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Il y aura toujours des journaux, il y aura toujours un vieux croulant de rédacteur en chef, ou bien un jeune rédacteur en chef avec des idées vieillottes, qui refusera de lâcher prise sur le passé. J’ai beaucoup de respect pour le passé, pour les salles de rédaction enfumées, grouillantes d’activité et tout ça, mais je ne suis pas quelqu’un de sentimental. Nous nous créerons un avenir meilleur si nous demeurons en contact avec notre passé. Mais mon journal électronique me satisfait pleinement. C’est ma plate-forme de base et mon secteur de créativité. Je ne peux pas encore donner de détails, mais je suis sur le point d’accomplir dans ce domaine une percée technologique qui fera date. Et qui sera suivie, dans un très proche avenir, de conséquences directes encore plus surprenantes.
Lutt Hanson Junior Interview accordée
à son journal le Seattle Enquirer
Quelqu’un est en train de remuer mes bras, mes jambes et ma tête, et de diriger mon regard.
Ces pensées de panique traversaient l’esprit conscient de Ryll tandis que ses lunettes rondes lui offraient le spectacle flou de silhouettes humaines qui s’activaient autour de lui. Il entendit un bruit de clés et un claquement métallique. Sur sa gauche et sa droite, devant et derrière lui, il y avait des gens qui avançaient en même temps que lui.
Je suis tombé et quelque chose a pris possession de mon corps.
Une force qui lui était étrangère le maintenait debout et le faisait marcher sans trébucher.
Je m’appelle Ryll et je suis le fils de Jongleur, le Premier Diseur d’histoires.
Il entendait des voix dans sa tête. Il était fou.
Je me trouvais à bord de mon vaisseau, le Vortraveler, pensa Lutt. J’ai dit quelque chose à Drich Baker, mon ingénieur mécanicien et copilote. Qu’est-ce que je lui ai dit, déjà ?
Sa mémoire ne lui fournissait aucune réponse. Il savait qu’il y avait un trou. Une partie de ses souvenirs s’était effacée.
Il essaya une technique mentale qui lui était familière. Il se concentra sur les moments qui avaient précédé son embarquement à bord du Vortraveler.
Avec un peu de gymnastique mentale, si je revois tout ce qui est arrivé jusqu’au moment du trou, je me souviendrai peut-être.
Il se trouvait dans l’immeuble du Seattle Enquirer que possédait sa famille. Il s’en souvenait parfaitement. Derrière la façade grise, il y avait les seize étages qui abritaient les machines et la rédaction du journal électronique.
Simple prétexte à déductions fiscales pour mon père.
Le fait d’être à la tête du secteur Presse de l’empire familial donnait à Lutt l’impression que l’Enquirer était bien plus qu’un « vestige de technologie antique », comme se plaisait à l’appeler son père.
Il se remémora la conversation qu’il avait eue avec lui, ce matin-là, dans la salle de réunion du conseil d’administration. Mais c’était toujours son père qui avait le dernier mot dans ces cas-là.
— Cesse de perdre ton temps avec cette foutue connerie de spirale Vor ! Tu nous ridiculises à prédire à tort et à travers des « percées technologiques » et des « découvertes monumentales » qui ne se réaliseront jamais.
— Mais, Père, tu es persuadé que les choses n’arriveront jamais, simplement parce que tu ne voudrais pas qu’elles arrivent !
— Mon fils, tu ressembles de plus en plus, quand tu t’exprimes de cette manière, à ce farfelu que ta mère avait pour frère. Si tu continues dans cette voie, tu finiras comme ton oncle Dudley !
Les yeux de Lutt s’était agrandis d’étonnement en entendant ainsi parler son père. De nombreuses années durant, le nuage lourd d’une violente querelle entre les deux hommes était demeuré en suspens dans le ciel familial. Et voilà qu’aujourd’hui le vieux brisait sa propre règle en prononçant lui-même le nom de son beau-frère !
— Comment a fini mon oncle Dudley ? demanda Lutt, en s’étranglant presque au moment où il murmurait le nom interdit.
— J’espère que ce que l’on a dit est vrai, et qu’il a disparu sur Vénus ! Il a mille fois mérité de se faire roussir les fesses.
Percevant les signes d’une rage grandissante chez son père, Lutt s’était empressé de changer de sujet, mais cela n’avait fait que les ramener à leur vieille querelle sur le Seattle Enquirer, les spirales Vor et l’avenir de Lutt au sein de l’empire Hanson.
C’était entre eux un conflit perpétuel, et les réactions de chaque côté étaient depuis longtemps prévisibles.
Mais L.H. n’est pas au courant de ce que Drich et moi avons déjà accompli.
Drich !
La voix dans sa tête lui disait que Drich était mort. Et il y avait aussi ce bref souvenir… la vision de son propre corps, le crâne broyé.
Était-ce vraiment moi ?
Il rejeta ces pensées.
Hallucinations. Le docteur de la Patrouille de Zone m’a fait une injection. C’est pour cela que je me sens tout drôle.
La nouvelle technologie de communication par spirale Vor ! Cela mettrait une fois pour toutes un terme à sa controverse avec son père. La possibilité de transmettre des messages de manière quasi instantanée à travers des millions et des millions de kilomètres de vide spatial ! Un système de transmission plus rapide et plus sûr que tout ce qui avait jamais existé dans l’histoire !
Encore quelques tests et quelques améliorations techniques, un peu de publicité bien dosée, et la découverte deviendrait d’un intérêt crucial aussi bien pour les militaires que pour les professionnels de l’information.
Mais le vieux L.H. ne voulait pas l’écouter. Il refusait de s’écarter de ses habitudes rigides.
Nous l’appellerons l’Agence de Presse des Spirales Vor. L’A.P.S.V.
Il entrevoyait aussi la possibilité – et même la probabilité ! – d’un nouveau mode de transport rapide à travers les espaces interstellaires. D’après la théorie, il y avait des spirales Vor pour relier n’importe quel endroit de l’univers à n’importe quel autre. La vitesse de tels déplacements était encore à déterminer, mais il savait qu’elle serait extrêmement élevée.
Brusquement, il se souvint de ce qu’il avait dit à Drich Baker juste avant son trou de mémoire. Le souvenir lui revint si clairement et d’une manière si détaillée qu’il revécut littéralement la chaîne d’événements.
Il se trouvait dans la cabine du Vortraveler. L’après-midi était déjà avancé et le vaisseau attendait sur la piste de leur terrain d’essai secret, juste à la sortie est de Seattle. Il pleuvait. L’eau dégoulinait sur les hublots. Le panneau de bord émettait un scintillement vert. Les propulseurs faisaient entendre leur grondement rassurant. Drich était assis à côté de lui et ils s’efforçaient de placer le vaisseau sur une spirale Vor qui (selon la théorie) les relierait à un autre système solaire.
« Peut-être cette fois. » Voilà ce que je lui ai dit.
Lutt se souvenait de ces mots, mais de rien d’autre. Tout ce qui avait pu se produire juste après avait été englouti par… un gouffre.
Les souvenirs troublés de Lutt le ramenèrent à la matinée passée à l’Enquirer. C’était juste après le départ furieux de L.H. de la salle du conseil d’administration.
Je me suis alors rendu à la salle de conférences de rédaction du treizième étage.
Huit rédacteurs adjoints spécialisés avaient pris place en même temps que lui autour de la grande table jonchée de récepteurs de journaux électroniques. Il se rappelait avoir défendu avec force le point de vue selon lequel l’Enquirer n’était pas assez dynamique ni compétitif dans sa manière de présenter les nouvelles.
