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De sa résidence secrète sur la C. d’A., gardée par des soldats fanatiques de la Légion étrangère française, Nishi D’Amato nous parle de l’existence difficile qu’elle a connue sur Vénus et du début idyllique de ses relations avec Lutt Hanson Junior.

Interview exclusive de N. D’Amato
par Lorna Subiyama

— Bon débarras ! s’écria Phœnicia. Un jour, tu te féliciteras qu’elle t’ait laissé tomber.

Qu’est-ce qui lui fait croire que Nishi vous a laissé tomber ? demanda Ryll.

Lutt ignora l’interruption mentale. Encore ébranlé, de bon matin, par la lecture du testament à laquelle il venait d’assister, il se trouvait dans l’antichambre du notaire, fustigeant sa mère du regard. Elle apparaissait toujours sous son meilleur jour le matin. Elle ne montrait aucun signe de fiétrissement. Tout revenait à Morey et à elle. Le testament faisait du « tout est à toi » de son père qu’il avait dans la poche une promesse creuse. Et elle osait insinuer que Nishi s’était enfuie !

— Elle ne m’a pas laissé tomber, Mère. Elle a été kidnappée.

— Ils pensent que tu vas leur payer une rançon ? Où trouverais-tu l’argent ?

Morey ressortit du bureau avec à la main un papier qu’il était en train de plier.

— L’arrêt du tribunal sera bientôt prêt, dit-il en s’adressant à Phœnicia.

— Nous ne tolérerons aucune obstruction de ta part, Lutt, lui dit sa mère. Comment oses-tu interdire à Morey l’accès du bureau de son propre père, surtout en ces circonstances ?

— Je ne lui ai rien interdit, fit Lutt en souriant à Morey.

— Tu m’as claqué la porte au nez ! s’exclama ce dernier.

— Je t’avais d’abord invité à entrer.

Agitant l’index en direction de Lutt, Morey se tourna vers Phœnicia.

— Il m’a dit qu’il avait piégé le bureau pour que je sois tué si j’y mettais les pieds !

— Allons, Morey, fit Lutt, savourant cette petite victoire après la défaite majeure du testament de L.H. Tu sais bien que c’est Père qui avait installe ces pièges. Je crois qu’il veut encore nous mettre à l’épreuve comme il le faisait quand nous étions gamins. Celui qui survit est le vainqueur.

— Tu es arrivé jusqu’au… jusqu’au tu sais quoi, accusa Morey.

— Et c’est quoi, le « tu sais quoi » ? demanda Phœnicia.

— Père nous a fait jurer solennellement de ne jamais le révéler, lui dit Lutt. Je suis heureux de voir que Morey respecte encore ce serment.

— J’aurai à te parler plus tard, Morey, dit Phœnicia.

Lutt étudia sa mère d’un regard nouvellement évaluateur. Maintenant qu’elle tenait les rênes, il n’y avait plus aucune douceur en elle. Son père avait souvent vanté sa dureté de caractère, mais c’était une nouvelle Phœnicia qui se révélait maintenant. Une meneuse.

Elle sourit à Lutt, de son nouveau sourire dur.

— Nous devons coopérer, maintenant que ton père n’est plus là. J’espère que tu comprends cela.

— Morey m’a dit qu’il n’y aurait aucun compromis. Que j’étais fini et que ça ne faisait que commencer pour vous deux.

— Tu as été un peu sévère, Morey, murmura-t-elle.

— Mais c’est toi qui m’as dit que… Et le testament me nomme président du Conseil d’administration des Entreprises Hanson.

— Très mauvais choix, dit Lutt, surtout lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui se trouve sous la coupe d’organisations criminelles.

— C’est un mensonge ! s’insurgea Morey.

Les Terriens mentent avec une facilité surprenante, commenta Ryll.

Restez en dehors de ça, vous ! Je mènerai ce combat comme je l’entends !

— Aucune organisation criminelle n’est de taille à lutter contre la Sécurité Hanson, dit Phœnicia. Peu m’importe ce que Morey a fait. Tout cela appartient désormais au passé. Le testament de son père dit que c’est lui qui prend la suite et c’est une responsabilité que tu as toujours refusée.

Elle regarda tour à tour ses deux fils et s’avisa que Lutt était maintenant aussi grand que Morey.

