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C’est avec un extrême regret que je mets aujourd’hui un terme à ma longue association avec le Parti pour l’Indépendance Américaine. En même temps, je dois dire que je me considère comme privilégié et que je suis fier d’apporter mon soutien à Lutt Hanson Junior et à la plate-forme du G.O.P. Les événements récents ne m’ont guère laissé le choix. Le P.I.A., naguère défenseur acharné des droits de l’homme, est devenu un outil insensible aux mains des riches. Nous avons tous de la chance que le G.O.P. soit là pour relever le flambeau sacré.
Cilperton Woon
dans sa déclaration publique officielle
Je ne vous laisserai pas menacer Drénor, insista Ryll. Si vos attitudes guerrières n’étaient qu’un subterfuge politique, je les tolérerais à la rigueur, mais lorsque vous suggérez d’organiser une expédition contre ma patrie sacrée…
Taisez-vous, stupide Drène ! Je combattrai les Français ou les Drènes si ça me chante. Je ferai tout ce que j’aurai envie de faire et ce n’est pas vous qui m’arrêterez.
Lutt se tenait devant la fenêtre du bureau de son père dans l’ancienne caverne à missiles, une boulette de basilic humide dans la main gauche. L’idée de mâcher et d’avaler cette substance lui répugnait et il n’avait cessé de s’y préparer mentalement toute la matinée. Le basilic exerçait sur lui un effet presque comparable à celui d’un excès de boisson. Mais après l’entretien qu’il venait d’avoir avec l’ambassadeur de France, il devenait indispensable d’y avoir recours.
On va se régaler, mon petit Ryll, jubila-t-il en pétrissant de nouveau la boulette.
Ryll éprouvait à la fois de la répulsion et de l’attirance pour le basilic. Comme il était tentant de se laisser glisser dans les limbes vaporeux de la drogue, d’oublier les soucis, les discussions avec le cohabitant de sa chair… Mais Lutt supportait mieux que lui la dangereuse substance, même si cela augmentait sa pugnacité et émoussait un peu ses idées. Cela le rendait physiquement maladroit, également, mais il ne faisait aucun doute qu’il avait le contrôle total de leur corps lorsque celui-ci était saturé de bazel.
Vous avez intérêt à ce que je demeure alerte pour mieux vous conseiller, plaida Ryll tandis que Lutt s’apprêtait à porter le basilic à sa bouche.
Me conseiller sur quoi, mon petit Ryll ?
Il mordit un morceau de boulette et l’avala.
Vous commettez de nombreuses erreurs, lui dit Ryll.
Par exemple ?
La P.Z. favorise son propre jeu en ne divulguant pas votre secret sur Deni-Ra. Vous avez eu tort de charger votre frère d’arranger cela. Et votre décision d’abandonner votre mère à son sort est mauvaise.
Ses ennuis, ma mère les a cherchés. Quant à Morey, je veux lui flanquer la plus belle trouille de sa vie !
Déjà, son esprit commençait à s’embrumer légèrement, mais il poursuivit, emporté par son enthousiasme :
Et vous savez ce qui lui fait le plus peur ? Que je devienne un jour Président !
Mais la P.Z. et Deni-Ra sont dangereux, je vous le répète !
Ryll sentait ses idées s’appesantir beaucoup plus rapidement que Lutt.
Morey ne peut rien comploter contre moi sans que je le sache. Mon Centre d’Écoute me renseigne sur tout. De plus, les gardes de Deni-Ra me rapportent toutes leurs conversations.
Woon va arriver d’un moment à l’autre. Il croira que vous êtes ivre !
Et alors ?
En désespoir de cause, Ryll essaya une fois de plus de faire ce qu’aucun Drène n’avait jamais réussi : bloquer par idmagie les effets du bazel. Comme d’habitude, il échoua.
Lutt perçut sa tentative, ainsi que l’affaiblissement de ses énergies mentales. Il éclata de rire.