Les récepteurs étaient là, à l’appui de sa démonstration, pour comparer l’Enquirer aux publications rivales.
— Il nous faut du sensationnel, des titres accrocheurs !
Il éparpilla les feuilles d’écrans à cristaux liquides, minces comme du papier, pour leur montrer les pages des autres journaux.
— Voyez ça ! dit-il en désignant du doigt un gros titre en première page du Cincinnati Crier.
CONCORDANCES TROUBLANTES DANS LES OBSERVATIONS D’OVNIS
— Voilà un article qui ne demande qu’à être lu, reprit-il. D’après son auteur, il existe un rapport secret de la Patrouille de Zone qui établit des corrélations entre un grand nombre d’observations crédibles. Voilà ce que j’appelle de l’information ! Les OVNIS auraient tous la forme d’un bulbe, hérissé d’antennes comme celles des insectes, avec des tiges flexibles qui oscillent comme si le vent soufflait dessus.
La rédactrice locale Anaya Nelson intervint, caustique comme à son habitude, pour déclarer :
— Ces types du Crier, ils inventent n’importe quoi !
Avec son visage étroit, aux yeux lourdement maquillés, encadré d’une chevelure blonde qui tombait sur ses épaules, Anaya n’avait pas totalement perdu la beauté de sa jeunesse, mais ses traits étaient à présent un peu trop marqués. Les autres personnes de la rédaction prétendaient qu’elle n’était capable d’afficher sur ce visage qu’une seule expression détendue, qui était la condescendance.
— Il y a des références aux pages et aux paragraphes du rapport en question, coupa Lutt. Et ils invoquent le Premier Amendement pour protéger leurs sources !
— Ce qui signifie seulement qu’ils ont fait piquer quelques élucubrations officielles de la P.Z. par un bidasse de seconde zone.
— Mais ça fait vendre de la copie, bon sang !
— Vous voulez donc vraiment faire du fric avec cette boîte ? Ce n’est plus la poubelle fiscale de notre chère parente les Entreprises Hanson ?
Lutt nota les efforts des autres rédacteurs pour dissimuler leur amusement devant cet accrochage pas du tout inhabituel avec Nelson, mais il choisit de les ignorer.
Anaya Nelson se mit à sourire, sachant que cela irritait Lutt.
La garce !
Il avait critiqué en maintes occasions son « attitude non coopérative », mais sans grand résultat.
Que pouvait-il faire contre elle ? C’était une journaliste endurcie de l’ancienne école, que la rumeur disait avoir été longtemps la maîtresse du vieux L.H. Lutt n’avait aucune certitude à ce sujet, mais on racontait qu’elle était d’une extraordinaire beauté dans sa jeunesse, quand le vieux l’avait rencontrée pour la première fois. Ce que tout le monde ici savait avec certitude, en tout cas, c’était qu’elle avait encore l’oreille de L.H. et qu’elle ne pouvait pas être jetée dehors. Pas par Junior, tout au moins.
Au comble du courroux, Lutt éclata :
— Je croyais avoir mis les choses au point une fois pour toutes !
Ses narines palpitaient, captant la légère odeur de peinture qui se dégageait des murs de la salle de conférences de rédaction. Toujours en train de peindre et de repeindre, ici ! Il fit défiler une série de documents graphiques sur son écran, trouva ce qu’il cherchait et l’afficha à l’intention d’Anaya. C’était le nouvel encadré maison de l’Enquirer, qui indiquait en toutes lettres : « Propriétaire, L. W. Hanson. »
Nelson examina dédaigneusement la maquette.
Le directeur de publication Adrian Stuart (Ade pour les intimes) se pencha pour regarder par-dessus l’épaule de Nelson. Il était paraplégique et se déplaçait dans un fauteuil roulant électrique pour lequel on avait spécialement aménagé des passages dans la salle de rédaction des nouvelles locales. Légèrement obèse, le visage mou et rond sous une chevelure grise, Stuart surprenait souvent ceux qui ne le connaissaient pas encore par sa voix de baryton aux accents autoritaires. Certains disaient que cette voix était la principale qualité qui l’avait hisse à la position de pouvoir qu’il occupait à l’Enquirer. Très digne, il déclara :
— Il n’est pas précisé s’il s’agit de L.W. Senior ou bien Junior. Ne faudrait-il pas apporter une correction ?
— C’est exactement ainsi que je le voulais, lui dit Lutt.
Ils savent tous que le journal appartient encore à L.H. et que ma part s’élève à cinq actions symboliques. Elle va aller directement trouver Père avec ça, mais c’est quand même moi qui fais marcher cette boîte.
Suzanne Day, rédactrice à la tête de la section mode, se pencha à son tour en avant avec un beau sourire. Lutt avait entendu dire qu’elle s’exerçait devant son miroir à produire ce sourire en forme de brosse à reluire. Elle avait toutefois un certain charme naturel. Mince, brune, avec des traits fins qui, inévitablement, iraient en s’épaississant car elle avait un penchant trop marqué pour la boisson, elle se vantait de pouvoir « tenir tête à n’importe lequel de mes confrères du journal pour ce qui est de rouler sous la table ».
— Pourquoi ne mettrions-nous pas sur pied un service de télécopie ? demanda-t-elle. Le matériel pourrait être incorporé à chaque feuille réceptrice. Il suffirait…
Nelson lui coupa la parole en imitant délibérément la voix de Lutt :
— Ce qu’il nous faut, ma petite, c’est une productivité accrue, une efficacité plus grande, un tirage supérieur et plus de revenus publicitaires.
— Nous voulons aussi exceller dans tous les domaines, dit Lutt.
Day n’avait pas besoin de plus d’encouragements que cela. Sans abandonner son sourire charmeur, elle reprit :
— C’est très faisable, je me suis renseignée. Si un abonné désire une copie d’un article quelconque, il touche l’écran une fois au-dessus du titre. S’il en veut plusieurs exemplaires, il le touche autant de fois que nécessaire.
— Ça s’est déjà fait, dit Nelson.
— L’Albany Evening Bible, je me souviens, fit Stuart. Mmmm… c’était il y a quatre ans. Il y a eu quelques problèmes.
— C’est parce qu’ils étaient les premiers, dit Suzanne Day. Ils ont eu des ennuis au niveau des premières estimations budgétaires, et quelques défaillances technologiques.
C’est comme pour mon Vortraveler, se dit Lutt.
Ses pensées se mirent à spiraler autour de son grand projet, qui ouvrirait la voie à un réseau de communications et de transports quasi instantanés à travers le système solaire et l’espace intersidéral. Mais L.H. ne lui fournirait jamais les capitaux indispensables à sa réalisation.
Ce qu’il veut, c’est que je dirige l’empire Hanson.
C’était également ce que voulait sa mère, Phœnicia, mais uniquement parce qu’elle le jugeait capable de faire fructifier leurs entreprises. Elle et son frère cadet Morey. Sans qu’ils cessent pour autant de tenir la barre.
Morey !
Il se souvint subitement d’un nouveau détail sur le jour qui avait précédé son trou de mémoire.
Je n’ai pas pu aller à mon rendez-vous avec Morey. Quel choc, mon cher frère, d’apprendre que quelqu’un a eu vent de tes petites imprudences financières !
Tout ça me vaudra plus tard pas mal d’argent sur son dos. Mais si je n’ai pas pu me rendre à ce rendez-vous, c’est à cause de l’accident et de…
Mais oui, c’est ça ! Le Vortraveler a été mêlé à un accident !
