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Il y a des raisons de croire que votre mère a pu remplacer le médicament de votre père à son insu. J’ignore si vous souhaiterez, utiliser cette information, mais il est légalement possible de soutenir la thèse selon laquelle elle aurait fait en sorte de hâter sa fin.
Rapport d’enquête ultra-confidentiel
destiné uniquement à Lutt Hanson Junior
Vêtue d’une robe en tissu éponge bleu ciel, Nishi faisait les cent pas dans le salon de la villa, plongé dans une pénombre moirée de clair de lune. Elle ne savait pas pourquoi elle veillait ainsi. Elle n’avait pas de montre sur elle, mais il devait être plus de minuit. En passant devant la fenêtre, elle voyait la trace brillante du clair de lune argenté sur la mer et les ombres des palmiers en pots, le long de la balustrade, qui se projetaient noires et effilées sur la terrasse comme des silhouettes de sorcières.
Les ronflements de Lorna Subiyama étaient un fond sonore auquel se mêlait le bruit de la mer sur les rochers au pied de la villa. Le sol tremblait sous l’effet d’un battement de cœur qui remontait à la nuit des temps.
Que faisons-nous maintenant que les articles de Lorna sont presque achevés ?
Que voudriez-vous faire ?
La question était en suspens à la limite de son esprit conscient et elle se posait des questions sur son origine. Ses pensées lui jouaient des tours, ce soir, se disait-elle.
Qu’est-ce que j’ai envie de faire ?
C’est bien là la question.
Elle porta un doigt plié à sa bouche et le mordit.
Quelque chose bougea dans un coin du salon.
Un des chats de la gouvernante, sans doute, se dit Nishi.
Pas chat. Chose avec fil a fait mal.
Nishi poussa une exclamation étouffée et cessa de faire les cent pas pour scruter l’endroit où elle avait entendu le bruit. Brusquement, elle marcha jusqu’à la porte et actionna l’interrupteur. La lumière pâle des appliques murales éclaira le salon et elle vit, dans le coin, une petite boule de fourrure jaune entortillée dans le cordon d’un lampadaire. Ni tête, ni pattes, ni queue n’étaient visibles, mais la forme générale et la couleur suggéraient un chat qui se serait mis en boule pour se protéger.
Chose avec fil a fait mal.
C’était bien ça ! La pensée était directement projetée dans sa tête !
La créature se débattit contre le piège qui l’emprisonnait et une touffe de poils se tordit dans un nœud du cordon entortillé.
Ouille !
Mue par une sympathie instinctive, Nishi se rua dans le coin du salon pour défaire le nœud en tirant délicatement sur le cordon afin de ne pas faire de mal à la créature. Elle ne lui voyait toujours ni tête, ni queue, ni pattes.
— Qu’êtes-vous donc ? demanda-t-elle en caressant la fourrure soyeuse.
Ami drène.
Drène ? Ryll était drène. Elle se souvint des billets de Ryll qui se matérialisaient dans les airs pour atterrir sur ses genoux. Vous êtes un cadeau de Ryll !
Ryll, Ryll, Ryll. Ryll être drène. Drène ami.
Nishi s’assit par terre et attira la boule de fourrure contre elle. Il s’en dégageait une légère odeur de renfermé, pas déplaisante du tout. Un grondement sourd montait de quelque part à l’intérieur. Elle sentait sa respiration profonde et régulière, mais ne voyait toujours ni tête, ni bouche, ni pattes.
L’odeur de renfermé lui rappelait de vieux souvenirs. Elle se sentit prise par des images de son passé. Elle voyait le visage de sa mère à travers les barreaux d’un berceau, elle se penchait sur elle pour l’embrasser en glissant sous les couvertures un biberon et une petite voiture de Donald en caoutchouc. Nishi n’avait pas repensé à ce jouet depuis des années. Il était bleu ciel et Donald, en costume de marin de la même couleur, était moulé sur le siège, beaucoup trop grand par rapport à la taille de la voiture.
Qu’est devenu ce jouet ?
Pas savoir.
La créature sur ses genoux s’adressait à elle en émettant directement ses pensées dans sa tête. Nishi le savait, elle reconnaissait l’étrangeté de la situation, mais elle ne pouvait s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux de nostalgie.
Je pleure pour un vieux jouet perdu.
Nishi beaucoup causes de chagrin.
La créature sur ses genoux avait raison. Les larmes qu’elle versait s’adressaient à de nombreuses choses qui avaient disparu de sa vie à jamais. Des amis, son père et ses frères morts au champ d’honneur, sa mère, morte moins d’un an après le jour sinistre où un capitaine de la Légion était venu lui annoncer « toute notre sympathie dans ces douloureuses circonstances ».
