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Woon est un gros clown.
Incantation du Raj Dud
— Puisque j’te dis que c’est comme si on avait flanqué le feu à une fourmilière !
L'équipier de Prosik, Hollis Weatherbee, le casque rejeté en arrière, se tenait dans la chambre à coucher-salle à manger de Subiyama à Gorontium. Le rouquin de la Patrouille de Zone fronça les sourcils en direction de Prosik, qui se tenait debout, en short vert, à l’épaule de Subiyama, laquelle le dominait tel un lutteur de sumo avec son ample robe rose à la ceinture d’or.
— Vous avez eu raison de venir nous avertir immédiatement, lui dit Subiyama. Quelle heure est-il ?
— Sept heures moins l’quart. La relève n’est que dans deux heures, mais Harper est v’nu m’trouver au cantonnement pour m’demander si on devait vous prévenir. J’suis allé moi-même jeter un coup d’œil et ça ressemblait vraiment à un asile de dingues. Alors, comme j’vous ai déjà expliqué, j’ai appelé mon copain là-bas.
— Répétez-nous exactement ce que vous avez vu, dit Subiyama.
— Les gens couraient de tous les côtés en hurlant. L’gros général français en personne était là, à la sortie du sas de ce lupanar volant, il disait à tout l’monde où il fallait aller. J’ai entendu crier le nom de Hanson, mais j’ai vu aucune trace de lui, à moins qu’ils lui aient donné un scaphandre de la Légion.
— C’est à ce moment-là que vous avez appelé votre ami légionnaire ?
— Oui ; enfin c’est pas tout à fait un ami. Ma sœur, sur la Terre, elle est mariée au gars qui a fait sortir ce mec de Marseille et lui a procuré de faux papiers pour qu’il puisse rallier la Légion. Elle m’a parlé de lui dans une lettre et… enfin, quoi, on a bu quelques verres ensemble.
— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Que ce Hanson avait quitté le vaisseau par surprise, pieds nus et en pyjama, avec une dame à son bras, celle qu’ils appellent « la Chanteuse Vierge », si vous êtes capable d’imaginer une vierge dans un bordel.
— Le putain d’enfant de salaud !
— Ils surveillent les astroports, mais merde ! avec tout le fric des Hanson derrière lui, ce salaud peut aller où il veut.
— Vous pensez qu’il a réellement filé à l’anglaise ?
— Pour moi, ça ne fait aucun doute. Mon copain était excité pour de bon. Il dit que la Légion le fera rôtir à petit feu pour avoir osé s’enfuir avec cette fille. C’est une sorte de mascotte pour eux.
— A-t-il des chances de quitter Vénus ?
— Vous ne vous rendez pas compte, ma p’tite dame, qu’on peut tout acheter ici !
Weatherbee se pencha en avant pour s’adresser à Prosik :
— Lew, j’ai un message pour toi de la part du capitaine. Il veut te voir immédiatement.
— Il n’a pas dit pourquoi ?
— Non, mais le sergent de service dit que c’est pour ton rengagement. Tes papiers ont mis du temps à arriver et le délai est dépassé de dix jours. C’est juste pour régulariser, qu’il dit.
— Une seconde, intervint Subiyama. Est-ce que ça signifie que tu n’es plus lié à la P.Z., Lew chéri ?
Weatherbee se tourna vers elle en souriant de toutes ses dents.
— Ma p’tite dame, apprenez que sur Vénus, quand ils vous tiennent, ils ne vous lâchent pas. Ou il rengage, ou ils perdent son billet de retour. Pourquoi croyez-vous qu’on l’a envoyé ici ? C’est une mesure disciplinaire !
— Mais s’il se débrouille pour avoir un billet de retour ?
— Alors, on lui confisque son scaphandre. Propriété de la P.Z.
— Combien coûte un bon scaphandre ?
— Trente ou quarante mille. Ça dépend.
Elle se tourna vers Prosik en souriant.
— Lew chéri, pourquoi ne fais-tu pas dire à ce capitaine qu’il peut se mettre son rengagement là où la face de la lune est cachée ?
Prosik n’en revenait pas.
— Mais qu’est-ce que je…
— Mon lapin, ma famille a réussi dans le pétrole pendant qu’il y en avait encore. Je peux m’occuper de toi (elle lui pinça la fesse). À condition que tu sois bien gentil.
— Je ne sais pas où aller, dit Prosik.
— Toi et moi, mon chéri, nous allons retourner sur la Terre. J’ai comme l’intuition que ce petit salaud de Hanson va rentrer à la maison pour empocher tranquillement les bénéfices de sa tournée promotionnelle. Il n’est venu ici que pour une seule chose. Pour vendre les services de sa nouvelle agence de presse. Et on dit qu’il a fait un tabac. C’est le moment pour lui de glisser son Stetson sous la machine à sous.
— Mais qu’est-ce que je ferai ?
— Tu me rendras heureuse, mon lapin. Et… j’ai un peu réfléchi à tout ça… Tu raffoles tellement de cette drôle d’herbe… Je me demandais pourquoi on ne s’établirait pas, tous les deux, sur ce petit bout de terre que je possède, près d’Austin. On pourrait y faire pousser tout le basilic qu’on voudrait. Il y a sûrement un marché pour ça quelque part.
Prosik la regardait en écarquillant les yeux. Il n’osait pas croire à sa bonne fortune.
— Cultiver notre propre bazel ?
— Basilic, bazel, appelle ça comme tu voudras, mon lapin.
Prosik ferma les yeux. Il se demandait s’il oserait idmager une toute petite chose, un rien, un présent destiné à lui prouver sa gratitude. Mais cela risquait de faire surgir des questions sans réponse. Cette adorable Terrienne devait à tout jamais ignorer ses origines drènes.
— Alors, qu’en dis-tu ? insista Subiyama.
— Tout ce que tu voudras, ma douce Habiba.
— Voilà qui est parler, mon lapin !
Weatherbee tourna vers Prosik un sourire un peu pincé.
— Ça alors, tu es verni, toi ! J’ignore ce que tu as, Lew, mais ça doit être quelque chose. Tu sais, je vais peut-être revenir avec le cul en compote, mais ça me plaît bien d'porter ton message au capiston. Ce petit merdeux va en pisser bleu dans son caleçon.
Prosik passa le bras autour de la taille de Subiyama et lui caressa légèrement la croupe. Elle lui sourit.
Ça pourrait être la vie de château, se dit-il.
Il faudrait, naturellement, qu’il trouve un moyen pour saboter le vaisseau d’effacement et qu’il alerte la Patrouille de Zone si de nouveaux vaisseaux arrivaient. Par lettre anonyme ? Pourquoi pas ?
S’adressant à Weatherbee, Subiyama déclara :
— Le contrat tient toujours pour tout le monde. Essayez d’avoir confirmation du départ de Hanson. Je vais avertir mes correspondants sur la Terre. S’il se pointe là-bas, nous le saurons immédiatement.