Bouclant le cercle, ce souvenir venait de ramener Lutt à sa situation présente, dans un couloir, entouré de gardes de la Patrouille de Zone. Et à son corps, qui continuait d’avancer par ses propres moyens !
Sa vision s’éclaircit légèrement, mais il n’avait toujours aucun contrôle sur la manière dont son attention était dirigée.
Ai-je été blessé gravement ?
Il se sentait en tout cas trop faible pour assumer le commandement de son propre corps. Et il avait la conviction que ses yeux ne se dirigeaient pas tout à fait au hasard. Son regard se posait avec trop de sûreté sur l’uniforme marron et bleu des gardes, sur les parois du long corridor et sur les portes de cellule renforcées d’une barre de fer qu’ils dépassaient de chaque côté. Il remarqua qu’on lui avait passé une tunique noire et verte de prisonnier en gorcord. Quelle humiliation !
La taule ! Je sais que j’ai dit cela, mais à qui ?
À ce moment précis, ce corps qu’il sentait étranger fit une chose terrifiante. Il parla indépendamment de sa volonté.
— J’exige que vous me disiez où vous m’emmenez !
C’était plutôt la voix d’un jeune garçon que celle, un peu rocailleuse, de Lutt.
Et il y avait en même temps dans sa tête des pensées curieuses, étrangères.
Comment osent-ils me traiter de cette manière ? Je suis Ryll, fils du Premier Diseur ! Mais je n’ai pas le droit d’en parler. Je suis censé être un Terrien. Ils me prennent pour Lutt Hanson Junior.
Lutt aurait voulu dire quelque chose, mais sa voix ne lui obéissait pas. Il pouvait cependant formuler des pensées.
Êtes-vous réel ? Y-a-t-il vraiment quelqu’un d’autre dans ma tête et… dans mon corps ?
Houlah ! J’ai oublié de protéger mes pensées !
Est-ce que je deviendrais fou ?
Vous n’êtes pas fou, Lutt. J’ai prêté attention à l’activité sporadique de votre esprit simpliste. Vos dernières pensées à propos de votre vaisseau et des Spirales confirment mes déductions antérieures. C’est le caractère primitif de ce vaisseau, ainsi que votre manque absolu de prudence qui sont responsables de la catastrophe.
Ryll ?
Aaah ! je constate que vous n’avez pas oublié mon nom.
Vous avez dit… vous avez dit que je pouvais reprendre le contrôle de… notre corps.
Vous vous êtes trop mal débrouillé. Ces gardes ne sont pas intelligents, mais quand même, on leur apprend à se montrer soupçonneux sur tout. La Patrouille de Zone a signalé la présence de deux corps seulement sur les lieux, et ils savent à présent qu’il y avait deux personnes à bord de votre vaisseau. Par conséquent, qui pilotait le deuxième appareil ? Ils finiront par en déduire que le troisième corps a été entièrement détruit par l’explosion et l’incendie, mais uniquement si nous n’éveillons pas leurs soupçons.
Les ténèbres se refermèrent sur Lutt, bien qu’il eût la sensation que ses yeux demeuraient ouverts.
Que se passe-t-il ? Il ne me laisse plus rien voir !
Les gardes et leur prisonnier arrivèrent devant une cellule inoccupée. L’un d’eux ouvrit la porte aux barreaux de fer et ils voulurent pousser Ryll à l’intérieur, mais il se débattit en hurlant.
— Je n’ai rien fait de mal ! Vous allez payer ça !
— Ces Hanson croient que tout l’univers leur appartient, railla l’un des gardes.
Ils jetèrent Ryll à l’intérieur de la cellule et refermèrent bruyamment la porte. Le bruit de la barre qui se mettait en place résonna longuement dans le corridor extérieur aux parois de métal.
— Écoute, mon gars, lui cria un garde. Nous savons qui tu es, mais tu devras quand même répondre à quelques questions. On t’interrogera demain matin et il n’y a rien que ton père ni aucun autre Hanson puisse faire pour empêcher cela !
Les pas des gardes qui s’éloignaient résonnèrent lourdement dans le corridor.
On entendit des rires et des cris venant d’autres prisonniers.
— C’est vrai qu’il y a quelqu’un de la tribu des Hanson avec nous ?
— Qu’est-ce qu’il a bien pu faire ? Voler sa maîtresse à un général ?
Toujours plongé dans les ténèbres, Lutt s’enhardit à protester.
Pourquoi ne me laissez-vous pas voir ce qui se passe ?
C’est inutile.
Mais je…
Tenez-vous tranquille ! Il faut que je réfléchisse à ce que je dois faire.
Une porte de métal se referma en claquant à l’autre bout du corridor. Les rires et les cris cessèrent petit à petit.
Ryll examina la cellule. Elle était minuscule, avec des murs sans fenêtre et de solides barreaux à la porte. Aucun éclairage intérieur. La lumière qui passait à travers les barreaux venait d’un petit panneau fluorescent fixé au plafond du couloir. Les ombres des barreaux se projetaient sur les murs et le sol. Il y avait dans un coin une crépine d’évacuation en métal par où montaient de répugnantes odeurs d’égout. Les parois grises et les murs gris semblaient ne jamais avoir connu la moindre couche de peinture. Il y avait partout des taches et des graffiti laissés par les précédents occupants. L’un d’eux disait : « Bienvenue en enfer. »
Une cuvette de W.-C. était scellée contre le mur du fond. Le long d’un autre mur, un lit étroit était fixé en porte-à-faux, avec un matelas fin comme du papier à cigarette et une seule couverture râpeuse. Il flottait en ces lieux des relents nauséabonds d’urine et d’excréments que les désinfectants massivement utilisés n’avaient pas réussi à chasser.
Ryll alla s’allonger sur la couchette pour réfléchir.
Cette aventure commençait à prendre des proportions inattendues.
Y avait-il quoi que ce soit d’utilisable dans les informations sur la Terre qu’il avait assimilées à partir des récits drènes ? Il en doutait sérieusement.
Jamais il n’a été question d’expériences terriennes sur les voyages à travers les Spirales.
Il est vrai qu’un vaisseau… d’effacement avait tout de même été prévu.
L’effacement total.
Il trouvait à présent le concept plus facile à considérer.
Ce monde était en vérité une création à part. La plus grande prudence s’imposait toujours dans le domaine des interférences idmagiques. Pouvait-on savoir ce que les Terriens étaient capables d’apprendre s’ils voyaient à l’œuvre les pouvoirs drènes ? Mais ils avaient osé enfermer un Drène dans un cachot puant ! Et Patricia lui avait même dit qu’ils avaient d’autres prisonniers drènes.
Dans mon cas, cependant, ils ne savent pas que je suis un Drène. Cela joue en ma faveur.
Le lit était inconfortable. Le sol ne l’attirait pas plus. Trop sale et trop puant. Ryll songea avec nostalgie au simple cadre de fibres végétales raidies qui se trouvait à Drénor dans sa chambre à coucher. Mais il y avait peut-être quelque chose à faire pour améliorer son confort présent. Il se leva et retira le matelas qu’il appuya debout contre la porte, mettant à nu le sommier fait de tubes métalliques scellés au mur. Il se sentit bien mieux quand il s’y étendit de nouveau. La couverture, quoique rugueuse, lui fournit un peu de chaleur et il se laissa sombrer doucement dans le sommeil. Oui, toutes ces dernières aventures avaient été épuisantes.