— Tu portes des chaussures rehaussantes, à présent ?

Il leva une derby noire toute simple pour qu’elle la voie bien. Mais son attention était toujours préoccupée par le message non signé de son père qu’il avait dans la poche. Personne d’autre n’en connaissait jusqu’ici l’existence. Il doutait que ce bout de papier eût beaucoup de valeur. Il faudrait qu’il demande conseil à un avocat. De préférence quelqu’un que Phœnicia et Morey n’avaient pas encore soudoyé.

Morey lui adressa un regard malveillant.

— Si tu essayes de me faire passer pour un criminel, nous te ferons déclarer mentalement irresponsable. C’est bien toi qui disais qu’un extraterrestre habitait le même corps que toi, n’est-ce pas ?

— Tu as entendu ce qu’il y avait dans le testament, dit Phœnicia. La part qui te revient comprend ta maison, ton journal et ton agence de presse. Rien d’autre.

— Et c’est nous qui contrôlons les cordons de la bourse, jubila Morey.

Mais c’est moi qui ai le Centre d’Écoute, se dit Lutt.

— N’essaye pas de faire annuler le testament, avertit Phœnicia. Ton père savait très bien ce qu’il faisait. Nous sommes prêts à le prouver.

— Je t’avais dit que je t’aurais ! fit hargneusement Morey.

— Ça suffit comme ça, Morey ! dit Phœnicia en agitant impérieusement la main. Tu es peut-être P.-D.G., mais c’est à moi que ton père a laissé le véritable contrôle de la Compagnie.

Morey retomba dans un silence morose.

— Je suis disposée à me montrer généreuse envers toi, Lutt, continua Phœnicia. La question se pose de savoir comment tu vas occuper ton existence maintenant que tu ne joues plus aucun rôle dans la Compagnie.

— Ah ! Tu as des projets pour moi, je vois !

— Ne prends pas ce ton-là avec moi ! lança-t-elle sèchement. Écoute seulement ce que j’ai à dire. Mon idée te plaira peut-être… si tu n’essayes pas de me faire obstacle.

— Il ne renoncera pas à lutter contre nous, fit Morey. Je connais bien cette expression dans son regard.

— Je t’ai déjà dit de te taire ! coupa Phœnicia. (Elle tourna vers Lutt un sourire glacial.) Quand tu étais petit, tu voulais être Président du système solaire. Ça n’existe pas encore, mais la présidence des États-Unis existe.

— Que diable as-tu en tête ? demanda Lutt.

— Tu possèdes un journal et cette agence de presse. Avec l’appui d’autres journaux et de quelques télés par câble et par satellite, que nos différentes compagnies peuvent acquérir secrètement, tu pourrais devenir Président.

— Personne n’acceptera un monopole sur les médias ! objecta Morey.

— Nous pouvons camoufler la chose. Je t’ai déjà dit deux fois de ne pas te mêler de ça. Va m’attendre dans le hall, près des ascenseurs.

— Mais, Mère…

— Immédiatement !

Elle attendit qu’il soit hors de portée d’oreille avant d’ajouter :

— Morey a besoin d’être guidé par une main ferme.

— Il a essayé de me faire assassiner, lui dit Lutt. Ne crains-tu pas, si tu le traites trop durement, qu’il franchisse le pas du fratricide au matricide ?

— Je me doutais que tu chercherais à m’influencer contre Morey. Je ne tolérerai pas cela ! Mais je suis prête à soutenir par tous les moyens nécessaires ta campagne pour la Présidence. Je te donne carte blanche.

Lutt considéra la chose sous un nouvel angle. Carte blanche ?

Et comment ferait-elle pour contrôler l’usage qu’il ferait des fonds qu’elle mettrait à sa disposition ?

— Je vois que tu as de grands projets, dit-il. Et naturellement, si je l’emporte, tu te fais fort de contrôler la Présidence.

— Pas seulement la Présidence. Mes conseillers voient plus grand. Bien plus grand que cela.

— Quels conseillers ?

— Ta campagne sera dirigée par Gilperton Woon.

— Doux Jésus ! C’est avec lui que Morey a comploté pour me faire assassiner, Mère !

— Cesse de chercher à m’influencer contre ton frère, Lutt.

Elle est encore pire que votre père, commenta Ryll.

