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Ni la rapidité ni l’efficacité n’ont jamais fait partie du psychisme drène. Notre haute technologie se concentre sur les voyages à travers les Spirales, dans un univers perpétuellement en changement. Drénor l’ancienne, Drénor l’inaltérable, doit demeurer pour nous un nid de régénération. La devise drène : « Toute chose est possible » doit être en toute circonstance notre rempart de conservatisme.
« Mugly l’Ainé », Biographie critique
— Pourquoi ne nous a-t-elle pas prévenus que le bouclier allait transformer notre ciel ? se plaignit Mugly.
Il était en train de regarder par l’une des fenêtres de la demeure de Jongleur où le Premier Diseur l’avait fait venir. Un soleil de fin d’après-midi peignait des franges roses sur de gros nuages blancs bouffis. Mais, à peine quelques instants avant, un mince bouclier expérimental idmagé par Habiba s’était dissous. Et pendant l’essai, Mugly et Jongleur avaient contemplé un morne paysage de grisaille pas tout à fait crépusculaire, mais nettement différent.
— Elle procède à des essais parce que les germinales ont besoin d’un certain spectre de lumière solaire, expliqua Jongleur. La question est de savoir si le bouclier sera capable de laisser passer la lumière nécessaire. Assez curieusement, les rayons dont nous avons besoin sont les mêmes que ceux que les Terriens utilisent pour se foncer la peau.
— On dit « bronzer », fit Mugly.
— Je le sais parfaitement !
— Je suppose que nous pourrions ouvrir de temps en temps des fenêtres dans le bouclier, suggéra Mugly.
— Et comment assurerions-nous la garde de ces passages ? demanda Jongleur. En fabriquant des armes pour massacrer les intrus ?
— Nous avons bien le droit de nous défendre.
— Ce bouclier est une brillante trouvaille.
— Même si nous ne pouvons plus jamais avoir d’enfants, nous devons protéger ce que nous possédons maintenant, dit Mugly d’une voix grave.
— Et que possédons-nous ?
Mugly fit un large mouvement du bras qui embrassait tout Drénor.
— Tout ! Quelle étrange question, Jongleur ! Votre manière de penser est en train de devenir bizarre.
Jongleur était obligé de l’admettre. N’avait-il pas, ce matin même, fait part de ses angoisses à Habiba ?
— Je me demande ce que nous avons créé en idmageant la Terre.
— Nous ? avait demandé Habiba.
— Les Drènes n’ont pas cessé de tripoter la Terre depuis sa création, avait murmuré lugubrement Jongleur.
— Tripoter, Jongleur ? Quelle étrange manière de vous exprimer !
Habiba lui avait alors fait faire un petit tour à l’intérieur de son cône pour lui changer les idées. Cela faisait une drôle d’impression de parcourir ces étages colorés en sachant qu’ils étaient édifiés sur un volcan éteint. Le soubassement poreux du cône était un lieu spirituel, un endroit secret plein de chambres et de passages mystérieux où seule Habiba se rendait. Jongleur n’en connaissait que ce qu’elle lui avait raconté d’une voix tranquille.
— Exactement sous l’endroit où nous sommes se trouve une cheminée à fumerolles qui descend en spirale jusqu’à de très grandes profondeurs et qui, malgré cela, reste sèche.
Jongleur adorait ces promenades. Les étages et les couloirs du palais, incrustés des joyaux d’innombrables planètes que l’on avait rapportés à Habiba, avaient toujours été à ses yeux ce qu’il y avait de plus stable et de plus permanent dans l’univers.
Aujourd’hui, cependant, il était frappé par la fragilité de tout l’édifice. Si les Terriens déclenchaient une attaque catastrophique, tout ici pouvait être réduit en miettes.
N’importe quoi peut arriver. Ici, autrefois, c’était un volcan. Aujourd’hui c’est une île de pierre ponce qui tournoie au milieu de la mer. Une mer éternelle ? Y a-t-il quoi que ce soit qui puisse être vraiment éternel ?
L’Océan de Toutes Choses incitait en temps ordinaire à des réflexions sur l’éternité, mais Jongleur trouvait à présent ces pensées troublantes.
Mugly le tira de sa méditation en posant une question brutale.
— Est-il vrai que le vaisseau d’effacement s’est écrasé ?
— L’épave est aux mains des Terriens.
— Une épave. Parfait.
— Mon fils était à bord. Et nous ignorons l’étendue des dommages. Si des composants sensibles ont survécu…
Jongleur laissa cette idée en suspens devant eux.
— Patricia est programmée pour s’autodétruire plutôt que laisser tomber ses secrets entre des mains étrangères, déclara Mugly.
— C’est un drôle de nom pour un vaisseau.
— Il est très courant chez les femmes de la Terre Et il a aussi une forme masculine, Patrice. C’était un saint, vous savez ?
— Vous insinuez que ce vaisseau avait une mission sacrée ?