Toujours dans les ténèbres, Lutt prit faiblement conscience de l’inconfort du sommier sur lequel il était étendu. Il s’en plaignit.
Ryll prêta peu d’attention à ses protestations. Les profondeurs du sommeil drène exerçaient sur lui une plus grande attirance. Il se laissa flotter au sein d’un rêve mi-humain, mi-drène.
La partie humaine du rêve mixte s’orienta très vite vers une image de femelle idéale (pour Lutt) mais cauchemardesque (pour Ryll). L’évocation n’avait pas de visage précis, mais possédait un corps voluptueux d’où émanait une aura qui attirait irrésistiblement les dormeurs vers elle.
En rêve, Lutt lui fit l’amour à la manière répugnante des humains, qui avait tellement choqué Ryll quand il en avait eu pour la première fois connaissance sur Drénor, dans le récit d’un Diseur d’histoires. Comment un Drène avait-il pu idmager une chose pareille ? Et le présent rêve, avec son caractère beaucoup plus immédiat, était encore plus révoltant que ne l’avait été l’assimilation de l’histoire drène. En fait, Ryll en faisait partie d’une manière quasi physique.
À mesure que le cauchemar se poursuivait, Ryll percevait quelque chose d’étrange qui émanait de cette rencontre en rêve. Cette femme que Lutt espérait rencontrer un jour éveillait dans son esprit drène des sentiments de tendresse presque authentiquement drènes. Lutt l’appelait Nini. D’après lui, elle était tout à fait différente des prostituées dont il avait eu jusqu’ici l’expérience.
Le cauchemar se poursuivit ainsi durant un temps qui parut interminable à Ryll. Nini ne disait pas un mot, elle ne montrait jamais son visage. Mais les pensées de Lutt dans son rêve racontaient son histoire. Nini avait perdu toute sa famille à l’occasion d’une guerre sur une planète autre que la Terre. Elle aimait Lutt, mais il avait un rival, dont il exigeait qu’elle lui dise le nom. « Je le tuerai ! » hurlait-il. Et le rival apparaissait à son tour dans le rêve, silhouette également sans visage au milieu des ombres lointaines. « Tu l’aimes aussi ! criait Lutt. Je sais que tu l’aimes aussi ! »
Dans son rêve, il se lançait alors à la poursuite du rival sans visage, qui s’enfonçait dans l’obscurité inquiétante et se cachait dans les impénétrables ténèbres.
Ryll ressentait les tourments et les frustrations de ce cauchemar comme s’ils étaient les siens, mais se trouvait incapable de répondre aux questions soulevées par le rêve.
Nini existait-elle vraiment ? Était-elle morte ? Était-ce une personne que Lutt rencontrerait un jour dans sa vie ?
Aux prises avec ces frustrations, Ryll se prit à rêver simultanément à l’école des enfants doués de Drénor. Le recteur Shanlis était en train de râler après lui parce qu’il ne prêtait pas assez attention à son cours.
— Les tests prouvent que vous êtes intelligent ! hurlait-il en menaçant l’enfant d’une baguette flexible. Ils disent que vous serez un jour capable d’idmager mieux que le commun des Drènes. Alors, pourquoi n’êtes-vous pas capable de suivre les leçons les plus élémentaires ?
Et le Shanlis du rêve faisait claquer la baguette sur le dos de Ryll en demandant :
— Pourquoi ? Pourquoi me faites-vous perdre mon temps et ma patience ? Pourquoi ?
Ryll sentait la morsure des coups de baguette, il voyait le sang jaune couler sur sa peau brune. Les zébrures sur son dos avaient la même forme que les tubes qui formaient le sommier de sa cellule et elles se superposaient aux barreaux de la porte.
Le cauchemar fut brusquement interrompu par le claquement de la porte en fer, qui résonnait au bout du couloir extérieur.
Ryll se réveilla. L’espace d’un instant, il ne savait plus où il se trouvait. Il sentait encore la morsure de la baguette, mêlée aux frustrations du cauchemar humain.
Quelque chose s’approchait de son visage. Encore un cauchemar ? Non… c’était un insecte. Une grosse araignée qui descendait lentement vers lui au bout de son fil de soie. Ses pattes étaient gracieusement courbées, comme les stabilisateurs d’un aéronef. Ryll s’aperçut qu’elle avait l’intention de se poser sur son front, indifférente aux yeux grands ouverts qui l’observaient Écartant la tête, Ryll la plaqua d’un grand mouvement de main au mur, où il vit un cafard qui agitait ses antennes vers lui.
Il s’assit alors au bord de la couchette, considérant la forme humaine qu’il avait revêtue et se disant : Une prison ! Ils m’ont enfermé dans une prison ! Il faut que je m’échappe ! J’ai fui la prison de l’école pour me retrouver ici doublement prisonnier d’un corps humain et d’une prison humaine ! Que vais-je faire pour m’en sortir ?
Lutt continuait, entre-temps, à rêver. Ryll saisissait des bribes d’images, curieusement parallèles à ses propres visions d’école. Lutt était assis sur un banc d’écolier et un Terrien le réprimandait sévèrement. Le visage du maître d’école était celui du vieux Hanson. Comme il était froid et impitoyable ! Il portait sur son visage un étrange attirail qui lui dissimulait les yeux. À la place de bons points, il distribuait de l’argent. Il agitait devant le jeune Lutt une coupure de cinq cent mille dollars tandis que ses lèvres articulaient des paroles inaudibles. Dans son rêve, Lutt Junior se disait : Je sais lire sur tes lèvres ! Je comprends le langage de ton corps ! Mais aucune interprétation ne figurait dans son esprit.
Ryll se força à détourner son attention du rêve.
L’araignée étourdie avait récupéré ses moyens. Elle pendait au bout de son fil à l’extrémité du cadre de lit et descendait tranquillement vers le sol. Brusquement, Ryll s’avisa qu’il pouvait prendre la forme de cette créature et s’échapper ainsi de la cellule. Il se pencha vers l’araignée et forma un unique flagelle qu’il introduisit dans le corps de l’insecte au bout de son fil. C’était un organisme d’une simplicité remarquable et il se demandait pourquoi un grand Diseur d’histoires s’était donné la peine de le créer.
Sans se préoccuper outre mesure des subtilités de la polymorphose, Ryll assimila les principes essentiels de l’araignée, puisés à même ses cellules. Sûr de lui, il fit pivoter ses yeux en dedans pour se concentrer sur le processus de transformation en arthropode.
Le changement fut relativement aisé à opérer, mais il en émergea en s’avisant brusquement qu’il venait de commettre une erreur particulièrement dangereuse. Pas assez d’oxygène ! Il allait mourir par manque d’oxygène ! Trop tard, il se remémora une leçon qu’on lui avait enseignée à l’école drène.
« À l’issue d’une opération de polymorphose élémentaire, vous aurez approximativement la même masse dans le nouvel organisme que dans l’ancien. »
Il s’était transformé en araignée géante ! La tunique de gorcord s’était éclatée au milieu du ventre rebondi de l’insecte. Huit pattes filiformes avaient troué le tissu. Ses chaussures et ses chaussettes étaient tombées par terre, et les inutiles lunettes par-dessus.
Mais le plus grave, c’était que le système primitif d’absorption d’oxygène de l’insecte n’était pas capable d’alimenter cette masse !
Ryll sentait qu’il perdait peu à peu conscience.
Son corps d’insecte géant tomba lourdement au sol. Ses pattes raidies s’agitèrent inutilement. L’énergie le quittait rapidement.
