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Il observe l'homme assis face à lui. Selon Juliusberg qui l'accompagne, le dénommé Victor Schleiss a une révélation essentielle à lui faire. Ce psychiatre a fui l'Allemagne en 1937. Ensuite il a réussi à passer en Suisse. À Zurich, il a occupé un poste d'assistant à la clinique Burghölzli. Après quoi, ayant obtenu un visa, il a émigré aux États-Unis.

« Ce que je vais vous dire vous concerne particulièrement, poursuit le visiteur.

— Et nous dépasse tous, ajoute Juliusberg.

— Vous connaissez Ernst Rüdin, n'est-ce pas ? »

Rüdin est un médecin suisse vivant en Allemagne. Rüdin est l'auteur de l'ouvrage Génétique et Hygiène raciale, et l'un des initiateurs de la notion d'hérédité de la schizophrénie. Rüdin est aussi le grand penseur de l'eugénisme du Reich. Il a rédigé la loi dite de la « prévention contre la transmission des maladies héréditaires » promulguée en 1933 et qui prône la stérilisation des malades mentaux. En 1902, alors étudiant à Polyteknikum, il avait, au côté de Mileva, assisté à une conférence que Rüdin donnait au Burghölzli.

« Vous savez ce qui se passe aujourd'hui, n'est-ce pas ? » interroge Schleiss.

Le programme d'extermination des malades mentaux allemands est sur la place publique depuis que l'évêque catholique de Berlin a dénoncé les « meurtres baptisés euthanasie ». Durant le mois de juillet 1940, tous les malades mentaux juifs hospitalisés du Reich ont été envoyés à Brandebourg-sur-la-Havel pour y être gazés. Puis le programme s'est étendu aux handicapés non-juifs. 50 000 malades auraient été assassinés par gazage à l'intérieur des hôpitaux. Le processus a été officiellement arrêté grâce à la pression de l'évêché allemand, relayé par un sermon de l'évêque de Münster, Clemens von Galen, diffusé sur les ondes de la BBC.

Il y a un soupçon général, confinant à la certitude, selon lequel ces nombreux décès inattendus de malades mentaux ne se produisent pas naturellement, mais sont intentionnellement provoqués, en accord avec la doctrine selon laquelle il est légitime de détruire une prétendue “vie sans valeur” – en d'autres termes de tuer des hommes et des femmes innocents, si on pense que leurs vies sont sans valeur future au peuple et à l'État. Une doctrine terrible qui cherche à justifier le meurtre des personnes innocentes, qui légitime le massacre violent des personnes handicapées qui ne sont plus capables de travailler, des estropiés, des incurables, des personnes âgées et des infirmes !

L'évêché allemand était resté muet sur l'extermination des malades juifs.

« Vous connaissez sans doute le rôle primordial joué par Rüdin dans ce programme. Heydrich était seulement son bras armé. Eh bien, j'ai appris lors de mon passage à Zurich que Rüdin avait usé de ses origines suisses pour interférer auprès du directeur du Burghölzli, Hans Wolfgang Maier. Rüdin a demandé à Maier de lui adresser le dossier du patient Eduard Einstein.

— C'est du ressort du secret médical ! s'écrie Juliusberg.

— Je me suis procuré une copie de la réponse que Maier a adressé à Rüdin. »

Schleiss sort de sa poche un papier, tire ses lunettes et lit :

À mon distingué collègue,

le professeur Ernst Rüdin,

Nous ne pouvons accéder à votre demande aujourd'hui car ce jeune homme est actuellement hospitalisé dans notre clinique. Nous pouvons cependant vous communiquer qu'il souffre d'une schizophrénie grave, clairement renforcée par des causes psychogènes. Sur la question de l'hérédité du père, nous manquons d'informations car depuis que j'ai traité le fils de manière ambulatoire, le père n'est plus apparu chez nous. Ce qui est sûr : c'est une hérédité schizophrénique qui vient de la mère, dont la sœur a été internée pour catatonie. La mère est une personnalité schizoïde.

Comme vous le savez, le mariage d'Albert Einstein dont ce fils est issu est depuis longtemps dissous.

