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Cet après-midi, un journaliste doit venir m'interroger. Il travaille pour une revue qui s'appelle Construire. Je ne vois pas en quoi je peux lui être utile. Je n'ai rien édifié de solide dans l'existence. Voyez plutôt avec mon frère. Je ne vous en voudrai pas. J'ai perdu mon amour-propre il y a longtemps. Il me semble que c'était pendant une séance d'électrochocs.
Pour la venue du journaliste, j'ai demandé à Gründ la veste de mon costume. Il a éclaté de rire.
« Nous sommes en 1964, Eduard, tu crois que nous avons gardé ta veste ?
— Ce sont les vêtements qu'il me reste du temps où j'étais jeune. Mes plus beaux souvenirs.
— Tu sais bien qu'il ne faut pas t'encombrer de souvenirs, Eduard.
— Pour quelles raisons ?
— Cela te remue.
— Mon costume ne m'a jamais remué.
— Tu as une chambre de catégorie C, pas de place pour les vieux tissus.
— Mon costume était cent pour cent pur lin, si ma mémoire est bonne.
— Ta mémoire n'est pas bonne, Eduard, et tu le sais.
— Ma mère s'était ruinée avec ce costume.
— Ta mère se serait ruinée sans.
— Cent pour cent. »
J'accueille donc mon visiteur, vêtu de mon survêtement bleu et chaussé de mes sabots. D'emblée, j'annonce être dans les meilleures dispositions pour parler de mon géniteur et pas forcément en mal comme il pouvait s'y attendre. J'ai remarqué que les gens aimaient bien me voir salir l'image de mon père. Qui voudrait écouter Eduard, sinon ?
Nous traversons Burghölzli. Nous faisons le tour du propriétaire. Nous visitons ma chambre que Gründ a pris soin de ranger au préalable parce que je ne suffis pas. Le journaliste écrit sur un petit carnet pendant que je parle. Je lui demande ce qu'il note et pourquoi. Il répond qu'il ne veut rien oublier de mes propos. On ne l'a sans doute pas informé que je ne sais pas ce que je dis.
Je le laisse dans l'ignorance. Je le préviens cependant que je ne serai pas le fossoyeur de la mémoire de mon père. Je suis seulement le jardinier du Burghölzli. Je ne fais que bêcher la terre. J'enlève les racines de mon carré. La direction ne confierait à personne d'autre cette tâche capitale. Sans moi, les herbes folles monteraient jusqu'au ciel. Le lierre grimperait au long de la façade, tisserait un rideau de feuilles devant les fenêtres, obscurcirait les chambres, plongerait dans la pénombre le grand réfectoire, assombrirait le jour. Je suis celui par qui le malheur peut arriver.
L'homme me rassure. Il veut seulement discuter. Je lui demande pourquoi. Il explique que les gens s'intéressent à ce que je suis devenu. Je rétorque que les gens ne savent même pas que j'existe.
« Eh bien comme ça, ils le sauront.
— Trop tard, je lance, ils apprendront trop tard. Regardez ce que je suis devenu.
— Eh bien, vous êtes le jardinier du Burghölzli ! Et c'est déjà beaucoup. »
Il a l'air sincère dans sa voix. Il sort de son cartable une photographie et me la tend. Il précise qu'il l'a trouvée en faisant des recherches. Je contemple longuement cette vieille photo où mon père et moi sommes assis dans la salle de réception du Burghölzli. Le journaliste précise que la photo date de mai 1933. Je crois, ajoute-t-il, que c'est la dernière fois que vous avez rencontré votre père. Je remarque que je portais un très beau costume. Il acquiesce. On ne peut pas se rendre compte aujourd'hui. À vingt ans, on me disait très élégant. Aucun doute, il répond. Et je n'étais pas stupide comme aujourd'hui, j'ai lu tout Kant et tout Freud et tout Schopenhauer. Il sait. Mais ne m'interrogez pas, j'ai tout oublié. Il n'est pas là pour ça.
Sur la photographie, je me vois me concentrer sur un grand ouvrage relié de cuir, sans doute une partition que m'a apportée mon père, un livret de Brahms ou de Liszt. Je remarque aussi l'archet de mon père, tenu entre ses jambes. J'observe que, devant l'objectif, je ne fixe pas mon père au fond des yeux le jour de mes adieux. Le journaliste ne m'en fait pas le reproche. Vraiment, le chic type.
Je reviens sur l'archet de mon père. Je réalise alors que nous avons joué ensemble, ici, au Burghölzli, moi sur le piano de la clinique et lui de son violon. L'homme confirme, oui, Eduard, il semble bien que votre père ait joué à vos côtés, ce jour-là, à la clinique Burghölzli.
Élément intrigant, mon père est habillé très élégamment alors qu'il venait seulement me rendre visite. Il porte une cravate. J'arbore quant à moi un joli nœud papillon. Nos vêtements sont clairs, c'est le printemps en mai. Son costume est vraiment distingué. Son nœud de cravate est bien noué. Son gilet est assorti à sa veste. Lui d'ordinaire habillé comme l'as de pique est vêtu élégamment simplement pour dire adieu à son fils. Plus troublant encore, je constate une profonde tristesse dans son regard. Je n'aurais pas cru mon père si triste. Ses yeux n'ont aucun éclat contrairement à d'habitude. Une grande amertume se lit aussi sur son visage. Il se tient avachi sur son siège, comme accablé par quelque chose, allez savoir quoi. Je demande au journaliste si lui aussi a l'impression que mon père est triste alors qu'il est seulement ici pour me dire adieu. Ou bien est-ce une hallucination comme il m'arrive parfois ?
L'homme observe longuement le cliché. Oui, vous avez raison, votre père a l'air très triste, j'ai vu de nombreuses photographies de lui, eh bien, je ne lui ai pas connu cet air-là.
« Ce n'est pas de l'indifférence ? je demande.
— Non.
— De la colère ?
— Cher Eduard, il me semble que c'est de la peine. Et puisque vous êtes à ses côtés et qu'il est venu vous dire adieu avant son départ en Amérique, vous devez être la cause du chagrin de votre père. »
Alors, lentement, s'est mis à monter en moi un sentiment étrange que je ne reconnaissais pas. Un léger frémissement me parcourt de la tête au pied. Mon cœur palpite, mes tempes battent. Quelque chose s'éclaircit dans mon esprit. Au lieu des visions noires des tourments quotidiens, voilà que m'envahit une douce clarté. Mon corps semble moins lourd. Plus rien ne me tracasse. Un parfum léger flotte dans l'air. Tout est illuminé. L'homme me regarde, un peu surpris. Après un temps, il lance :
« Eduard, vous avez l'air heureux. »