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Ne laissez jamais un Redresseur trop longtemps en contact avec un patient gravement atteint. Non seulement les Redresseurs prennent les caractéristiques de leurs patients, mais ils sont également profondément influencés par tous ceux avec qui ils entrent mentalement en contact durant la période de traitement. C’est pourquoi les Redresseurs ne doivent être utilisés que lorsqu’il y a un seul esprit malade dans les limites de leur champ d’intervention.
Texte scolaire
Drène, niveau supérieur
Une fois de plus, Ryll et Lutt se trouvaient dans le Centre d’Écoute pour passer ses informations en revue. Ils avaient traversé tout le pays, faisant la course avec le soleil couchant, à bord d’un avion militaire, le Humptulips Howler, surnommé « la fusée ailée » par les médias.
Dans le Centre d’Écoute, Lutt jouait un rôle dominant en raison de sa plus grande familiarité avec les installations. Ils discutaient tout haut, prenant tour à tour le contrôle de leur voix, certains que les précautions prises par L.H. Senior contre les écoutes clandestines originaires de l’extérieur étaient efficaces à cent pour cent.
— Si vous ne vous trompez pas sur l’existence d’un complot en vue de nous assassiner, hypothèse que je n’écarte pas mais qui demeure à vérifier, les éléments les plus suspects sont ces visites que votre frère a rendues à Nishi, déclara Ryll.
— Vous pensez qu’elle pourrait être mêlée à cela ?
— Nishi ? Jamais de la vie ! fit Ryll de sa voix terrienne la plus superbement outragée.
— Où voulez-vous en venir, alors ?
— C’est Woon, logiquement, le complice de Morey. Après tout, ils avaient déjà conspiré pour nous faire assassiner sur Vénus.
— Ce gros lard de sénateur sait ce qui lui pend au nez si je disparais.
— C’est peut-être un moyen de dissuasion insuffisant.
— Que voulez-vous dire ?
— Il se sent peut-être capable d’essuyer une petite tempête si c’est vous qui faites la cible principale de l’animosité publique. En vous noircissant, il ressort blanchi en comparaison.
— Mais Morey et lui ne se sont plus rencontrés. Il n’y a eu que cette communication vidcom où Woon demandait simplement à mon frère de se rendre à l’hôtel Madison avec une grosse somme d’argent.
— Que Nishi a refusée.
— Repassons-nous ces deux visites, proposa Ryll.
— Si vous insistez, mais c’est la dernière fois !
Lutt pianota sur le clavier de commande et l’écran leur montra la séquence devenue pour eux d’une monotonie familière. On voyait tout d’abord Woon se présenter à l’entrée de la suite de Nishi au Madison.
— Bon. Il entre et remet son pardessus et son chapeau à Ebey, dit Lutt. Parfaitement normal, pour la saison.
— Il n’a même pas de serviette avec lui, fit remarquer Ryll.
— Et de quoi parlent-ils ? Rien d’autre que ce que m’a dit Woon. Plus d’articles de Subiyama. Nishi promet d’être muette comme une carpe. Et Woon s’engage à faire « dédommager » Subiyama par Morey.
— Et si Subiyama était aussi dans le coup ? demanda Ryll.
— Elle ? Aucune chance ! Elle colporte les histoires, elle n’en crée pas. D’ailleurs, ils n’ont eu aucun contact direct avec elle.
— Il pourrait y avoir d’autres complices.
— Qui donc ? demanda Lutt. Nous sommes au courant de tout ce qu’ils se sont dit. Regardez. Maintenant, Woon s’en va et la séquence suivante c’est quand Morey apparaît.
— Repassez-la, dit Ryll.
— Nishi a dû avoir une conversation avec Subiyama entre-temps, fit Lutt en obéissant. Elle a visiblement sa réponse toute prête.
— Et Morey a apporté une serviette remplie d’argent.
— Qu’il n’ouvre même pas !
— Voilà maintenant Morey qui sort. Il a l’air tout content.
— Il a toujours aimé la compagnie des jolies femmes.
— Nishi ne l’a pourtant pas encouragé.
— Elle est en manque de ma personne.
— Mais vous n’avez jamais… jamais…
— Je voudrais essayer encore une fois avec elle, Ryll. Tant qu’elle est à Washington. Pourquoi pas ?