Au cas où vous auriez d'autres questions encore, nous restons à votre disposition.

Schleiss replie la lettre, la pose sur la table.

« Cher Victor, intervient Juliusberg, vous qui revenez de Zurich, pensez-vous que les Suisses seraient capables de livrer aux nazis autre chose que les dossiers médicaux ?

— Vous voulez dire… des hommes ?

— Je veux dire un homme.

— Non, les Suisses ne feraient pas ça. Les banques suisses récoltent l'argent des nazis. Les autorités suisses interdisent l'accès de leur pays aux réfugiés juifs. L'armée suisse refoule les juifs à la frontière vers les SS à leur poursuite. Mais livrer un citoyen suisse, non, ils ne le feront pas.

— Même si le patient vaut de l'or ? » murmure Juliusberg

Victor Schleiss réitère sa réponse, laisse passer un temps puis dit, sur un ton plus léger :

« Vous savez, j'ai été un élève de Freud. Vous l'avez croisé, professeur, n'est-ce pas ? »

Il se met à évoquer sa rencontre avec Freud, à Berlin. C'était l'hiver 1926. Freud rendait visite à son fils Ernst qui exerçait le métier d'architecte dans la capitale. La rencontre avait été cordiale. Cependant, aucun véritable courant de sympathie n'était passé. Freud avait plus de soixante-dix ans. Lui n'en avait que quarante-huit. Il avait ressenti une forme d'animosité de la part du Viennois. Freud semblait vivre leur relation sur le mode de la rivalité. « Vous avez eu plus de chance que moi », lui avait écrit le psychanalyste à l'occasion de son cinquantième anniversaire.

Lui-même n'a jamais caché à Freud ses réticences à l'égard de la psychanalyse. « Je préfère de beaucoup vivre dans l'obscurité de celui qui n'a pas suivi d'analyse… Il n'est peut-être pas toujours utile de fouiller dans l'inconscient… Vous croyez que d'analyser nos jambes nous aiderait à marcher ? »

Il n'a pas soutenu la candidature de Freud au prix Nobel de 1928. Il affirmait ne pouvoir se prononcer sur la vérité de ses enseignements. Il doutait qu'un psychologue puisse être candidat au prix Nobel de médecine. L'animosité du Viennois avait redoublé quand il avait appris qu'Einstein lui avait aussi fait faux bond et qu'il n'aurait jamais le Nobel.

En 1931, il avait cependant avoué à Freud avoir changé d'opinion : « Tous les mardis, je lis vos livres et ne peut qu'en louer la beauté et la clarté… J'hésite entre y croire et ne pas y croire. » Leur relation s'était alors lentement réchauffée.

« Comment s'est écrit l'essai sur la guerre que vous avez rédigé ensemble ? » demande Victor Schleiss.

Il explique que l'idée d'un livre à quatre mains était née à l'aune des années trente, et venait, à la SDN, de l'Institut international de coopération intellectuelle. L'ouvrage était annoncé comme un événement. Le découvreur de la théorie de la relativité et l'inventeur de la psychanalyse se réunissaient pour réfléchir sur l'état d'un monde malade de violence et de haine. Un livre écrit par les deux génies du peuple du Livre, l'intelligence supérieure et le gardien de la psyché. La SDN était sauvée. L'Humanité était sauvée. Pourquoi la guerre ? La question ancestrale qui puisait dans les insondables pulsions de l'homme allait être résolue. Le livre avait paru le 22 mars 1933. Dès le 10 mai suivant, l'ouvrage avait rejoint au bûcher les autres livres d'Einstein et de Freud partis en cendres sous les hourras des foules allemandes.

« Ce serait un honneur d'avoir ce livre dédicacé de votre main », dit Victor Schleiss.

