3
Vu de Princeton, et considérant la distance, il ne parvient pas à comprendre les motivations exactes du dénommé Carl Seelig. L'homme a fait irruption dans sa vie récemment. Carl Seelig se prétend écrivain et journaliste et est une sorte de dilettante un peu mécène, du milieu aisé de Zurich. Comme titre de gloire, Seelig annonce avoir connu et longtemps correspondu avec Stefan Zweig et Max Brod. Il a fait part de son intention d'écrire une biographie. Il sollicitait son autorisation. Il agissait ainsi comme des dizaines d'autres qui, chaque année, depuis des décennies, lui demandaient portraits ou interviews. Chacun a son avis sur lui. Chacun compte une anecdote à son sujet. Quel homme bénéficie d'un tel traitement ? La photo de ses soixante-douze ans a fait le tour du monde. On l'interprète comme une provocation d'enfant terrible. Il n'a fait que tirer la langue au photographe parce qu'il était las de poser pour l'objectif. Finalement les temps n'ont guère changé depuis que le mufti de Jérusalem l'accusait de vouloir détruire la mosquée d'Omar. Il est toujours au centre d'une quelconque polémique. Certains lui reprochent son sionisme. D'autres, ses réserves à l'égard de la politique du nouvel État juif. La bombe atomique américaine, c'est de sa faute. La bombe soviétique aussi. Vous donnez des leçons à la terre entière. Vous vous voulez la conscience de l'Amérique. Vous critiquez la nation américaine, vous accusez le gouvernement Johnson, vous méprisez le sénateur McCarthy, vous en appelez à une gouvernance mondiale. Vous êtes américain depuis une douzaine d'années, vous devriez dire merci et vous taire. Vous croyez-vous au-dessus des nations, vous pensez-vous au-dessus des lois ?
Il se moque des vérités qui courent sur son compte. Il ne veut garder qu'un seul secret. Il ne parlera jamais de Lieserl.
Frieda, sa belle-fille, s'est rendu à Zurich. En rangeant les affaires du 62, Huttenstrasse, elle a découvert la correspondance entre Mileva et lui. Ces lettres révèlent l'existence de Lieserl. Elle menace de les publier. Frieda a également découvert 80 000 francs suisses en billets, dans une boîte à chaussures. Une fortune. Mileva l'accusait sans cesse de ne pas lui donner assez. Mileva s'indignait qu'on ait pu la mettre sous tutelle après sa première attaque.
Ce Carl Seelig semble être un honnête homme et paraît d'une grande bienveillance. Michele Besso le lui a confirmé, Seelig a déjà commencé à interroger des proches. Il a entamé un travail des plus sérieux. Seelig a interrogé un à un les témoins vivant en Suisse. Il a rencontré anciens professeurs et plus vieux amis. Il a affirmé qu'il voudrait rétablir des vérités, aller à l'encontre de ce qui s'est écrit dans les autres biographies, parce que, affirme-t-il, « tout n'est pas correct ni exact concernant la période suisse » et ce, dans « une petite publication qui se garderait de tout culte de la personnalité comme de tout ragot ». Il a accepté sans trop d'hésitation. Et Seelig a poursuivi son travail.
La lettre qu'il reçoit ce matin de ce monsieur Seelig va toutefois bien au-delà de celle d'un simple biographe.
Carl Seelig l'intrigue. Pourquoi est-il si attiré par le monde des malades mentaux ? Seelig parle de cette pathologie comme d'un cadeau alors que lui la considère comme une malédiction. Seelig propose de faire de longues promenades avec Eduard quand la seule idée de voir Eduard le terrifie lui, son propre père ?
Cet homme, surgi du néant, a fait remonter les eaux du passé. Seelig demande d'être le tuteur de son fils comme si son fils était orphelin, comme si lui-même n'existait pas.
Il a décidé de lui répondre. Le plus honnêtement possible. Tandis qu'il ne s'est jamais expliqué sur son comportement avec quiconque, il éprouve le besoin de se justifier devant cet inconnu qui vit à l'autre bout du monde. Cet homme le confronte à quelque chose qu'il avait toujours réussi à fuir.
Il se demande d'abord pourquoi il ne s'est jamais ouvert à son ami et confident Michele Besso de la vraie nature de son rapport avec son fils. Sans doute aurait-il dû expliquer à Michele la profondeur de sa douleur. L'instant n'est jamais venu. Les mots ne se sont pas formés. Il n'a jamais pu surpasser sa peur. Au fond, son chagrin était insurmontable. Il ne s'arroge pas le droit d'être triste. Il ne s'accorde pas ce genre de faiblesse. Il ne veut pas diluer le malheur à confesse.
Il sait que sa douleur n'est pas féconde. Il a figé en lui l'éternel chagrin. Il arbore toujours ce joyeux masque de pierre, ce sourire immuable, et ces yeux rieurs où l'on croit deviner la marque du bonheur. Il enterre les mauvais souvenirs, change l'amertume et la désolation en frivolité, recouvre ses drames sous son humour grinçant, cette ironie facile dont le monde est si friand, à laquelle il s'abandonne avec tant de délice.
Toute sa vie aura été un combat pour changer l'ordre des choses. Rien ne peut changer le désordre d'Eduard.
