs, au milieu d’une grande cave secrète de la maison familiale des Hanson. Des alignements d’objectifs, aux murs et au plafond, étaient braqués sur la cage en permanence. Des armes redoutables, à côté des caméras, pointaient leurs canons vers le prisonnier. Objectifs et armes, disait Phœnicia, étaient continuellement surveillés par des gardes Hanson.

Lutt et sa mère étaient venus ici directement en sortant du bureau du notaire. La matinée n’était pas encore très avancée.

Phœnicia se tenait un peu à l’écart. Son attention se concentrait surtout sur Lutt et elle ne lançait qu’occasionnellement un regard apeuré en direction de la créature à l’intérieur de la cage.

Le prisonnier, nota Lutt, l’étudiait également avec une curiosité non déguisée.

C’est bien un Drène et il reconnaît mon aura, l’informa Ryll. Il sait qui je suis.

Je ne vois pas d’aura.

Bien sûr que non. Vous êtes un Terrien, pas un Drène.

Jetant un coup d’œil à sa mère, Lutt déclara :

— Ton prisonnier n’a pas tellement l’air d’un extraterrestre. Les gens risquent de dire que c’est un coup monté pour gagner des voix.

— Attends qu’il te montre son véritable aspect, dit Phœnicia en frissonnant.

— Comment vous appelez-vous ? demanda Lutt en s’adressant au captif.

Ce dernier fronça les sourcils et répondit d’une voix rocailleuse :

— J’vais te dire, mon pote. T’as qu’à m’appeler Deni-Ra. Quant à moi, j’ai pas encore décidé comment j’vais t’appeler.

— Que voulez-vous dire ?

— J’crois bien qu’tu n’es qu’un monstre fusionné, mon pote. Je m’demande si tu t’appellerais pas Ryll, des fois.

— Mais de quoi parle-t-il ? demanda Phœnicia.

— C’est ce que j’essaye de découvrir, dit Lutt.

Faites attention, lui dit Ryll. Elle a déjà des soupçons sur vous. Au moindre faux pas, nous risquons de nous retrouver dans une cellule de la Patrouille de Zone.

Je sais ! Taisez-vous si vous n’avez rien d’utile à dire.

— Je m’appelle Lutt Hanson Junior, déclara Lutt à haute voix. Vous pouvez m’appeler Mr. Hanson.

— Pourquoi pas, mon pote ? Mais un monstre est un monstre, quel que soit le nom qu’on lui donne.

— Vous estimez donc que les humains sont des monstres ?

Deni-Ra regarda tour à tour Phœnicia, les armes pointées sur sa cage, puis de nouveau Lutt.

— Vous n’êtes qu’un monstre sans tripes, Mr. Hanson.

— Nous vous montrerons qui sont les plus lâches quand viendra l’heure de se battre, répondit Lutt.

— On ne se battra pas, mon pote. On va tous vous effacer. Comme si vous n’aviez jamais été là.

— Pourquoi parle-t-il avec ce drôle d’accent ? demanda Phœnicia.

— J’vais vous expliquer, m’dame. On s’est dit qu’le mieux était de s’fondre dans l’paysage pour pas trop s’faire remarquer. Quand on a affaire aux Apaches, vaut mieux s’montrer plus rusé qu’eux si on tient à garder son scalp.

— Je crois savoir que vous êtes prêt à déclarer publiquement que vous êtes un extraterrestre envoyé sur la Terre pour la détruire, dit Lutt.

— Ouaip.

— Qu’est-ce qui vous pousse à faire ça ?

— J’vais t’dire une chose, mon pote. Même un coyote de la pire espèce a droit à un avertissement avant que j’dégaine.

— Dites-moi une chose, Deni-Ra. Pourquoi vous croirait-on ?

— Je vois qu’t’as besoin d’voir une pépite pour qu’les gens sachent que cette fois-ci t’es tombé sur un vrai filon. O.K., ouvre-les bien grandes, tes mirettes, mon pote.