Comme Lutt demeurait silencieux, Phœnicia ajouta :

— Woon a un excellent plan. Tu seras le candidat des faibles et des opprimés et nous jouerons la carte de ta sympathie envers les nécessiteux. Woon a particulièrement apprécié ton éditorial réclamant une meilleure politique de construction de logements sociaux.

— Père n’avait pas aimé cet éditorial. Il disait qu’un office municipal du logement nous coûterait les yeux de la tête.

— Ton père ne partageait pas mes ambitions politiques. Je crains bien qu’il n’ait jamais su voir beaucoup plus loin que le profit immédiat.

— Tu sacrifies le profit immédiat pour acquérir le pouvoir ?

— La Présidence peut être une source de profit non négligeable pour qui sait l’utiliser correctement. Woon a élaboré une plate-forme convaincante. Dès que tu seras en place, nous pourrons…

— Je vois ça d’ici. « Votez Lutt Hanson Junior. Le bonheur et les arpions au chaud pour tout le monde ! »

— Ne plaisante là-dessus qu’en privé. Woon a la bonne approche pour faire vibrer la fibre populaire. Ta campagne sera orchestrée autour du slogan : « Pour le Peuple : Sécurité et Estomac Plein. »

— Qu’est-ce que je disais !

— Je t’ai averti, Lutt. Ne plaisante avec ça qu’en privé.

— Mais naturellement, Mère.

— La question des logements sociaux nous convient parfaitement dans la mesure où tu as déjà pris publiquement position. Pour être conséquent, tu proposeras aussi l’amélioration des transports publics municipaux, l’augmentation des allocations d’aide sociale, la diminution des tarifs des services publics et tout ce qui s’ensuit.

— Si tu continues comme ça, tu finiras par demander le droit de vote pour les Radsols !

— Woon s’occupera de cela en coulisse pendant que, sous les feux de la rampe, tu réclameras une politique de défense nationale plus dure, avec toutes les créations d’emplois qui vont de pair.

— Donc, je me porte candidat à la Présidence et je fais campagne pendant que Woon et son Parti pour l’Indépendance Américaine comptent les points.

— Pas du tout ! Woon sabordera le P.I.A. en le faisant apparaître comme un fantoche entre les mains des nantis et de la minorité privilégiée. En même temps, secrètement conseillé par lui, tu remettras le Grand Old Party à flot en tant que champion des pauvres et des opprimés.

— Tu es incroyable, Mère !

— Je savais bien que tu approuverais mes ambitions pour toi.

— Non, Mère. Je n’ai pas l’intention de me ridiculiser, pas même pour te faire plaisir. Tu ne convaincras jamais personne que les Hanson sont les champions des pauvres.

— Tu as tort de me sous-estimer, Lutt.

— Erreur. Je ne te sous-estimerai plus jamais.

L’éclat dur demeura dans le regard de Phœnicia, mais elle reprit d’une voix radoucie :

— D’une certaine manière, Lutt, tu es plus intelligent que ton frère et je vais parier sur toi. Nous avons en main tous les éléments pour que tu deviennes le futur Président.

— Ce que demande le peuple. La tête vide et le ventre plein, du pain et des jeux, du cul le samedi soir.

— Tu es insupportable quand tu es grossier ! Tais-toi et écoute-moi bien. Personne ne le sait encore, mais nous avons capturé l’un des membres du commando qui a attaqué notre complexe. Il est actuellement au secret, sous bonne garde.

— Tu as un prisonnier de la Légion étrangère ?

— Un membre du commando, mais il n’appartient pas à la Légion. Il était seulement déguisé en légionnaire. En réalité, il s’agit d’un extraterrestre. Un envahisseur venu de l’espace.

Ils ont peut-être capturé un agent drène, fit Ryll. Arrangez-vous pour en savoir plus.

Cessez de me distraire. Il faut que je sache d’abord ce qu’elle mijote. Elle est encore plus fourbe que le vieux L.H. !

— Je ne vois pas en quoi la capture d’un extraterrestre pourrait assurer mon élection à la Présidence, dit-il tout haut.