Il est le père d'Eduard. Qu'est-ce que cela signifie ? Les pères engendrent les fils. Mais ce sont les fils qui rendent père leur géniteur, qui font d'eux des hommes. Aux yeux d'Eduard, il n'a toujours été qu'un monstre. Qu'importe que le garçon ait entrevu son vrai visage ou bien que cette image fut le reflet de la folie. Il ne peut se reconnaître dans cette vision d'horreur. Il n'a pu se construire une image du père.
Il ne montrait guère de prédisposition. Il n'a pas l'esprit de famille, pas l'âme d'un chef de clan. C'est un loup solitaire. Il est né au milieu des forêts de Bavière. Il vivait en sauvage, à l'écart, enfant. Il a échappé aux meutes en Allemagne. Il est pourchassé jusqu'à ce jour, ici.
Il évitera le face-à-face. Il continuera à se comporter en lâche. Il n'a pas redouté les juridictions d'exception de Goebbels ou de McCarthy. Mais il ajourne sans cesse les retrouvailles avec son fils. Cette faute lui appartient et lui échappe. Il fuit. Il a toujours été sur le chemin de l'exil. Il ne s'est jamais retourné. Même au faîte de sa vie, il ne jette pas un regard derrière lui. Revenir à Zurich serait mourir. Voir Eduard serait mourir. Et bientôt il sera mort. Un voyage en Europe rouvrirait des plaies jamais cicatrisées. Sa vieille blessure de père. Quelque chose d'irréparable est arrivé par sa faute. Il a donné vie au grand malheur sur terre.
Eduard est un vivant reproche.
Il ne parvient pas à accepter être l'auteur de ses jours. Ces années de terreur, cette vie de misère. Il est allé chercher dans les gènes, il accuse sa femme. La famille de sa femme. La sœur de sa femme. Il lui faut un coupable. Il ne comprend pas un monde sans cause. Le monde est noir ou blanc. Il doit toujours choisir un camp. S'engager quelque part. Agir sans cesse.
L'irréversibilité est la clé de toute douleur.
Après le décès de Mileva, il a écrit à Heinrich Meili :
Ma première épouse a eu sa large part de difficultés avec les soucis constants que lui donnait son fils incurable.
Au fond, certains jours, dans son esprit, Eduard n'est pas son fils.
Un homme en chute libre n'a pas conscience de son corps, ni de la vitesse des corps qui l'entourent.
Il prend du papier, sa plume et commence à écrire :
Princeton, 11 mars 52
Cher Monsieur Seelig,
Votre offre généreuse, de prendre soin de mon fils, je vous en remercie très vivement. Ce fut un enfant précoce, sensible et doué ; c'est vers dix-huit ou dix-neuf ans qu'il est devenu schizophrène. Son cas est relativement bénin, si bien que la plupart du temps, il peut passer sa journée en dehors d'une institution. D'un autre côté, il est tout à fait incapable de s'insérer dans la vie professionnelle. Il y a là de puissantes inhibitions émotionnelles dont la nature demeure impénétrable, du moins au profane.
La schizophrénie était dans la famille de ma femme et j'en ignorais tout lorsque je me suis marié.
Il s'interrompt, regarde au dehors. Il pressent qu'il peut faire confiance à Seelig. Il est sûr que les lignes écrites ne seront pas retranscrites dans la biographie en préparation. Seelig gardera le silence sur la maladie d'Eduard. Seelig perpétuera la légende Einstein, derrière laquelle il veut finir ses jours.
Il éprouve le soudain besoin de se confier, à cet étranger, qui vit de l'autre côté de l'Atlantique. Il a besoin sur l'instant de justifier ses actes. Il poursuit :
Cela vous étonnera que je n'entretienne pas de relations épistolaires avec Teddy. Il y a, là derrière, quelque chose que je ne suis pas capable d'analyser entièrement. Mais il faut dire aussi que je crois éveiller en lui des sentiments douloureux, de diverses natures, du seul fait que je me manifeste à lui.
Il veut maintenant avouer le fond de sa pensée, l'ampleur de son désespoir et de son impuissance. Il écrit :
Mon fils est le seul problème qui demeure sans solution. Les autres, ce n'est pas moi, mais la main de la mort qui les a résolus.
Zurich, 6 mars 1952
Cher Professeur,
Depuis près de vingt ans je suis le tuteur et l'unique ami du plus original des poètes suisses, Robert Walser, qui vit depuis un quart de siècle dans un asile d'aliénés. De tels êtres me sont plus chers que ceux qu'on qualifie de « normaux », m'accorderiez-vous l'autorisation l'honneur et la joie de prendre contact avec votre fils Eduard ? Peut-être pourrais-je m'en faire un ami, si je l'invite de temps en temps pour un bon repas dans un restaurant ou si j'entreprends une promenade en sa compagnie, comme je fais avec Robert Walser plusieurs fois par an ; et c'est alors à moi, bien souvent, que l'on fait un cadeau, dans le sens spirituel de ce mot.
J'ai observé la même chose chez d'autres malades mentaux : la plupart du temps, les psychiatres les traitent de la mauvaise manière, c'est-à-dire comme des malades. Je fais toujours comme s'ils étaient normaux et j'ai découvert que nulle part leur esprit et leur âme ne s'ouvrent mieux qu'au cours de longues promenades. Entre quatre murs ils deviennent butés et rebelles.
Qu'en pensez-vous ?
Je vous adresse, mon cher professeur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.