— Je n’insinue rien du tout. Mes apprentis l’ont construit à mon insu et sans mon consentement. Pourquoi m’avez-vous fait venir ici, Jongleur ?
— Habiba m’a donné l’ordre de m’assurer que nos secrets ne tomberont jamais entre les mains des Terriens. Et je viens d’apprendre que vous avez envoyé l’Éminence Prosik sur la Terre avec pour instructions de ramener ici ce… cette Patricia.
— Mes collaborateurs ont en partie créé le problème. À eux de le résoudre.
— Vous pensez que ce Prosik est un bon choix ?
— Le meilleur.
Tout au moins pour servir mes desseins, songea Mugly.
— J’ai essayé de raisonner selon votre point de vue, dit Jongleur. Tout le monde sait que vous préconisez toujours l’effacement de la Terre. N’auriez-vous pas donné d’autres instructions à Prosik ?
— Je lui ai demandé d’agir en fonction des circonstances. Vous devez admettre que si la Terre était effacée, les ordres de Habiba seraient entièrement respectés. Aucun Terrien ne représenterait jamais plus une menace pour nous.
— Vous laissez juge de cette question d’effacement une simple… Éminence ?
— C’était un excellent Diseur d’histoires en son temps, Jongleur.
— J’ai entendu dire qu’il s’adonne au bazel.
— Une petite faiblesse de temps à autre, rien de plus. Il n’est pas le seul dans son cas, ajouta Mugly en regardant Jongleur d’un air innocent.
Celui-ci s’empressa d’enchaîner :
— Vous m’avez coupé l’herbe sous le pied ! Je ne peux tout de même pas faire partir encore des vaisseaux pour ramener cette Patricia coûte que coûte. Chaque vaisseau que nous leur envoyons constitue un risque potentiel de faire tomber nos secrets entre leurs mains. Je suis obligé de me tourner vers de nouveaux agents et vers votre homme, Prosik !
— Je vous ai dit qu’il n’y avait pas mieux. Qu’avez-vous donc en tête ?
— Le vaisseau d’effacement est actuellement entre les mains de la Patrouille de Zone. Il faut que vous fassiez parvenir par les Spirales un message à Prosik pour le mettre au courant de la situation et lui ordonner de revêtir la forme d’un agent de la P.Z. C’est notre seul espoir de récupérer le vaisseau.
— C’est très bien. Je vais m’en occuper immédiatement.
— Dites-lui aussi de ne pas effacer la Terre.
— Ne pensez-vous pas que nous devrions le laisser décider ?
— Il n’en est absolument pas question ! C’est un problème beaucoup trop complexe. Votre vaisseau ne s’est pas seulement écrasé comme vous le pensez, Mugly. Il est entré en collision dans les Spirales avec un autre vaisseau construit par un Terrien du nom de Hanson !
Mugly fut sincèrement et profondément ébranlé par cette révélation.
— Dans les Spirales ?
— Vous commencez à comprendre, Mugly ? Vous nous avez mis dans de beaux draps.
— L’effacement de la Terre devient de plus en plus notre meilleure ligne de conduite.
— Au nom de Habiba, j’interdis cette solution ! Non ! Il faut absolument que Prosik retrouve ce Terrien, Lutt Hanson Junior. Et je veux qu’il enquête sur ce qui a pu arriver à mon fils.
— Vous mettez nos vies en danger pour des motifs personnels ?
— Bien sûr que non ! Je ne fais que suivre le plan suggéré par Habiba.
— Et peut-on savoir quel est ce plan ? demanda Mugly en soupirant.
— Nous voulons enlever Hanson – si toutefois il est encore en vie – ainsi que tous ses proches qui partagent sa connaissance des Spirales.
— Et comment saurez-vous quelles personnes sont au courant ?
— Il doit exister des documents. Nous saurons bien qui a eu connaissance des descriptions, des dessins…
— Les Terriens les appellent des « épures » et ce sont…
— Je sais comment les Terriens les appellent ! Vous n’êtes pas obligé de me donner sans cesse des explications sur la Terre, Mugly !
— Mais vous ne saurez jamais avec certitude qui a eu ces plans entre les mains. Quant aux personnes à qui Hanson a pu faire mention de ses projets au cours de…
— Nous n’avons pas le choix ! N’importe quelle solution est préférable à l’effacement !
— N’importe laquelle ?
— Je vous en prie, Mugly… Vous êtes le Drène le plus agressif que j’aie jamais connu. C’est effrayant. Pour l’amour de Habiba, essayez donc de refréner votre tempérament violent !
— Je me dois d’agir dans l’intérêt de tous, Jongleur. Mais je transmettrai vos recommandations à Prosik. Il est d’un naturel extrêmement pacifique.
Sauf quand il a absorbé juste la quantité qu’il faut de bazel.
— Je suis heureux de vous l’entendre dire, Mugly. Je vous laisse donc vous occuper de tout cela. Quant à moi, il faut que j’établisse des plans pour l’enlèvement.