— L’extraterrestre apparaîtra au moment voulu. Il fait partie d’un complot en vue de détruire la Terre et il l’a avoué. Il est prêt à répéter ses aveux en public. Il y a, quelque part dans l’espace, un vaisseau qui s’apprête à nous effacer ! Tu seras élu sur la base d’un programme destiné à repousser cette invasion tout en créant, cela va sans dire, un grand nombre d’emplois à la défense nationale.

C’est un Drène ! intervint Ryll. Je suis sûr que c’en est un !

— J’ai changé d’avis, Mère, fit Lutt. Je marche avec toi, mais pas pour les raisons que tu imagines.

— Du moment que tes raisons n’interfèrent pas avec les miennes, mon fils…

— C’est que la menace est réelle, Mère. J’ai mes raisons de croire que ces extraterrestres veulent réellement nous exterminer. Je me présenterai avec un programme de défense contre cette menace, mais il ne faut pas croire qu’il s’agit d’une simple manœuvre électorale.

— Bien sûr que non ! C’est la sincérité qui fait gagner des voix. Mais si l’extraterrestre que nous avons capturé est représentatif, il s’agit d’une bande de lourdauds incompétents que nous n’aurons aucun mal à vaincre.

— Je veux voir immédiatement cet extraterrestre.

C’est certainement un Drène, intervint Ryll. Je dois lui parler.

Vous vous tairez, à moins que je ne vous donne la permission de parler !

— C’est une bonne idée de vouloir rencontrer cet extraterrestre, dit Phœnicia, mais nous devons d’abord installer Morey dans les bureaux de la Compagnie.

— Plus tard, Mère. Père a semé cet endroit de pièges mortels.

— Tu leur as survécu !

— Je suis plus malin que Morey, ne l’oublie pas.

— Tu lui diras ce qu’il faut faire pour y entrer sans danger.

— Si cela me convient. Mais c’est le seul atout que j’aie en réserve, Mère, et je n’ai pas l’intention de l’abattre si je n’y trouve pas un avantage.

— Ton père a prédit que tu défendrais ton terrain avec opiniâtreté. C’est très bien, mais ne pousse pas le bouchon trop loin avec moi. Tu as beau être mon fils, les intérêts de la Compagnie doivent être préservés. Comment sais-tu que la menace extraterrestre est réelle ?

Elle essaye de vous prendre au dépourvu en changeant brusquement de conversation, avertit Ryll. Ne lui parlez surtout pas de moi !

Voyant que Lutt ne répondait pas, Phœnicia poursuivit :

— C’est lié à tes divagations sur la présence d’un extraterrestre dans ton corps ! Il y a une part de vérité là-dedans !

Parlez-lui de la collision avec mon vaisseau, dit Ryll. C’était le premier vaisseau d’effacement. Dites que vous avez découvert son secret.

Vous avez bien vite appris à mentir, Ryll.

Je dispose d’excellents professeurs. Cependant, ce que je vous suggère de dire est la vérité.

Mais pas toute la vérité.

Je commence à m’apercevoir que la vérité est la forme de mensonge la plus efficace.

— Es-tu réellement Lutt ? demanda Phœnicia. Je te trouve si étrange depuis ton accident. Et tu es plus grand.

— Je suis bien ton fils, Mère. Mais l’accident a mis un tigre dans mes hormones.

Elle frissonna.

— Dis-moi au moins comment tu sais que ces Drènes sont une menace réelle pour la Terre.

Lutt se conforma à la suggestion de Ryll. Quand il eut achevé son récit, elle hocha lentement la tête.

— Pourquoi as-tu gardé tout cela secret ?

— Je pensais qu’il y aurait peut-être un avantage à en tirer. J’en ai même discuté avec Père, mentit-il.

— C’est étrange. Il ne m’en a jamais parlé.

— Tu sais comme il aimait garder ses secrets pour lui. Mais vois comme il a augmenté nos participations aux industries liées à la défense ces derniers mois.

— C’est vrai ! Et cela concorde parfaitement avec mes projets. Nous allons récolter des profits énormes !

— Allons donc rendre visite à cet extraterrestre. Ensuite, je t’expliquerai de quelle manière je compte me prêter aux ambitions politiques que tu as pour moi.

— Très bien. J’appelle immédiatement Gil Woon pour que nous…

— Non ! toi et moi seulement, avec les gardes et l’extraterrestre. Pas même Morey. Je veux savoir jusqu’à quel point cet extraterrestre nous aidera.