Nishi sentait les larmes ruisseler le long de ses joues et tomber sur la créature à fourrure blottie contre elle. Du coin de sa robe, elle essuya le poil jaune et remarqua qu’il y avait de minces rayures noires à un endroit. La créature se retourna alors sous ses mains, plaçant les rayures noires contre Nishi. Elle était de nouveau toute jaune.
Les rayures noires sont dessous.
Dessus, dessous, pas d’importance.
Comment vais-je t’appeler ?
Nishi aime jaune ?
Oh oui ! Tu es ma petite chose jaune.
Chose jaune.
Chose jaune, se dit Nishi. Drôle de nom pour une drôle de créature. Elle éprouva soudain un élan de reconnaissance envers Ryll. Comment a-t-il fait pour savoir que je me sentais si seule ? Où es-tu, Ryll ? Où Lutt t’a-t-il emmené ?
Elle baissa les yeux vers la créature blottie contre elle et sécha ses larmes. Ridicule de pleurer sur un passé qui ne pouvait être changé.
Ma petite chose jaune tendre, se dit-elle. J.T. Ça y est, j’ai trouvé. Je vais l’appeler Jiti.
Cajolant Jiti dans ses bras, elle retourna dans sa chambre à coucher où elle plaça son nouveau petit compagnon sur son lit et s’apprêta à retirer sa robe.
Homme derrière fenêtre !
L’avertissement avait été abrupt. Elle se figea, la robe toujours sur le dos, et se tourna vers l’embrasure profonde de la fenêtre où elle vit, assis dans l’ombre, la cigarette à la bouche et un sourire entendu au coin des lèvres, le commandant O'Hara.
— J’ai vu de la lumière. Je me suis dit que vous vous sentiez peut-être un peu seule.
Il pivota sur ses fesses et se laissa glisser par-dessus le rebord de la fenêtre à l’intérieur de la chambre à coucher. Elle vit qu’il ne portait qu’une mince robe de chambre blanche. De sa voix la plus glaciale, elle lui dit :
— Sortez d’ici immédiatement ou je crie. Je suis vierge et j’entends le rester.
Il s’avança vers elle à petits pas très lents.
— Je ne crois pas que vous crierez. Il est temps qu’un vrai homme s’assure de la réalité de votre virginité.
Pas toucher à elle !
Nishi sentit l’impact solide de la pensée de Jiti et O’Hara, de toute évidence, le sentit aussi. Il s’arrêta net.
— Sortez d’ici ! répéta Nishi.
Sortir tout de suite ou tête faire très mal !
L’avertissement inquiétant émanait de Jiti.
O’Hara fit deux pas en arrière. Il jeta un coup d’œil à la créature sur le lit, puis à Nishi.
— Comment faites-vous ça ? dit-il.
— Sortez sans faire d’histoires ou ça ira très mal pour vous, dit Nishi.
O’Hara ferma très fort les paupières et se pressa les tempes à deux mains.
— Arrêtez ! gémit-il.
— Sortez et ne revenez jamais plus à moins d’y être invité, déclara Nishi en pointant un doigt tremblant sur la porte.
O’Hara rouvrit les yeux et passa piteusement devant elle pour s’éclipser rapidement.
Quand la porte se fut refermée, Nishi s’assit sur le lit à côté de Jiti et caressa doucement sa fourrure jaune.
— Tu es bien plus qu’un animal de compagnie, dit-elle.
Nishi amie. Méchant homme vouloir accouplement lubrique avec Nishi. Nishi vouloir accouplement avec Lutt.
C’est vrai, mais je ne dois pas lui donner ce pouvoir sur moi. Pas encore.
Elle se mit à penser à Lutt avec nostalgie. Allait-il épouser cette fille de la haute ?
Il a besoin de moi. Je suis sa seule amie.
Elle se dit tout à coup que Lutt Hanson Junior était l’homme le plus complexe qu’elle eût jamais rencontré. C’était un solitaire esclave de ses compulsions. Il ne voulait pas d’amis. Il n’avait pas de temps à leur consacrer. Il fallait dépenser beaucoup d’énergie pour entretenir des amitiés. Les amis étaient des sources d’ennuis. Et pourtant, il avait vraiment besoin d’elle, besoin d’une compagne intime, de son amour, de son amitié. Pourrait-il jamais arriver à comprendre ses propres motivations ? Et quelle sorte d’influence exerçait exactement Ryll sur celui dont il partageait la chair ?
Lutt menait à vrai dire deux vies distinctes, pas seulement à cause de Ryll mais également à cause de l’ambivalence de ses propres pulsions.
Gagnée par le sommeil, Nishi éteignit la lumière et se glissa sous les draps. Jiti vint se blottir dans le creux de son cou.
Nishi dormir. Jiti pas laisser arriver mauvaises choses.
C’était une pensée réconfortante. Elle s’endormit en caressant la fourrure soyeuse de Jiti et se réveilla à l’aube avec la même présence chaude au creux de son cou, qui frémissait de contentement de manière audible. Elle s’étira longuement et bâilla. C’était la première nuit vraiment paisible qu’elle eût connue depuis son arrivée dans cette villa.
