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Les rapports médicaux en notre possession établissent que le candidat Hanson a grandi de plusieurs centimètres et gagné au moins sept kilos durant ces derniers mois. Comment explique-t-il ces faits ? Serait-il atteint d’un dangereux déséquilibre hormonal ? Le public a le droit de connaître la vérité sur ces anomalies.

Déclaration à la presse
d’un groupe de l’opposition

— Mesdames et messieurs, dans deux jours nous élirons le nouveau Président des États-Unis.

L’homme qui venait de faire cette annonce, Utley Trask, personnage aux cheveux gris et à l’allure familière et bienveillante, s’interrompit pour adresser de larges sourires à son auditoire tandis qu’éclataient les vivats, les cris et les sifflets parmi la foule qui emplissait la salle de convention devant lui.

Lutt, assis sur la gauche de Trask avec Eola Van Dyke Hanson à ses côtés, songeait que c’était un réel succès d’avoir rempli cette salle à neuf heures du matin. Il jeta un coup d’œil à Eola, dont l’anneau de mariage tout récent étincelait de mille feux. Elle arborait son sourire mondain à l’intention de ceux qui les acclamaient. Bien qu’il se fût délibérément abstenu, pour l’occasion, d’assommer Ryll à coups de basilic, Lutt sentit un sursaut de belligérance de la part du Drène.

Eola pour la parade, Nini pour le lit !

Toujours pas de réponse du côté des Français, mais il ne perdait pas espoir. La Légion observait un silence total sur l’affaire de Phœnicia. Ce qui signifie certainement qu’ils s’apprêtent à satisfaire mes demandes.

Utley Trask leva les deux mains pour demander le silence. La foule en liesse s’apaisa progressivement. Lutt regarda dans les coulisses de la tribune, sur sa droite. Une cage roulante abritant Deni-Ra sous sa forme humaine attendait.

Dans quelques minutes, nous nous assurerons définitivement la victoire, pensa-t-il. La trouille et la perspective de quelques créations d’emplois suffiront. Ce sera un raz de marée.

— Le moment est venu de vous démontrer pourquoi Lutt Hanson Junior est le seul homme fait pour occuper cette charge, la plus critique de tout l’univers, déclara Trask. Mais d’abord, l’un des moments les plus agréables de ma vie.

Il tourna son sourire vers Eola, puis reporta son attention sur la foule.

— Une magnifique surprise, mes amis. De très bonne heure ce matin, au cours d’une cérémonie privée à leur domicile, Lutt Hanson Junior et Eola Van Dyke ont été déclarés unis par les liens sacrés du mariage !

Une assourdissante clameur s’éleva dans la salle. Les hourras et les cris retentirent durant cinq bonnes minutes. Quand ils s’apaisèrent enfin, Trask agita ses deux mains nouées en direction de Lutt et sourit.

— Mesdames et messieurs, le prochain Président des États-Unis… Lutt Hanson Junior !

Lutt prit place derrière le micro après avoir jeté un coup d’œil aux alignements de caméras braquées sur lui, à la foule puis à l’Analyseur de Parole miniature qu’il tenait dans le creux de sa main gauche. Il adressa un sourire théâtral à Eola, puis le tourna en direction de la salle. Il leva les deux bras.

En quelques secondes, un silence presque total se fit. La foule avait été préparée à une annonce de toute première importance. Le bruit circulait qu’une « révélation fracassante pour le monde entier » allait être faite. L’attente se lisait dans tous les visages levés vers lui. Même les journalistes étaient figés derrière les parois vitrées de leurs cabines, sachant qu’on ne les aurait pas érigées s’il n’y avait pas eu un gros coup en perspective.

Quelle était cette « menace extraterrestre » à laquelle l’état-major de Hanson faisait mystérieusement allusion ces derniers temps devant la presse ?

— Mes amis, commença Lutt, nous savons tous que le moment est venu de donner un nouveau souffle à notre grande nation. Mes adversaires politiques ont mené ce pays à une situation désespérée. Les prix alimentaires ont doublé l’an dernier. Le chômage est en hausse.

Il marqua un instant de pause et prit un air tragique avant de continuer à lire son discours préparé, projeté sur l’écran transparent devant le pupitre.

— Comment pouvons-nous demeurer indifférents alors que tant d’Américains mènent une vie sordide dans des logements insalubres ?