Abandonnant toute idée de fuite, il se concentra sur les mesures à prendre pour survivre à son erreur ridicule.
Il doit me rester à peine assez d’énergie pour essayer une seule fois de réintégrer la forme humaine !
Avec la concentration du désespoir, il fit de nouveau pivoter ses yeux en dedans et dirigea ses pensées vers le corps de Lutt qu’il avait si inconsidérément abandonné.
Cela va-t-il marcher ?
Lentement, il prit conscience de se trouver allongé par terre, sur le ventre, le nez non loin de la crépine malodorante. Sa poitrine se soulevait à un rythme rapide et il se rendit compte qu’il avait de nouveau une forme terrienne.
Le vêtement de gorcord était dans un état qui requérait une idmagie immédiate s’il ne voulait pas que quelqu’un survienne et le voie ainsi. Quand il l’eut reconstitué, il remit les verres en place sur son nez, enfila ses chaussettes et ses chaussures, puis retourna s’allonger sur les tubes inconfortables de la couchette, dans un état de faiblesse proche de l’épuisement.
Commençant par le plus vital, il se força à repasser mentalement en revue les principes de l’idmagie et de la polymorphose drènes tels qu’ils lui avaient été enseignés à l’école.
Idmagie de base : la masse individuelle du Drène, renforcée par l’expérience de toute une vie, est le premier facteur à considérer lors de toute polymorphose. Réduire sa masse à la taille d’un insecte demandait un long entraînement et une concentration formidable que l’on n’enseignait qu’à des niveaux supérieurs auxquels il n’avait pas encore eu accès. De plus, la transformation produisait un résidu protoplasmique soumis à une dégradation rapide s’il n’était pas conservé par l’un des différents moyens indiqués, tous extrêmement dangereux au demeurant.
« Vous apprendrez à dominer votre peur par l’esprit », lui avait dit un recteur.
Je voudrais bien l’avoir déjà appris.
Une autre priorité physique fit irruption dans ses réflexions. La faim lui tenaillait l’estomac. Il avait dépensé de formidables quantités d’énergie depuis le dernier repas qu’il avait pris à bord de Patricia – un repas idmagé à base de protéines supriniennes. Et cette faim ne le laissait plus penser à autre chose que la nourriture.
Que manger ? Sa forme terrienne actuelle et la proximité de la civilisation terrienne lui inspirèrent la pensée de l’une de ses friandises préférées. Il faudrait un peu d’énergie pour obtenir la masse requise, mais…
Quelque chose fut refoulé à ce moment-là dans un gargouillement creux par la crépine d’évacuation. Un rat noyé ! Une masse de protoplasme qui tombait vraiment à point. Les yeux de Ryll se tournèrent vers l’intérieur tandis qu’il évoquait une spécialité terrienne très appréciée sur Drénor. Le rat crevé disparut. À sa place se matérialisa sur le sol une glace à la fraise dans un petit pot blanc en plastique où était plantée une petite cuiller, également en plastique.
Ryll ne perdit pas de temps à admirer le contenu du pot. Faisant pivoter ses yeux vers l’extérieur, il s’assit en tailleur sur le sol et commença à manger.
Sur la cuiller, il remarqua, gravée, la mention familière : « Restaurants McDonald ». C’était une tradition sur Drénor, une manière très simple de rendre hommage au Drène qui avait créé la Grande Histoire d’où cette préparation culinaire était issue.
Et, tout en savourant chaque bouchée crémeuse et parfumée qui fondait sur sa langue, il avait une pensée reconnaissante pour ce valeureux Drène.
Abruptement, il sentit surgir dans son esprit conscient la présence de Lutt, qui réclamait sa part de contrôle du corps commun.
— Une glace ? demanda Lutt.
Leurs cordes vocales produisaient un son râpeux. Ryll en prit note et opéra les corrections nécessaires pour la prochaine fois qu’il aurait à se servir du circuit sonore.
— Pourquoi sommes-nous en train de manger une glace à la fraise ? insista Lutt. Je déteste ce parfum.
Quelqu’un, dans la cellule voisine, se mit à glousser :
— Hé, les gars, vous entendez ? Ce jeune Hanson croit qu’il mange une glace à la fraise !
Des rires et des cris résonnèrent le long du corridor.
— À sa place, je me paierais plutôt un bon steak !
— Non ! des cerises flambées au cognac !
— Pour moi, une sole aux amandes !
— Un gâteau au chocolat !
Une voix autoritaire leur cria alors de l’autre bout du couloir :
— Fermez vos gueules, ou tintin pour la soupe, ce soir !
Le silence se rétablit.
Ryll sentit une résistance au niveau du bras droit tandis qu’il portait à sa bouche une nouvelle cuillerée de glace. Il préféra avoir encore recours à la pensée partagée, la parole n’ayant pas obtenu de très heureux résultats dans le corridor.
Ce n’est pas vous qui mangez cette glace, c’est moi.
Allez dire ça à nos papilles.
Les fraises sont un de mes mets préférés. Comme je peux idmager tout ce que j’ai envie de manger, à condition de disposer d’assez d’énergie pour transformer la masse de conversion, je mangerai des fraises chaque fois que cela me plaira. Et je vous signale que j’aime aussi les rammungis, les worsokels et les pli-plis amers. Mais vous ne pouvez pas connaître ces spécialités parce qu’elles viennent de planètes lointaines.
Votre glace à la fraise me rend malade !
Effectivement, quand il examina de plus près ses réactions internes, Ryll s’aperçut que les fraises étaient à l’origine d’une incompatibilité protéique qui allait rendre nécessaire une légère rectification de la partie spécifiquement Lutt de leur corps.
Avec un soupir, il posa le petit pot par terre, fit pivoter ses yeux en dedans et entreprit de déidmager aussi complètement que possible ce qu’il restait de la glace. Quand il posa de nouveau son regard sur le sol à proximité de la crépine, il vit des lambeaux de rat baignant dans une mousse rose.
Adieu la glace à la fraise, pensa-t-il à l’adresse de son corps partagé. Vous voyez que je fais tout pour que nos relations s’établissent sur un bon pied.
Qu’est-ce que vous venez de faire au juste, Ryll ?
Nous désignons cela sous le nom de grigner, ou idmager la grigne. La grigne, c’est… je pense que votre expression la plus voisine serait : « faire le vide ».
Une sorte d’effacement ?
Ne dites jamais ça !
Pourquoi ?
L’effacement est… un processus beaucoup plus complexe.
J’ai eu l’impression que mes yeux se tournaient vers l’intérieur.
C’est ce qu’ils ont fait.
Je n’aime pas du tout cette sensation.
Vous vous habituerez.
Et c’est cela que vous appelez idmager ?
Nous utilisons ce terme pour désigner la création d’objets vivants ou bien inanimés par transfert de masse, à partir d’une source de matière disponible. La plupart du temps, cette source est proche de nous ; mais il arrive qu’elle soit éloignée.
Je ne crois pas un mot de tout ça.
Je le vois dans vos pensées.
C’est complètement schizo. J’ai dû recevoir un sérieux coup sur la tête à bord de mon vaisseau.
Votre vaisseau n’est plus qu’une épave.
Non, c’est moi qui suis devenu schizo à la suite d’un traumatisme.
La schizophrénie, sur les planètes où elle existe, est due à un déséquilibre chimique. Un coup sur la tête n’est guère un facteur probable.
Disons que, d’une manière ou d’une autre, j’ai perdu la boule.
Vous n’êtes pas plus fou que les autres créatures de votre race.