Ce rire eut un effet exaspérant sur Ryll. Il se sentait emporté par l’extase du bazel. À travers la brume de son état second, il distingua la silhouette de Woon qui pénétrait dans le bureau et commençait à grimper les marches jusqu’au niveau de Lutt.
Mon niveau !
Mais cette pensée pathétique ne servit à rien. Dans la transe provoquée par le bazel, le sénateur sembla enfler comme un ballon puis se contracter jusqu’à la taille d’un ours en peluche.
Ryll trouva la plaisanterie amusante et essaya d’y prendre part, mais Lutt ignora son intrusion et prit un siège près des fenêtres en se concentrant sur son visiteur.
La conversation ne parvenait à Ryll qu’à travers le filtre de son intoxication au bazel. Parfois, les éclats de voix étaient forts, puis ils devenaient assourdis, rebondissants, éloignés, proches, assourdissants, déformés, de nouveau nets… Et Ryll était incapable de les éviter pour se réfugier dans ses pensées privées.
— Le P.I.A. est en train de proposer un joli magot à cette pute, Toloma, pour qu’elle déballe tout ce qu’elle sait sur vous. C’est vrai que vous vous êtes disputés ?
C’était Woon, d’abord tonitruant puis susurrant.
— J’étais ivre. Je me suis mis à chialer. Cette pouffiasse a eu le toupet de me dire que j’étais là pour gicler de la bistouquette et pas des mirettes.
Ça, c’était Lutt. Ryll aurait aimé pouffer de rire, mais il en était incapable.
— Pardon ?
C’était encore le sénateur. Lutt dut lui répéter sa phrase et Woon parut se mettre à hurler.
— Toloma affirme que vous vous lamentiez à propos d’une personne que vous appeliez Nini. Vous lui auriez dit également que ce n’était pas à une prostituée de vous donner des conseils.
— Et alors ? Où ça la mènera de m’apprendre que je me suis trompé d’adresse, toutes ces années, si je croyais me rendre à des rendez-vous galants ?
— Vous devez être plus prudent, Lutt. Ça va nous coûter cher d’acheter son silence. Vous ne seriez pas un peu ivre en ce moment ?
— Pas du tout !
— Vous avez une drôle de façon de balancer la tête, mon vieux.
— Je ne suis pas votre vieux, Woon ! Je suis votre candidat à la Présidence.
— Mince ! Vous avez bu et il n’est pas encore midi !
— Ce que je bois et à quelle heure, ce ne sont pas vos oignons !
— Seulement dans la mesure où vous ne vous montrez pas en public dans cet état, Lutt.
Lutt se pencha en avant d’un air agressif.
— Êtes-vous en train de me dicter ce que je dois faire ?
— Je suis le directeur de votre campagne, Lutt.
— Vous êtes mon homme de paille, Woon. Voilà tout ce que vous êtes.
Une grimace de rage distendit les bajoues du sénateur mais disparut aussitôt. Il sourit.
— J’essaierai de m’en souvenir… Mr. Hanson.
— Eh bien, pour quelle raison vouliez-vous me voir ?
— Ce gourou de Vénus, ce Raj Dud, il m’a appelé de je ne sais trop où ce matin. Il voulait me parler d’un accord que vous êtes censé signer avec la Légion étrangère française. Que diable avez-vous à voir avec la Légion ?
— Ouais, mon oncle Dudley m’avait dit je ne sais quoi sur la nécessité de poursuivre les négociations. Dites-lui d’aller se faire voir.
— Votre oncle Dudley ? Vous voulez dire que ce Raj Dud…
— Est le frère de ma mère.
— Jésus en pyjama ! Si jamais ça se sait ! Est-ce que vous pourriez l’empêcher de parler ? II veut peut-être de l’argent pour…
— L’oncle Dud ne me semble pas s’intéresser beaucoup à l’argent. Je crois qu’il est en ménage avec la vieille Osceola.
— Celle du verre Spirit ? Cette Osceola-là ?
— En chair et plutôt en os.