Cela, c’était pour les masses électorales que l’équipe de Woon avait recensées dans les Radsols.

— Oui ! continua-t-il. Nous voulons que les pauvres soient nourris. Oui ! nous voulons de nouveaux emplois pour tous ceux que mes adversaires ignorent, ceux qui ne demandent que le droit et la dignité de vivre de leur travail.

Lutt glissa l’A.P. dans son étui de poignet et posa une main de chaque côté du pupitre en bois, en le serrant jusqu’à ce que ses phalanges blêmissent. C’était un truc que Woon lui avait appris.

— Mais il y a quelque chose qui nous menace encore plus et que mes adversaires ont totalement ignoré, reprit-il. Bien qu’ils soient parfaitement au courant !

Il leva les yeux vers les rangées d’objectifs. L’opposition était là, à l’affût de ses moindres paroles et de ses moindres mouvements.

— Je m’adresse à tous ici aujourd’hui avec une froide détermination, avec une profonde conviction fondées sur la certitude qu’un complot Monstrueux, Organisé, Radical et Terrible est dirigé. Oui, ces initiales réunies signifient la MORT, et c’est le sort qui nous attend tous si vous n’écoutez pas mon message.

Il fit signe aux gardes Hanson et aux soldats de la Patrouille de Zone d’avancer la cage de Deni-Ra.

La cage roulante fit trembler l’estrade de ses roues au grincement calculé. La foule, mal à l’aise, s’agita nerveusement. Des projecteurs s’allumèrent. Les caméras se braquèrent sur cet événement inattendu. Des rumeurs chuchotées sillonnèrent la salle dans tous les sens.

— Qui se trouve dans cette cage ?

— On dirait une mauvaise doublure laissée-pour-compte de John Wayne.

— Taisez-vous ! Laissez-nous écouter !

Les gardes immobilisèrent la cage à deux pas de Lutt et s’écartèrent légèrement, leurs armes pointées sur la silhouette à l’intérieur.

Deni-Ra agrippait les barreaux en observant la foule d’un air goguenard. Lutt pointa l’index dans sa direction.

— Regardez bien ! s’écria-t-il. Il y a parmi nous des créatures comme celle-là, que vous croiseriez dans la rue sans même vous retourner. Elles paraissent aussi humaines que n’importe qui. Mais elles ne le sont pas ! Ce sont des extraterrestres ! Et leur intention est de nous détruire !

Selon le scénario préparé à l’avance, Deni-Ra se défit de son déguisement humain pour devenir une masse de protoplasme coulant qui se reforma aussitôt sous son aspect drène. Deux mains à six doigts se refermèrent sur les barreaux qu’elles firent trembler tandis que la cage était secouée d’avant en arrière.

Une exclamation collective monta de la foule. Les gardes pointèrent leurs armes à bout de bras et l’un d’eux cria :

— Anêtez ou nous tirons !

Deni-Ra se laissa retomber sur ses quatre jambes.

— Tirez si vous osez, bande de coyotes ! glapit-elle. Mais j’aurai ma revanche. Vous êtes en territoire drène. Un jour, bientôt, c’est moi qui vous forcerai à quitter la ville avant le coucher du soleil !

Sans cesser de montrer Deni-Ra du doigt, Lutt s’écria :

— Vos prétendus dirigeants nous ont laissés sans défense devant une pareille menace ! J’appelle solennellement le peuple à mettre un terme à cette ridicule politique de l’autruche ! Nous devons fabriquer en masse des armes et des vaisseaux spatiaux ! Nous devons attaquer et détruire ces extraterrestres dans leur propre nid !

Lutt baissa légèrement la tête et promena son regard sur la foule médusée.

— Mes adversaires murmurent derrière mon dos que je passe des accords secrets avec un ennemi potentiel, la France. Mensonge ! Est-il quelqu’un dans cette salle pour croire que la Légion étrangère française faillira à son devoir, qui est de se battre aux côtés de notre vaillante Patrouille de Zone dès que la menace sera reconnue ?

Un murmure d’approbation se répandit dans toute la salle, mais s’interrompit brusquement tandis que la foule retenait son souffle.

Lutt se tourna vers Deni-Ra. Comme prévu, la Drène s’était métamorphosée en cobra royal et menaçait de se glisser à travers les barreaux. Les gardes la forcèrent à reculer.