Vous voudriez que je croie que nous sommes deux à partager mon corps ?
C’est mon corps, pas le vôtre. Il ressemble peut-être au vôtre, mais n’oubliez pas que vous avez trouvé la mort à bord de votre vaisseau. Quant à mon corps à moi, il a été gravement endommagé dans l’accident et j’ai dû me servir d’une partie de votre protoplasme pour le réparer et assurer ainsi ma survie. C’est comme cela que nous avons fusionné. Votre conscience a été introduite en même temps que vos cellules.
Donc, je partage ce corps avec un… extraterrestre ?
De mon point de vue, c’est vous qui êtes une créature étrangère. Question de perspective.
Doucement, doucement. À supposer que tout cela soit réel, c’est vous l’extraterrestre et pas moi, hein ? Nous sommes ici dans le secteur Terre, sous la juridiction de la Patrouille de Zone. C’est ici la Terre, vous entendez ? Et pas ce… cette… je ne sais pas comment vous l’appelez.
Drénor. L’univers tout entier, voyez-vous, est le produit de l’idmagie drène. Et nous préférons le considérer comme un tout plutôt que comme une série de mondes isolés, étrangers les uns aux autres.
Vous vous prenez pour une espèce de dieu, alors ? C’est bon. Maintenant, je sais que je suis complètement dingue.
Si vous préférez le prendre comme ça… Mais, croyez-moi, il faudra bien vous y faire, parce que nous partageons réellement ce corps.
Vous parlez d’un partage ! C’est vous qui contrôlez tout !
Servez-vous de nos yeux, si vous voulez. Nous sommes dans une prison de la Patrouille de Zone.
Ryll attendit patiemment que Lutt fasse ce qu’il disait. Leur vision embrassa la cellule avec ses barreaux, ses murs, le sol, le plafond…
Une hallucination !
Vous serez bien obligé d’y croire quand ils viendront nous chercher pour nous interroger.
Bien sûr ! Et je leur dirai même… Beurk ! Ce sont les restes d’un rat mort qu’il y a là par terre ?
C’est ce qu’il reste de la masse dont j’ai eu besoin pour idmager la glace à la fraise.
C’est pas vrai ! Je rêve, assurément.
Vous avez de la suite dans les idées, Lutt, je dois le reconnaître.
Si ce corps me ressemble, alors c’est que c’est moi.
J’ai fusionné nos chairs et pris votre aspect pour des raisons de sécurité évidentes. L’épave grouillait d’hommes de la P.Z. Vous imaginez ce qu’ils auraient pensé s’ils m’avaient vu sous ma forme originale ?
Ouais ! J’aimerais bien savoir à quoi vous ressemblez dans la réalité.
Une espèce de grosse poupée russe, pour emprunter à votre folklore terrien.
Alors, je joue à la poupée, maintenant. C’est exactement le genre de folie douce que j’avais toujours…
Écoutez ! Cessez de refuser stupidement de regarder les faits en face !
C’est à moi de décider quels faits je dois regarder !
Vous vous souvenez de la collision. Je le vois dans votre esprit. Vous en portez la responsabilité. Vous vous apprêtiez à pénétrer dans une Spirale sans avoir préalablement…
C’est peut-être ça ! Je suis entré dans une spirale Vor et ça m’a complètement tapé sur le système !
Une Spirale tout court. Ce sont des Spirales de Création, si vous voulez être plus précis. Et comme notre expérience est antérieure à la vôtre, la bienséance exige que vous utilisiez notre appellation.
Quelle foutue importance ?
Les Spirales de Création sont quelque chose de sacré pour nous.
Alors, mon Vortraveler vous a mis des bâtons dans les jambes ?
J’avais la priorité absolue, Lutt ! Vous auriez dû tenir compte de la lumière bleue qui indique l’approche d’un Vaisseau d’Excursion. Quand vous voyez cette lumière, vous êtes censé vous tenir à l’écart jusqu’à ce que le passage soit libre.
Disons que j’accepte ce truc insensé. Que faisiez-vous dans cette… Spirale tout court ?
Je cherchais l’aventure.
Mince ! Vous pouvez dire que vous l’avez trouvée ! Et qu’est-ce qui vous faisait croire que vous trouveriez l’aventure sur la Terre ?
Les histoires de mon peuple m’ont tout appris sur votre planète.
Peut-être pas vraiment tout.
Peut-être pas, en effet. Mais je me disais qu’il serait intéressant de voir une guerre humaine. La guerre n’existe pas chez les Drènes. Nous ne sommes pas violents.
Vous devez vous ennuyer.
Je suis obligé de le reconnaître.
Vous aimeriez taper sur quelqu’un ?
Oh non ! J’en serais bien incapable. Ce n’est pas dans la nature des Drènes. Mais ça ne me déplairait pas de regarder.
Si vous vous êtes vraiment servi de mon corps pour échapper à la mort, vous devez éprouver de la reconnaissance à mon égard ?
La reconnaissance est un sentiment que les Drènes n’apprécient pas. D’autre part, vous étiez promis à une mort certaine.
Et votre vie ne vaut pas un peu de gratitude ?
C’est un argument ridicule. Les Drènes ne connaissent pas la mort en temps ordinaire. Elle ne peut survenir qu’à la suite d’une erreur ou d’un accident. La maladie n’existe pas chez nous, et cela inclut la maladie que vous appelez « vieillesse ».
Vous passez toute l’éternité à vous raconter des histoires ?
D’une certaine manière, oui. Nous racontons des histoires sur les endroits et les formes de vies que nous avons idmagés.
Je continue à croire que tout ceci ne peut pas être réel. Je suis cinglé, mais ça m’intéresse ! Je ne me savais pas capable d’imaginer des choses aussi dingues.
Votre imagination n’est qu’un pâle reflet, comparée à l’idmagie drène. Mon peuple est un peuple de merveilleux Diseurs d’histoires.
Et c’est un de vos Drènes qui a créé la Terre ?
Bien sûr. Mais votre Terre, comme toutes les autres idmagies drènes, peut très bien s’autodétruire, ou bien tomber en décrépitude, ou bien être détruite par une autre création drène. C’est le propre de l’idmagie. La chose idmagée ne continue d’exister que tant que la force originale demeure en celui qui l’a créée ou bien en quelqu’un d’autre qui a pleinement assimilé la narration créatrice.
Si vous mourez tous, les endroits que vous avez créés meurent aussi ?
Le principe est que toute création est tributaire de ses créateurs.
Et vous prétendez que je ne suis pas zinzin ? Me voilà en pleine discussion métaphysique avec moi-même et vous osez prétendre…
Pas avec vous-même.
Mon vaisseau est entré en collision et je suis mort dans la catastrophe. Elle est bien bonne, votre plaisanterie cosmique.
Je vois qu’il faut que je vous apporte une preuve. Très bien.
Ryll sentit l’énergie du petit pot de glace courir dans son organisme. Il fit pivoter ses yeux en dedans et idmagea la redécoration complète de la cellule. Pour les besoins pratiques en énergie, il puisa dans les ordures qui flottaient au niveau de la crépine, ce qui eut pour effet immédiat d’améliorer les effluves ambiants. Une cabine de douche se matérialisa à côté des W.-C., sa tuyauterie reliée aux canalisations de l’immeuble. Il mit de la moquette verte au sol et revêtit les murs et le plafond d’une couche de peinture jaune au ton chaleureux. Un miroir en pied compléta le décor à côté des barreaux de la porte, ainsi que quelques gravures pastorales aux murs.