Il se lève, s'approche de la bibliothèque, trouve sur une étagère la place de l'ouvrage dont il lui reste trois exemplaires. Il en tire un, s'assoit à son bureau, prend la plume, écrit une dédicace, tend l'ouvrage à son visiteur. Schleiss remercie. Juliusberg annonce qu'il est l'heure de partir. On se salue. Il remonte à l'étage. Il s'assoit sur son fauteuil. Il contemple le ciel par la fenêtre. La figure de Freud lui revient à l'esprit. Puis il songe à Eduard. Il n'a jamais parlé à Freud du mal qui frappe son fils. Zurich est pourtant proche de Vienne. Et Freud est l'un de ceux qui connaissent le mieux les psychoses. Freud aurait pu le conseiller. L'orienter et pourquoi pas, prendre Eduard en consultation.

Ils ont coécrit Pourquoi la guerre ? durant l'année 1932. Eduard était alors hospitalisé au Burghölzli. Soigné par des confrères de Freud, certains de ses élèves. Un mot aurait pu être glissé au Viennois dans un des courriers échangés.

Freud était le modèle, l'idole de son fils. Eduard se destinait à la psychanalyse. Il rentrait dans la chambre d'Eduard, il voyait un grand portrait de Freud fixé au mur. Il contemplait impuissant le naufrage psychique de son fils face à l'image du guide suprême de la psyché. Et dans un même temps, il écrivait à Freud, il travaillait avec Freud sur ce livre dont l'ambition était de rendre la raison aux hommes.

Mais sur le cas d'Eduard Einstein, pas un mot.

En 1936, il écrit à Freud depuis Princeton :

Je me suis contenté pendant longtemps d'apprécier la puissance spéculative de votre pensée, et son immense influence sur les conceptions de notre époque, sans être capable de me faire une opinion bien arrêtée sur l'exactitude de vos hypothèses. J'ai récemment eu connaissance de quelques cas peu importants en eux-mêmes dont la seule interprétation possible est celle de votre théorie du refoulement. J'ai été enchanté de découvrir ces cas, car c'est toujours un bonheur de constater qu'une grande et magnifique théorie est en accord avec la réalité.

Qui étaient ces cas « peu importants » dont il avait eu connaissance, et dont il ne s'est ouvert à personne ? Le « cas Einstein » en faisait-il partie ? Et qui d'autre sinon ?

« J'ai été enchanté de découvrir ces cas. » Il regrette ses mots. Il n'a été enchanté de découvrir aucun cas.

Il avait correspondu avec Freud jusqu'en 1938. Une question l'obsède. Le psychanalyste savait-il que son interlocuteur et rival avait un fils psychotique ? Pouvait-il l'ignorer ? Jamais Freud n'y a fait la moindre allusion.

Il va chercher dans sa bibliothèque un autre exemplaire de Pourquoi la guerre ? Il feuillette l'opuscule. Il tombe sur cette question adressée à Freud en conclusion de son texte :

Est-il possible de diriger le psychisme de l'homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ?

Cette interrogation constituera la colonne vertébrale de l'échange de lettres. Qu'avait-il secrètement à l'esprit en 1932 ? « Est-il possible de diriger le psychisme de l'homme ? »

Il continue à feuilleter le livre. Voilà ce que lui répond le médecin :

Je présumais que vous choisiriez un problème qui fût aux confins de ce qu'on peut connaître aujourd'hui et auquel nous puissions l'un et l'autre, le physicien et le psychologue, accéder chacun par sa propre voie, de manière à nous rencontrer sur le même terrain, en partant de régions différentes. Aussi m'avez-vous surpris en me posant la question de savoir ce que l'on peut faire pour libérer les humains de la menace de guerre. J'ai même été tout d'abord effrayé de mon – j'allais dire notre – incompétence…

Il poursuit sa lecture. Il arrive à la conclusion de Freud :

J'ai scrupule à abuser de votre attention qui entend se porter sur les moyens de prévenir la guerre… L'instinct de mort devient pulsion destructrice par le fait qu'il s'extériorise à l'aide de certains organes, contre les objets. L'être animé protège pour ainsi dire sa propre existence en détruisant l'élément étranger.

Il songe à Eduard. Puis à sa propre personne. « L'être animé protège sa propre existence en détruisant l'élément étranger. » Il se demande si c'est ainsi qu'il se protège, en laissant une telle distance avec Eduard. Il protège sa propre existence. Il détruit l'élément étranger. Il se soumet à l'instinct de mort.