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ZHETT KELLUM
Terrés dans leurs cachettes au sein des anneaux d’Osquivel, les Vagabonds contemplaient l’Armageddon qui faisait rage autour d’eux.
Zhett Kellum changea de position afin de soulager sa jambe gauche, engourdie malgré la faible gravité.
— J’ai l’impression d’être un lapin dans son terrier…
— Bon sang, les Terreux viennent encore apporter des ennuis, lança Del. Regarde ! Voilà les hydreux qui arrivent. À quoi s’attendait le général, après les avoir bombardés ? (Il fit défiler sur l’écran les images transmises par des dizaines de caméras cachées, réparties le long de l’anneau.) Estimons-nous heureux de ne pas être impliqués.
— Nous sommes tous impliqués, papa. Ces orbes de guerre s’offriraient une fricassée de Vagabonds aussi volontiers qu’ils vont transformer ceux de la Grosse Dinde en viande froide.
La plupart des ouvriers avaient quitté Osquivel après avoir démantelé les chantiers spationavals. Ce qui subsistait avait été camouflé – avec succès semblait-il, car les Terreux ne s’étaient aperçus de rien. Avec l’arrivée de l’ennemi, ceux-ci avaient désormais d’autres sujets de préoccupation.
À l’intérieur de son terrier exigu, Zhett régla son scanner radio sur la fréquence tactique des FTD, grâce à un processeur de décryptage que les Vagabonds n’étaient pas censés posséder. Ils entendirent le général Lanyan aboyer ses ordres aux Rémoras suicides.
Zhett se concentra sur les écrans de surveillance, de sorte qu’ils purent voir les dizaines – les centaines – d’orbes de guerre jaillir de l’atmosphère comme autant d’abeilles en furie. Les sphères hérissées de pointes les épouvantèrent. Bien que les Vagabonds ne portent guère les Forces Terriennes dans leur cœur après les rumeurs de piraterie qui couraient sur eux, la jeune fille se sentait désolée. Toutes ces vies… condamnées sans appel.
« Regardez un peu tous ces foutus orbes ! émit l’un des officiers. Je n’en ai jamais vu autant.
— Arrête de compter et commence à tirer ! »
Zhett tourna les yeux vers son père. La peur se lisait sur son visage. Ils se serrèrent et se tapotèrent les épaules afin de se réconforter.
— Ici, on est en sécurité, ma chérie.
— Crois-moi, papa, j’aurais bien voulu que ce soit la seule chose qui nous préoccupe.
La voix du général laissait percer un début d’angoisse.
« Aux Mantas de l’avant-garde : prenez position. Compers Soldats, vous avez vos instructions. Infligez autant de dégâts que possible.
— Allez les gars, lança une voix traînante. On a tous prié pour avoir cette bataille. Maintenant, nous voilà servis ! »
Zhett murmura :
— Faites gaffe, quand vous prononcez un vœu…
Son père et elle virent cinq autres croiseurs se détacher de la flotte principale et descendre en piqué – manifestement commandés par des compers, au vu de leur précision et de leur détermination typiques de machines. Les Mantas kamikazes vidèrent leurs munitions et leurs batteries de jazers, puis accélérèrent au maximum. Le cœur de Zhett manqua un battement lorsque cinq orbes s’abîmèrent – mais si peu, en comparaison de la grêle de sphères qui émergeaient de la géante gazeuse.
« On sait tous ce qu’il y a en jeu, transmit un officier inconnu sur la fréquence.
— J’aurais dû rester chez moi !
— Mon Dieu, je vais manquer…
— Attrapez ça, saloperies d’hydreux ! Ahhhh ! »
C’était comme si les explosions successives atteignaient Zhett à l’estomac. Chaque éclair bleuté tiré par un orbe trouvait sa cible. Tout se déroulait dans le silence absolu de l’espace, mais sur la fréquence tactique, on entendait les cris de panique et les ordres, mêlés aux détonations et au fracas des systèmes en surtension.
Au-dehors, la destruction se poursuivait. À présent qu’il n’y avait plus de vaisseaux robotisés, certains croiseurs à équipage humain tentaient des plongeons suicides. Les hydrogues s’en prirent aux Mastodontes. Ceux-ci ouvrirent le feu, sans plus d’effet que les petits vaisseaux n’en avaient eu. Des appareils endommagés partirent en vrille jusqu’aux anneaux d’Osquivel ; là, ils ne tarderaient pas à être déchiquetés par les mines flottantes que constituaient les débris rocheux.
En moins d’une heure, la flotte avait perdu un tiers de ses effectifs. Zhett regardait avec effroi l’anéantissement progressif des Terreux.
— Il n’y a donc rien que nous puissions faire pour les aider, papa ?
Mais elle savait qu’ils ne disposaient d’aucune puissance militaire. Les Vagabonds basaient leur survie sur la ruse, l’ingéniosité et la discrétion.
— On ne peut rien faire sinon attendre. Tu le sais, ma chérie.
Une explosion eut lieu non loin de là, perturbant l’orbite de plusieurs blocs de l’anneau. Les générateurs de l’abri continuèrent de fonctionner, mais les lumières vacillèrent, tandis que Zhett était projetée contre une paroi. Elle parvint à rétablir son équilibre de justesse. Après un instant d’obscurité totale, les écrans se rallumèrent sur de nouvelles images d’horreur. De minuscules novas scintillaient par milliers dans les anneaux : les débris étincelants des épaves de vaisseaux humains.
« Merdre, c’est encore pire que la fois où l’on s’est fait éjecter de Jupiter ! » émit une voix féminine à la radio.
Zhett crut reconnaître Tasia Tamblyn, la femme qui avait averti les chantiers de l’arrivée des FTD.
La voix du général Lanyan retentit, brisée par la tension et l’épouvante :
« Il faut battre en retraite. Escadrons, revenez à vos vaisseaux mères. À tous les commandants de bord, fichez le camp d’Osquivel par tous les moyens possibles. »
— Bon sang, lâcha Del Kellum, je n’aurais jamais pensé entendre un Terreux dire ça un jour.
— Tu le lui reproches ?
— Pas du tout. (Il hocha la tête.) Pas du tout. Quel désastre !
Sur les écrans, la bataille continuait. Les vaisseaux humains commençaient à se disperser, s’extirpant comme ils pouvaient des abords de la planète géante. Durant le temps que passa Zhett à regarder, cinq autres vaisseaux furent détruits.
« Estimation des dommages, reprit Lanyan. Je veux un rapport dès que vous serez à l’abri. Mais, pour le moment, filez de là !
— Mais si les hydreux nous poursuivent ? lança quelqu’un d’une voix terrifiée. On n’a aucun moyen de…
— Mets les bouts et arrête de geindre », le réprimanda quelqu’un d’autre.
Les deux Vagabonds contemplaient la débâcle, les épaves fumantes qui s’enflammaient ou explosaient.
— Je vais te dire une chose, ma chérie, déclara Del. J’avais des doutes, mais plus maintenant. Par le Guide Lumineux, personne ne me fera plus jamais commander de station d’écopage.