Pourquoi ne… grignez-vous pas simplement la porte ? demanda Lutt.
On dit : « Idmager la grigne », et je dois faire très attention aux effets secondaires que je pourrais introduire par mégarde dans la culture terrienne. Il existe une instruction spécifique pour déconseiller l’opération que vous suggérez. Cette instruction est incorporée à l’histoire originale.
Tout ce que j’ai senti, c’est cette drôle de torsion dans mes yeux. Comment faites-vous ce truc ?
L’idmagie prend place dans un secteur privé de mes pensées auquel vous n’avez pas accès.
Et si vous idmagiez pour moi une belle nana ?
Je crois, Lutt, que nous devrions avoir une discussion sur le côté libidineux de votre nature qui vous vient de votre père. Pour les Drènes, la fornication est un concept tout à fait révoltant. Nous n’avons jamais de contacts physiques entre nous.
Ah oui ? Et comment vous reproduisez-vous ?
Habiba nous donne une graine. Nous la plaçons dans une germinerie. Vous pouvez vous représenter cela comme une petite serre. Ensuite, pendant trois jours et trois nuits, les deux parents doivent veiller de part et d’autre de la germinerie, en se concentrant simultanément sur l’idmagie de l’enfant qu’ils ont décidé d’un commun accord de mettre au monde.
Alors, vous n’avez jamais d’enfants moches ou…
Les idéaux drènes ont peu de chose à voir avec l’aspect physique. Les qualités recherchées sont généralement l’honnêteté, la fidélité, un caractère pacifique, une personnalité agréable, une entière loyauté envers Habiba, notre Collectrice Suprême des Contributions, et ainsi de suite.
Mince ! Vous n’êtes pas des rigolos, vous autres ! Et si c’est un Drène qui a inventé la Terre, il a dû vouloir la créer aussi ennuyeuse que lui.
Le processus n’est pas ennuyeux, mais lent. Chaque nuit, la germinerie doit être tenue au chaud sous une couverture et par la chaleur idmagée par les parents. Quand le bébé drène naît de la graine et de l’embryon, on le sort de la germinerie et les parents célèbrent l’apparition de cette vie nouvelle.
Sans jamais se toucher à aucun moment ?
Sans jamais se parler non plus pendant trois jours et trois nuits. Il est indispensable de réserver toute l’énergie disponible au délicat processus idmagique.
Ouais… mais moi, il me faut une femme de temps en temps.
Nous pouvons peut-être trouver un compromis. Si je m’abstiens de consommer des fraises sous quelque forme que ce soit, vous engagez-vous « …
Pourquoi ne pas trouver plutôt le moyen de nous séparer et retourner sur votre foutue Drénor ?
J’aimerais bien, mais c’est impossible pour le moment.
À quoi ressemble cette Drénor ?
Il y a de nombreuses demeures ancestrales en pisé, en pierre ou en fibres raidies. Chacune est occupée par le couple marié le plus jeune de la famille et l’unique enfant qu’ils peuvent légalement avoir.
Un seul gosse par famille ? C’est tout ? Mais une seconde ! Si vous ne mourez que par accident, il doit y avoir une drôle de surpopulation chez vous ! Comment faites-vous pour régler ce problème ? Vous idmagez d’autres planètes drènes ?
Ryll trouva la question déroutante et médita avant de répondre.
En réalité, nos demeures ancestrales s’étendent très loin sous la surface de Drénor. Les niveaux inférieurs sont occupés par les plus vieux membres de la famille et l’âge décroît à mesure qu’on s’élève verticalement.
Quelle profondeur atteignent les premiers niveaux ?
Habiba dit que les profondeurs sont insondables.
Il faut bien qu’il y ait une limite.
Je… j’avoue n’y avoir jamais pensé. C’est peut-être une chose qui devrait nous préoccuper, mais on nous enseigne que la préoccupation est un processus de pensée négatif. De toute manière, les Drènes ne sont pas naturellement enclins à l’inquiétude. Particulièrement quand il s’agit de détails tels que la profondeur atteinte par nos demeures. Cela pourrait interférer gravement avec le caractère positif indispensable à notre mode de pensée.
Tout est pour le mieux chaque jour dans le meilleur des mondes drènes, c’est bien ça, hein ?
Puisque vous m’y faites penser, je me souviens maintenant que, d’après Habiba, nous sommes soumis au « principe d’amplitude », selon lequel Drénor sera toujours assez vaste pour héberger tous les Drènes. Malgré mon penchant naturel pour la révolte et mon inclination pour les choses interdites, je ne crois vraiment pas que ce problème soit digne de plus d’intérêt.
Ainsi, vous vous considérez aussi comme un rebelle.
C’est exact, mais cela ne m’empêche pas de vouloir vous expliquer tout le charme de la vie drène. Sur Drénor, chaque demeure familiale possède son puits d’air qui communique avec l’extérieur. Les Drènes ont une glande à hélium qui leur permet de monter et descendre le long de ces puits en se laissant flotter.
Vous voulez dire que nous pourrions sortir d’ici de cette manière ?
Malheureusement, les Drènes sont incapables d’accomplir une telle chose en dehors de Drénor. D’après Habiba, nous avons un blocage physique et mental, implanté en nous dès la naissance, qui nous en empêche.
Et tout ce que vous faites est soumis au contrôle de cette collectrice d’impôts ?
Nous payons nos contributions en histoires. Seuls les occupants du niveau de surface de chaque demeure familiale sont assujettis à l’impôt. On leur demande de raconter une ou plusieurs histoires à une Casquette bleue, qui les retransmet tout au long de la hiérarchie en tant que tribut à Habiba.
Il faut que ce soient de bonnes histoires, hein ?
C’est Habiba qui juge. La meilleure histoire se voit attribuer un crédit maximum de dix talents, qui représente l’impôt total annuel pour une maison. Mais il est prudent d’en avoir toujours quelques-unes en réserve, car Habiba attribue rarement le maximum de talents à une histoire.
Les humains aussi racontent des histoires à leur percepteur au moment de payer leurs impôts.
Ce n’est pas tout à fait la même chose. Quoi qu’il en soit, l’aptitude à raconter des histoires doit faire tout naturellement partie de votre code génétique, puisque vous êtes, il ne faut pas l’oublier, un produit de l’idmagie drène.
Et il faut chaque fois de nouvelles histoires ?
Oh non ! Les vieilles histoires jouent également un rôle très important. Elles constituent l’héritage principal des Drènes, car si une seule histoire mourait parce qu’elle n’était plus partagée, tous les éléments physiques de cette histoire – les gens, les planètes, toutes les autres formes de vies concernées –, tout cela disparaîtrait d’un seul coup.
C’est quand même drôle, tout ça. Et ça sort tout droit de mon cerveau.
De notre cerveau.
Bien sûr, bien sûr.
Normalement, les contribuables doivent raconter deux ou trois histoires par an pour remplir leurs obligations. Ceux qui disposent d’un répertoire de qualité, leur permettant de s’acquitter de leur contribution, durant cinq années successives, à raison d’une seule histoire par an, sont invités à rejoindre les rangs des Jeunes Diseurs d’histoires, pour ceux dont l’âge est inférieur à cinq cents ans, ou bien des Vieux Diseurs d’histoires, pour tous ceux qui ont cinq cents ans ou plus. Les plus doués parmi les Vieux Diseurs sont sélectionnés pour faire partie de l’entourage de Habiba et reçoivent le titre de Diseurs d’Élite.
Cette Habiba, on dirait que c’est quelqu’un.