— Je m’y oppose catégoriquement !
— Écoutez, Ryll. Nous devons faire équipe. Vous avez vos petits plaisirs, j’ai les miens.
— Je vois très bien où vous voulez en venir, Lutt.
— Bien, sûr, vous savez ce que je désire. Où est le mal ?
— Vous feriez souffrir Nishi. Je suis décidé à la protéger.
— Crémillion ! Vous êtes le plus grand puritain que j’aie jamais connu !
— Si nous continuions d’examiner les enregistrements ? proposa Ryll.
— Qu’y a-t-il d’autre à voir ? Woon en train de mener campagne ? Morey en train de décharger son pistolet à lames sur cette stupide Deni-Ra ?
— Avez-vous maintenant la conviction qu’il n’y a jamais eu de conspiration ?
— C’est possible. Mais restons prudents. Aucune visite de Morey, bien qu’il n’y ait aucun risque de ce côté-là pour l’instant. Je n’ai jamais aimé le savoir trop près et il le sait. Quant à Woon, nous garderons désormais nos distances avec lui.
— Combien de temps allons-nous le laisser dans les oubliettes ?
— Si c’étaient réellement des oubliettes ! Il y restera aussi longtemps que possible.
— La P.Z. ne semble pas s’en plaindre, mais votre mère s’agite de plus en plus.
— Qu’elle s’agite. Ça lui fera du bien.
— Je vais reprendre le contrôle, à présent, dit Ryll. Appelons les gardes et retournons à Washington.
— Vous savez, dit Lutt, j’aime bien pouvoir discuter avec vous de cette manière. Avec un peu d’entraînement, nous deviendrons très forts pour maîtriser parfaitement la voix. Ça peut servir, car il y a des moments où votre imitation n’est pas terrible.
— Même votre mère a marché, pourtant !
— Oui, mais si elle commençait à avoir des soupçons ?
— Vous avez dû remarquer, Lutt, que je m’améliore de jour en jour.
— Vous aimez bien jouer au grand chef, n’est-ce pas ?
— Disons que j’aime passer aux applications pratiques de mes connaissances.
— Eh bien ! essayons de ne pas l’oublier, pour le cas où nous en aurions besoin.
— J’apprécie beaucoup votre nouvel esprit d’équipe, Lutt.
— Au point de m’accorder quelques petits plaisirs innocents ?
— Comme je pense savoir à peu près de quels plaisirs il s’agit, nous jugerons chacune de vos requêtes selon ses propres critères.
Jiti s’agita à ce moment-là dans la poche spéciale où il était transporté et émit une pensée si forte qu’elle fit passer au second plan aussi bien les préoccupations de Ryll que celles de Lutt.
Plaisir très bon traitement hommes malades.
Ryll mit un bon moment à récupérer ses esprits. Dès qu’il le put, il protesta vigoureusement.
Jiti ! Vous aviez promis à Nishi de collaborer avec moi !
Moi qui ?
Je suis Ryll… le Drène !
Il y eut un long silence, puis :
Ryll Lutt même personne. Guérir Ryll guérir Lutt.
Mais je n’ai pas besoin d’être soigné ! Vous étiez censé m’aider uniquement à dominer Lutt. Autrement, il attaquera Drénor !
Lutt pas faire mal à Drènes. Jiti faire mal dans tête Lutt.
Oui, Jiti. C’est à cela que vous servez.
Jiti faire mal dans beaucoup têtes pas bot mes pensées !
De nouveau, la violence des émissions de Jiti fit chanceler l’esprit de Ryll. Lutt en profita pour reprendre le contrôle de la voix et demander faiblement :
— Ou’est-ce qui vous arrive ?
— C’est Jiti, chuchota Ryll. Je ne sais pas ce qu’il a tout d’un coup.
Jiti pas malade. Lutt malade. Ryll malade. Jiti arranger ça !
Je vous en prie, Jiti, supplia Ryll. Je n’arrive pas à me concentrer quand vous faites ça.
Vous Ryll ? Vous aller tout de suite grande maison blanche. Appeler Nishi. Dire Nishi venir voir vous.
Jiti ! Mais nous ne pouvons pas…
Ryll s’interrompit brutalement en portant ses mains à ses tempes pour essayer de contenir la douleur qui le vrillait.
Jiti dire voir Nishi tout de suite.