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Les Chinois sur Vénus voudraient faire croire à leurs ennemis qu’ils ne manipulent que des masses populaires bornées et ne conquièrent que par la seule force du nombre, sous un déluge de bombes. Cette habile propagande a pour objet de saper le moral de la Légion. Tous ceux qui contribuent à répandre de telles idées doivent être considérés comme des ennemis de la France, passibles des plus sévères représailles.

Claude Speely De Cazeville
Général commandant la Neuvième légion

— J’ai de bonnes et de mauvaises nouvelles, annonça Mugly.

Il se trouvait face à Jongleur, dans l’antichambre située à la base du cône de Habiba. Elle avait fait spécialement aménager cet espace pour lui, afin de gagner du temps dans cette situation de crise. C’était une salle de dimensions réduites, orientée à l’ouest, assez sombre et rendue encore plus obscure par l’effet de filtre de leur nouveau bouclier planétaire, qui réduisait d’une bonne moitié la luminosité de l’après-midi.

Par l’unique fenêtre qui se trouvait derrière Mugly, Jongleur apercevait le globe pâle du soleil dans le ciel terne.

— Écoutons cela, dit Jongleur.

— Mais j’espérais en faire part à Habiba elle-même.

— Elle m’a donné ordre de prendre connaissance de tous les messages et de ne lui transmettre que les plus importants. Habiba est en train de contempler les effets du bouclier sur Drénor.

— J’ai entendu dire que les fenêtres permettant au soleil de réchauffer les germineries fonctionnent très bien.

— C’est cela, votre bonne nouvelle ?

— Ce n’est pas une nouvelle. C’était juste une remarque.

— Mugly, vous êtes en train de me faire perdre mon temps. Quelles sont les nouvelles que vous m’apportez ?

— Laquelle voulez-vous d’abord ? La bonne ou la mauvaise ?

— Peu importe l’ordre.

— La mauvaise a plusieurs composantes. Tout d’abord, nous avons perdu le contact avec Prosik sur Vénus. Mais certains indices très nets montrent que Hanson a bien utilisé là-bas sa technologie spiralienne rudimentaire.

Mugly se racla solennellement la gorge avant de continuer :

— En second lieu, les Terriens continuent de sonder Patricia pour découvrir ses secrets. Il semble qu’ils soient très satisfaits de leurs derniers résultats, bien que nous n’avons pu savoir de quoi il s’agit.

— Et vous croyez que je vais oser rapporter cette nouvelle à Habiba ?

— Pourquoi pas ?

— Ne pensez-vous pas qu’elle ordonnerait le départ immédiat du nouveau vaisseau d’effacement ?

— Vous êtes mieux placé que moi pour en juger, fit Mugly en haussant les épaules. Mais passons à la bonne nouvelle. Le vaisseau d’effacement devrait être prêt d’ici à la fin de la semaine. Nous sommes en train d’y mettre la dernière main. Ces nouveaux idmageurs qu’elle m’a envoyés sont parfaits.

— Vous appelez ça une bonne nouvelle ? grogna Jongleur.

— Vous êtes mauvais perdant, Jongleur.

— Comment pouvez-vous parler de ça avec une telle légèreté ?

— Pardonnez-moi. Je sais bien que votre fils est toujours dans ce maudit système solaire, mais nous devons penser au salut de tous les Drènes.

— C’est justement ce que je vous demande de faire. La Terre est en train de nous rendre fous ! Je sens que le désastre nous guette dans toutes nos entreprises. Même Habiba… notre vénérée Habiba… elle est totalement changée.

— Changée ? Comment cela ?

— C’est difficile à expliquer. Elle reste immobile et silencieuse durant des heures, beaucoup plus qu’avant. Et elle est brusque avec moi. Jamais par le passé elle n’avait eu cette attitude avec moi. Et je l’ai entendue vous maudire, Mugly.

— Me… maudire ? fit Mugly, qui était devenu blême.

— Ainsi que Wemply le Voyageur, pour avoir idmagé la Terre. Elle vous a maudits dans un même souffle.

— Jongleur ! II faut absolument que je lui parle !

— Impossible. Elle l’a interdit.

— Interdit ! Mais il n’y a pas de Psycon en vue pour que je puisse…

— Elle a interdit également le Psycon. J’ai peur pour elle, Mugly. Jamais je ne l’ai vue aussi déprimée.

— Pourtant, le bouclier fonctionne, nous sommes parfaitement protégés. Nous avons largement le temps de faire tout ce qui…

— Le temps ! N’est-ce pas là le véritable problème, Mugly ? À quel moment, dans leur passé, les Drènes se sont-ils souciés du temps ? Nous possédions l’infini. À présent, qu’avons-nous ? Nous avons un ciel gris et des gens qui se terrent dessous en tremblant et en se demandant combien de temps cela devra durer. Nous croulons sous les pétitions des Drènes qui veulent savoir quand Habiba va prendre sa décision à propos de la Terre. Oui, quand, Mugly. Nous en sommes réduits à compter les heures qui nous séparent de sa prochaine déclaration publique. Le temps est devenu pour nous la chose la plus importante. Nous qui avions l’infini, nous voilà concernés par des fragments de temps. La Terre nous a contaminés. Que ces impudents Terriens soient maudits, eux et leur temps mesquin !