— Toute la Terre doit se dresser derrière nous pour combattre cette menace ! s’écria Lutt. Nous devons reconvertir nos usines et en édifier d’autres pour produire des armes ! La technologie permettant de détruire ces extraterrestres existe déjà ! Oui ! Il s’agit d’un produit de mon invention ! Je suis prêt à faire face à cette terrible tâche ! Êtes-vous avec moi ?

Les rugissements et les trépignements d’enthousiasme qui se firent entendre alors constituèrent la seule réponse dont Lutt avait besoin. Il ne jeta qu’un bref coup d’œil à son A.P. pour confirmation. Ils étaient dans sa poche. La peur d’une menace extraterrestre signifiait de nouveaux emplois dans les industries d’armement. Tout le monde était capable de comprendre ça. Et ses collaborateurs avaient fait en sorte qu’il y eût suffisamment de fuites sur son Vortraveler, « cette petite merveille technologique issue du cerveau fertile de Lutt Hanson Junior ».

Si les Français veulent entrer maintenant dans la danse, tant mieux. Mais c’est moi qui pose les conditions.

Ryll en avait vu et entendu assez. Les leçons qu’il avait prises au contact des Terriens convergeaient vers la nécessité d’une action de sa part.

Mon petit Lutt…, intervint-il.

La ferme, vous le Drène !

Une seconde, mon petit Lutt. Que deviendrait votre élection si les gardes de la Patrouille de Zone s’apercevaient que vous êtes vous aussi un Drène ?

Vous n’oseriez pas !

S’il faut que je vous accompagne en prison, je me ferai une raison, mon petit Lutt.

Cessez de m’appeler ainsi !

Vous appeler comment ?

Mon petit Lutt !

Mais c’est de vous que j’ai appris l’expression ! Et le moment est venu de faire les comptes, mon petit Lutt. Même si je ne peux plus reprendre le contrôle de notre corps – ce qui reste à voir –, je suis certainement en mesure de soulever certaines questions auxquelles la P.Z. se fera un plaisir de trouver des réponses. Vous saisissez le topo ?

Vous êtes sérieux ?

Pensez-y. Plus de Nini. Plus de Présidence. Plus rien qu’une solide cellule pour le monstre qui se faisait passer pour Lutt Hanson Junior. Vous ferez partie intégrante de la terrible menace que vous vous êtes donné tant de mal pour annoncer à vos semblables.

Qu’est-ce que vous voulez exactement, Ryll ?

Je vous ai déjà dit que je ne vous permettrais pas d’attaquer Drénor.

C’est d’accord. Plus d’attaque.

Mais vous ne dites pas ça sérieusement.

Je vous le promets.

Je vois bien que c’est une promesse creuse.

Qu’est-ce que je dois faire, alors ?

Vous le savez déjà. Remettez-moi le contrôle de notre corps chaque fois que je vous en fais la demande. Et surtout, plus de bazel, à moins que ce ne soit moi qui l’exige.

Plus jamais !

Jamais, cela représente un bien long moment, Lutt, surtout si nous devons nous retrouver dans une prison de la P.Z.

Ne pourrions-nous pas partager le contrôle de mon corps ?

De notre corps.

D’accord, d’accord. De notre corps.

C’est ce que je vous ai proposé depuis le début. Et si vous êtes vraiment d’accord, n’oubliez pas que toutes vos pensées me sont accessibles.

Le bruit de la salle de convention avait diminué. L’Analyseur de Parole miniature conseilla aussitôt à Lutt : « Redressez-vous. Ayez l’air décidé et sincère. »

Il obéit.

À part lui, Ryll observait ce manège et prit sa décision.

Je finirai par dominer ce Terrien !

Il savait maintenant de quelle manière il devait s’y prendre. C’était une vérité de base qu’il avait appris à reconnaître à force d’observer Lutt. Laissez n’importe quelle personne désirer suffisamment quelque chose et vous pourrez la gouverner à travers ce désir.

Lutt désirait le pouvoir. Il le désirait encore plus ardemment qu’il n’avait jamais désiré aucune femme.

Nishi ne doit à aucun prix se laisser lier à ce Terrien, se dit Ryll. Il est de mon devoir de la protéger.

Lew Subiyama avaient des chambres qui communiquaient avec la sienne tandis que l’Inspecteur de la Légion et ses gardes en civil étaient logés au même étage, un peu plus loin que les Subiyama.