Woon se trouva un fauteuil et s’y laissa tomber. Lutt ricana intérieurement en voyant qu’il avait choisi le fauteuil piégé par son père pour éjecter en petits morceaux celui qui aurait la malencontreuse idée de vouloir s’y asseoir.
J’aurais dû le laisser comme il était, se dit-il.
— Vous avez beaucoup d’autres surprises de ce genre en réserve ? demanda Woon.
— Ouais. Autant vous le dire tout de suite, puisque de toute manière les médias vont s’en emparer d’une minute à l’autre. L’ambassadeur de France sort d’ici. Il vient de m’apprendre que ma chère vieille maman a essayé d’assassiner Nishi D’Amato. L’ambassadeur dit que Nishi est la mascotte de la Légion et qu’il s’agit d’une atteinte à la sécurité de l’État.
Lutt se passa l’ongle du pouce en travers de la gorge.
— Oh ! mon Dieu ! s’écria Woon.
— Il y a un avantage, poursuivit Lutt, c’est que nous n’aurons plus la vieille dans les pattes.
— Vous êtes capable de plaisanter là-dessus ?
— Pourquoi pas ? Songez à tout ce que nous pouvons en tirer. Nous réfutons toutes les accusations en bloc. Ma mère n’aurait jamais pu accomplir un tel acte. Ils la raccourcissent quand même et nous prenons le deuil. Le vote de sympathie que cela me rapporte équivaut à un véritable raz de marée.
— Votre propre mère ! Vous n’êtes pas sérieux !
— Que reprochez-vous à mon analyse ?
— Allez au diable avec votre putain d’analyse !
— Hé ! Je croyais que vous dirigiez ma campagne !
— D’accord ! Dans ce cas, laissez-moi vous dire une chose. C’est exactement le genre de truc qui pourrait foirer et nous péter à la gueule. L’opposition aurait vite fait de dire que vous pourriez utiliser la Présidence à des fins personnelles, pour vous venger des Français.
— Ce ne serait pas une mauvaise idée.
— Vous êtes dingue, ou quoi ?
— J’ai l’intention de remporter cette élection, Woon. Et à ce moment-là, je vous montrerai une ou deux choses sur la manière dont on peut se servir du pouvoir.
— Les Français sont-ils prêts à discuter avec nous pour arranger cette histoire ? demanda Woon.
— Ils disent que mon ancienne gouvernante – vous vous souvenez de Mrs. Ebey ? – est en route avec un message de Nishi. Peut-être que je discuterai avec elle si Nishi est prête à les écarter pour moi.
— À les… écarter ?
— Bordel de Dieu ! Vous ne comprenez donc pas quand on vous parle ?
— J’ai peur de comprendre. Vous voulez dire que vous êtes prêt à négocier la tête de votre mère si cette Nishi accepte de partager votre lit ?
— Vous avez bien saisi !
Hagard, Woon dévisagea Lutt comme si c’était un étranger qu’il voyait pour la première fois. Quand il parla de nouveau, ce fut d’une voix sourde et rauque :
— Vous avez idée de ce que veulent les Français ?
— Bien sûr ! Ils veulent mon communicateur par Spirales et mon vaisseau spatial. Ils libéreront Mère en échange de ces menues concessions.
— Donnez-leur ce qu’ils veulent.
— S’ils me donnent ce que je veux.
— J’ai eu l’occasion d’arrondir quelques angles au cours de mon existence, lui dit Woon, mais vous me faites ressembler à un maître de catéchisme en comparaison.
Il agrippa les deux bras du fauteuil pour se mettre debout et ajouta :
— Je parlerai à cette Mrs. Ebey. Et je crois que je ferais bien aussi d’avoir un entretien avec votre Raj Dud.
— Pourquoi pas ? Profitez-en pour lui demander conseil.
Parodiant les tonalités résonnantes de la voix de Woon, Lutt ajouta tandis que le sénateur sortait :
— J’ai entendu dire que Dud donnait de foutrement bons conseils.