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Il reconnaît l'écriture de son ami Besso sur l'enveloppe provenant de Suisse. Il décachette et lit :
Cette lettre est la plus courte qu'il ait reçue de Michele. Elle est porteuse de plus d'espoir que nulle autre. « Le changement d'air à Vienne n'a pas été inutile. » Michele Besso a le sens des mots, celui des nuances et des euphémismes. La cure de Sakel, un changement d'air. Quant à la grande joie que Michele évoque, c'est à demi-mot un nouvel appel à faire venir Eduard en Amérique. Cette fois-ci, le message a été entendu. Rendez-vous a été pris avec les autorités concernées. Il quitte la maison un peu en avance. Il veut éviter de faire attendre le préposé à l'Immigration du secrétariat d'État, John Sturcon. L'homme vient de Washington. Il a lui-même proposé de faire le déplacement. Oh, ne vous dérangez pas, professeur. Cela me permettra de retrouver les lieux où j'ai eu mon diplôme. Donnons-nous rendez-vous chez Bracy's, cela me rappellera ma jeunesse. Il longe Mercer Street jusqu'au centre-ville. Il ignore si l'entretien durera longtemps. Il croit savoir déjà ce qui s'y dira. Il devine que sa démarche sera vaine. Il connaît les lois et l'esprit des lois. Les Américains ne dérogent jamais à cet esprit-là. C'est le pays de la liberté, pourtant aucun pays, excepté peut-être l'Allemagne, ne nourrit autant de vénération pour ses lois. Il connaît aussi le Code de l'immigration. Nul n'est censé l'ignorer autour de lui. Ce sont les Tables de la Loi contemporaines. Pourtant, ce matin, il va faire l'ignorant.
Il entre chez Bracy's. Le restaurant est presque vide. Un serveur le salue, lui annonce qu'il est attendu, à la table du fond. Monsieur Sturcon se lève en l'apercevant, serre la main tendue, se rassoit. Après un bref préambule, l'homme déclare :
« Cher professeur. J'ai étudié votre dossier. Le sujet est délicat. Toute vérité n'est pas bonne à dire. C'est cela que l'on affirme dans les bâtiments voisins des nôtres. Les services de M. Hoover voient le mal partout. Comme je le répète, l'homme discret a toutes les qualités. Et vous savez aussi être discret, professeur, même si ce n'est pas votre fort, si vous en rajoutez toujours. Cela agace certains. Allez, venons-en au fait. Pour les gens de votre race, les temps ne sont pas faciles. Il y a un orgueil, que je trouve bien placé, à ne pas se soumettre à cette interrogation. J'ai donc une bonne et une mauvaise nouvelle. Je sais en même temps que je ne vous apprends rien. Pour l'aîné, Hans-Albert, ce sera oui, nous l'acceptons en Amérique. Pour le cadet, Eduard, ce ne sera pas possible. Vous allez me répondre que c'est un peu cruel. Que j'exige d'un père qu'il choisisse entre ses deux enfants. Bien entendu. Mais je ne fais pas ce métier pour être bon, mais pour être juste. Et seule la loi est juste. Vous n'êtes pas homme à traiter les choses à la légère. Vous avez dû étudier la question. Concernant les personnes handicapées et le droit à l'immigration aux États-Unis. Bien entendu je ne parle de personne en particulier. Bien entendu, je n'ai été mandaté par personne et vous pourrez présenter le dossier de quiconque à l'administration et M. Hoover s'occupera personnellement de votre cas, donc, reprenons : aux États-Unis, l'immigration est régie par la législation de l'Immigration Act et par ses interprétations dans chaque État. Tous les demandeurs d'un visa d'immigrant doivent passer un examen médical physique et mental. Les données relatives à l'état de santé d'un requérant sont issues de l'examen médical que doit effectuer un médecin civil agréé selon les directives précises. Est inadmissible quiconque est jugé avoir soit un trouble mental ou physique et une conduite liée à des troubles de comportement pouvant constituer un danger pour la propriété, sécurité ou au bien-être de l'étranger ou d'autrui, comportement risquant de se reproduire ou de provoquer d'autres comportements traumatiques et destructeurs. Le retard mental n'engendre pas automatiquement l'inadmissibilité à moins que le requérant manifeste ou ait manifesté un comportement destructeur. En vertu de la loi, est par ailleurs inadmissible le demandeur qui risque, à n'importe quel moment, de devenir un fardeau pour l'État.
« Tout cela, vous le savez hélas, cher professeur, cependant il est bon parfois de rappeler les choses essentielles. Donc, après une étude sommaire de cas semblables aux vôtres puisque nous savons tous les deux que vous n'avez rien sollicité, je dirai à titre personnel qu'un fils sur deux c'est beaucoup mieux que la plupart des demandes de vos semblables que j'ai à traiter aux portes d'Ellis Island. Et j'ajouterai à titre personnel que la Suisse est un pays qui s'honore de traiter ses malades mentaux mieux qu'aucun autre. Allez, cher professeur, je serai ravi de signer l'acte de naturalisation de Hans-Albert Einstein et de le recevoir dans notre beau et grand pays. Tous les Einstein sont les bienvenus chez nous. Du moins, ceux qui ont la tête bien faite. »
Berne,
Cher Albert,
Dimanche, j'ai vu tes quatre descendants – ils sont tous alertes et en bonne santé ; je suis resté longtemps avec Tete. Il est trop gros et vite fatigué, mais il est décidément en meilleure santé que l'année dernière. Le changement d'air à Vienne n'a donc pas été inutile. Il est très possible qu'une grande joie lui serve de tremplin vers de nouvelles forces.
Salutations cordiales
Ton Michele.