C’est notre doyenne d’âge. C’est elle qui nous apprend le plus de choses. Les autres Aînés remontent périodiquement des niveaux les plus profonds pour instruire les nouveaux jeunes contribuables dans l’art de raconter des histoires. Cela nous permet de maintenir vivaces les anciennes traditions.
Arrive-t-il que vous soyez dépossédés de vos biens par l’administration fiscale pour cause de non-paiement d’un impôt ?
On entend quelquefois parler de la mise sous séquestre de biens familiaux, mais il n’est jamais arrivé, à ma connaissance, qu’une famille se fasse, par exemple, expulser de chez elle. Par contre, Habiba peut très bien refuser d’accorder la graine pour ce motif. Une famille sans enfant s’expose à l’opprobre, et cela constitue pour nous le châtiment suprême.
Ryll se leva pour aller se regarder dans la glace.
Je viens de penser à une chose, Lutt. Il suffit, en fait, de bien regarder notre corps pour se persuader que tout ceci est vrai. Vous constaterez que notre aspect général est bien conforme à votre carrure médiocre, mais que nous sommes à présent devenu un peu plus athlétique, plus massif et que nous avons gagné plusieurs centimètres en hauteur.
Je vous ai déjà dit que j’acceptais cette hallucination parce que je la trouve intéressante, mais je ne suis pas obligé d’y croire. Pourquoi ne pas reprendre votre ancienne forme, si vous voulez vraiment me donner une preuve ?
Il y a un problème d’interférence, quand je passe de votre forme à la mienne. Faites-moi plaisir, regardez dans la glace.
Lutt contempla l’image reflétée par le miroir.
D’accord, je suis un peu plus grand, mais c’est bien moi.
Ryll ne fit aucun commentaire. Il trouvait curieuse l’image que renvoyait la glace. Ce n’était pas celle d’un bel homme, ni selon les critères habituels des histoires drènes, ni dans l’esprit de Lutt.
Un visage mou et massif, des lunettes rondes, un front haut, une chevelure brun-roux assez peu fournie. Sur la tempe gauche, une veine saillait comme un serpent. Et l’un des sourcils couvrait en partie un petit grain de beauté noir.
Il rapprocha ses mains du miroir. C’étaient celles d’un philosophe, avec des doigts longs, effilés, presque pointus aux extrémités. Mais il y avait chez cet homme quelque chose qui évoquait nettement la cruauté et la brutalité. Ryll décida qu’il serait dangereux de lui laisser le contrôle du corps.
Qu’est-ce que vous regardez comme ça ? demanda Lutt.
J’aurais préféré un meilleur corps, mais je n’avais pas le choix.
Quelle importance, l’apparence qu’on peut avoir ? C’est le pouvoir qui compte dans cet univers-ci, mon vieux. Le principal, c’est d’avoir la poigne.
C’est une grossière erreur de point de vue, Lutt.
Je ne discuterai pas avec vous parce que les faits me donnent raison sans contestation possible. J’admets, cependant, que l’idée d’avoir quelques centimètres de plus me plaît bien. Dommage que ce ne soit qu’un rêve.
Ce n’en est pas un. Et peut-être serez-vous encore plus ravi d’apprendre que ce corps va continuer à grandir.
Comment ça ?
Sur le plan de la croissance, je suis à peu près l’équivalent d’un adolescent humain de seize ans. J’ai une quarantaine d’années drènes. Et ce gain de taille est à mettre sur le compte de l’accident. Une émission d’hormones incontrôlée.
Par contre, vous contrôlez notre corps. Méfiez-vous, pour le cas où tout ce pouvoir vous monterait à la tête !
Par courtoisie, je vous céderai le contrôle de temps à autre, pour vous permettre de vous conduire de manière naturelle. Je désire observer de près les comportements humains.
Et toujours pas de femmes ?
Je vous ai sauvé la vie, Lutt. Ce n’est pas suffisant ?
Brusquement, un claquement métallique se fit entendre à l’autre bout du corridor. Des pas lourds se rapprochèrent.
Houlah ! se dit Ryll. Il ne faut pas qu’ils voient tout ça.
Il roula les yeux en dedans et restitua à la cellule son aspect Spartiate. Puis il s’étendit sur la couchette incommode, remonta sa couverture jusqu’au menton et regarda les barreaux de la porte à travers ses paupières serrées.
Une gardienne apparut de l’autre côté des barreaux. Elle avait un corps massif et un visage aux traits lourds.
— Je voulais juste m’assurer que tu ne manquais de rien, mon lapin, lui dit-elle. J’ai entendu dire que tu aimais bien les fraises. Dommage qu’on n’en ait pas pour en mettre quelques-unes dans ta soupe ce soir. Mais je vois que tu es un dur, hein ? ajouta-t-elle en montrant le matelas toujours appuyé au mur. Tu préfères dormir à même les tubes !
— C’est que je n’aime pas trop la compagnie de ses autres occupants, grogna Ryll dans une imitation acceptable de la voix de Lutt.
— Tu aimerais peut-être que je vienne avec toi te tenir chaud, roucoula-t-elle de sa voix rocailleuse. Mais ce sera pour plus tard, mon lapin.
Elle tourna les talons et s’éloigna dans le corridor de son pas pesant.
Lutt voulut s’asseoir, mais Ryll l’en empêcha et le résultat ne dépassa pas quelques tressaillements à peine perceptibles. Le Drène lui fit la morale.
Vous devez bien vous mettre dans la tête que c’est moi qui commande ce corps à ma guise. Je perçois chacune de vos pensées, mais vous ne pouvez pas partager les miennes sans ma permission.
Je commence à en avoir marre de ce foutu rêve.
Dans ce cas, nous allons dormir un peu.
Peut-être pour rêver d’une fille splendide avec qui je pourrai…
Nous nous contenterons de prendre un peu de repos sur ce cadre à la manière drène.
Ici, ce n’est pas Drénor, espèce de trou du cul ! Je croyais que vous vouliez apprendre à vivre à la terrienne. Vous exagérez en me forçant à adopter une position inconfortable.
Pour vous être agréable, j’accepte que vous preniez le matelas quelques instants.
Lutt, qui commençait à avoir des doutes sur la réalité du cauchemar qu’il se croyait en train de vivre, essaya de refouler le sentiment d’amertume qu’il éprouvait. Si Ryll lisait chacune de ses pensées, mieux valait éviter de le mécontenter.
Ryll se détendit et laissa Lutt refaire le lit à son gré. Quand ils voulurent s’allonger, ils eurent une brève discussion sur la position qu’ils préféraient adopter. Sur le dos, ou bien à plat ventre. Ils s’entendirent sur un compromis. De côté, face au mur. Aucun des deux n’avait opté pour cette solution en premier.
Lutt essaya de prendre le contrôle de leur voix. Il ne réussit tout d’abord à émettre qu’un chuchotement rauque.
— Supposons que je croie à cette histoire insensée, souffla-t-il. Vous êtes un simple gamin drène. Comment se fait-il qu’on vous ait laissé vous emparer d’un vaisseau ?
— Je… j’ai fourni de la drogue à un moniteur. J’ai pris le vaisseau sans permission.
— Les Drènes se droguent ?
— Il y a une substance qu’on appelle le bazel. Le moniteur était un adepte.
— De plus en plus dingue. Et tout ça pour une escapade.
— Je suppose que le meilleur est encore à venir.
Et, tandis qu’il disait ces mots, Ryll s’aperçut que son enthousiasme juvénile commençait à lui revenir.