Tandis que Lutt regardait à l’intérieur de la cage, la silhouette du prisonnier se liquéfia en un monticule de protoplasme tremblant pour se refaçonner aussitôt en une masse courtaude perchée sur quatre jambes et surmontée d’une grosse tête bulbeuse avec son cache-oreille pendant de chaque côté et ses yeux roses injectés de fureur. L’appendice cornu qui lui couvrait le milieu du visage se souleva pour montrer sa large bouche.

L’idmagie est médiocre mais la démonstration est réussie, commenta Ryll. J’aurais pu faire beaucoup mieux ! Mais, par le groin sacré de Habiba ! C’est une femelle !

La bouche drène de Deni-Ra s’ouvrit et la voix bourrue familière en sortit.

— Maintenant, tu sais à quoi t’en tenir, mon pote. T’as sorti ta carte du dessous du paquet. À présent, y faut payer.

Lutt continuait à détailler l’étrange créature. Les Drènes correspondaient bien à la description que Ryll avait donnée de lui-même et Lutt ne voyait rien qui pût indiquer le sexe de Deni-Ra. Comme Phœnicia était présente, il décida d’utiliser l’information donnée par Ryll sous la forme d’une question.

— Êtes-vous mâle ou femelle ? demanda-t-il.

— Quelle importance, coyote ? De toute manière, je dégaine plus vite que toi.

L’épais accent de western sortant de la bouche de cette Drène frappa soudain Lutt par son côté ridicule. Il ricana.

— Vous ne m’avez pas l’air tellement dangereux, Deni-Ra. Les barreaux de cette cage sont solides. Vos menaces sont plutôt risibles.

— Tu riras moins, mon pote, quand notre vengeur arrivera.

— Et pourquoi vous croirions-nous ?

— Demande à la Patrouille de Zone, coyote. Elle a perdu ses meilleurs sbires quand elle a voulu fourrer son nez dans un de nos vaisseaux.

Demandez-lui s’ils ont fabriqué un nouveau vaisseau d’effacement, suggéra Ryll.

— Avez-vous construit un nouveau vaisseau pour nous attaquer ? demanda Lutt à haute voix.

— Ouaip. C’est la vieille Habiba elle-même qui en a donné l’ordre.

Phœnicia se rapprocha de Lutt.

— Tu n’en as pas encore vu et entendu assez, Lutt ? Ne trouves-tu pas tout cela horrible ?

— En fait, c’est plutôt ridicule, fit-il. Regarde-moi ces bras grotesques et ces mains rigolotes.

— À ta place, je mesurerais mes paroles, coyote. Encore une remarque dans ce goût-là et je te fais rentrer ton dentier dans la gorge.

Lutt se mit à ricaner.

— Regarde-moi ça, Mère ! Les gens vont se marrer en l’entendant, rien d’autre !

Cessez de la provoquer, Lutt, avertit Ryll. C’est une Drène adulte, très dangereuse !

— Je pense que tu mérites une leçon, morveux, déclara Deni-Ra d’une voix sinistre.

Une fois de plus, elle se liquéfia en une masse protoplasmique ; mais quand elle se reforma, elle avait l’apparence d’un énorme cobra luisant, noir et vert, dont la tête oscillante s’éleva jusqu’à hauteur des yeux de Lutt. La bouche du serpent s’ouvrit alors et la même voix bourrue et rocailleuse en sortit.

— Tu crois peut-être que ces ridicules barreaux vont m’empêcher d’sortir d’ici si j’veux ?

Phœnicia avait reculé, horrifiée, jusqu’au mur, mais Lutt n’avait pas bougé d’un pouce.

— Sois prudent, Lutt, lui dit-elle.

— Vous seriez en miettes avant d’avoir pu dépasser cette cage de deux centimètres, dit Lutt.

— Et je me reformerais aussitôt, fit le serpent. Vos munitions s’épuiseraient avant que je sois à court de corps.

— Dans ce cas, pourquoi restez-vous dans cette prison ?

— Faut bien qu’quelqu’un s’dévoue pour vous esspliquer qu’les barbelés sur la prairie, c’est fini pour vous, lui dit Deni-Ra.