Merci, Jiti.
Amie arriver.
On frappa en même temps à la porte et la voix de Subiyama demanda doucement :
— Tu ne dors plus, Nishi ?
— Qu’y a-t-il, Lorna ?
Subiyama entra, massive dans son peignoir de bain rose, les cheveux dans une serviette rouge enroulée en turban.
— Ce coup-ci on a décroché la timbale, ma chérie. Un message de mon bureau, transmis par la Légion. Phœnicia Hanson en personne demande à te voir.
— Me voir, moi ?
— Conférence au sommet, ma poule. Veux-tu parier qu’elle va essayer de t’acheter ?
Nishi se redressa dans son lit et tendit le bras pour prendre sa robe de chambre, qu’elle passa sur ses épaules.
— Elle a déjà essayé une fois et elle a eu la réponse qu’elle méritait.
Le sommier fit un creux lorsque Subiyama s’assit au bord du lit.
— Je sais, ma poule, mais imagine un peu la copie que ça va donner. « La maman de Hanson Junior essaye de corrompre la Chanteuse Vierge. » Par notre correspondante déjà sur place, la seule et unique Lorna Subiyama.
— Je ne crois pas qu’elle me proposera encore de l’argent. C’est quelque chose de différent, cette fois-ci. Mais d’aussi tordu, ça tu peux y compter.
— Une seule façon de le savoir, ma poule. Je demande à tes copains légionnaires de la conduire ici.
— Pourquoi pas ? fit Nishi en se levant du lit et en enfilant ses bras dans les manches de la robe de chambre. Où est Mrs. Ebey ?
— Elle nous prépare un peu de café, dit Subiyama en regardant la boule de fourrure jaune qui occupait l’oreiller de Nishi. C’est bien plus marrant de dormir avec un homme qu’avec un petit chat, tu sais ? Et ce commandant O’Hara en pince sérieusement pour toi.
— Mais pas moi pour lui.
— Tu crois que tu peux encore te farcir Hanson, hein ? Pourquoi pas, après tout ? Un milliardaire a probablement plus d’attrait, à l’endurance, qu’un simple officier de la Légion.
Elle lui tourna le dos et se dirigea vers la porte en ajoutant :
— À plus tard, ma poule. Je crois que je vais aller encore tester l’endurance de mon légionnaire.
Quand elle fut sortie, Jiti remua sur son oreiller.
Grosse dame vouloir accouplement drène lubrique.
— Elle n’est pas drène, Jiti. Elle est humaine comme moi, dit Nishi.
Grosse darne humaine vouloir accouplement drène lubrique, insista Jiti.
— C’est vrai qu’elle a des idées lubriques, que ce soit pour les Drènes ou pour les humains, admit Nishi en gloussant.
Grosse dame vouloir accouplement lubrique avec beaucoup humains. Grosse dame avoir pensées lubriques méchant homme O’Hara.
— Je suis sûre que tu as raison, Jiti. Lorna est ce que l’on appelle une créature hypersexuée.
Mrs. Ebey apparut à ce moment-là dans l’encadrement de la porte, une tasse de café fumant à la main.
— À qui parliez-vous, Miss Nishi ?
— À moi-même, Mrs. Ebey. Posez la tasse sur ma table de nuit.
— Voulez-vous que je sorte vos vêtements ?
— Je m’en occuperai, merci. Allez déjeuner. Je vous verrai dans un moment. Je veux que nous parlions de Phœnicia Hanson et que vous me disiez tout ce que vous savez sur elle.
— Il y a une raison particulière ?
— Elle va venir me voir.
— Les articles de Lorna ont dû la mettre dans tous ses états. Tirez d’elle tout ce que vous pourrez, Miss Nishi. Des millions !
— Nous venons cela, Mrs. Ebey. Laissez-moi, à présent.
Quand elle fut partie, Jiti s’agita de nouveau sur l’oreiller.
Dame Ebey avoir mauvaises pensées Phœnicia. Dame Ebey penser beaucoup argent. Pourquoi Dame Ebey penser toujours argent ?
Comme elle entendait quelqu’un qui marchait dans le couloir, Nishi composa une réponse muette.
Mrs. Ebey se fait vieille et elle a peur pour l’avenir, expliqua-t-elle. Elle n’a personne pour s’occuper d’elle.
Dame Ebey penser Phœnicia très méchante personne.
Elle l’est probablement.
Jiti pas laisser méchantes personnes faire du mal à Nishi Jiti ami Nishi.
Elle souleva d’une main la petite boule de fourrure jaune et la pressa contre elle.
Je sais que tu es mon ami, Jiti. As-tu faim ? Que manges-tu habituellement ?
Jiti manger petites choses dans l’air. Respirer fort, manger. Pas se soucier pour Jiti. Jiti jamais faim.