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Un silence solennel tombe sur la salle de concert du Hall McCarter. L'assistance entière semble retenir son souffle. Soudain une acclamation retentit et envahit l'espace. La salle applaudit à tout rompre. La silhouette de Marian Anderson, comme happée par les applaudissements, paraît sur scène. La cantatrice salue. L'instant de communion se poursuit.

Il est au troisième rang. Il se sent encore transporté par l'Aria de Haendel. La musique le ramène cinq ans auparavant, à l'Opéra de Berlin, où sur la scène, devant lui, se tenait déjà Marian Anderson. Il avait assisté à la première tournée à l'étranger de la plus grande voix de l'Amérique. Elsa l'avait accompagné.

Les acclamations redoublent. Marian Anderson quitte la scène. Des hourras sont lancés. Elle reparaît. Son visage baigné de lumière trahit une sorte de souffrance. La salle se tient debout, tout entière à sa joie. Elsa aurait tant aimé assister à pareil spectacle. Mais Elsa n'est plus. Elsa a rejoint sa fille dans l'au-delà. Sa santé défaillante n'a pas résisté à la dernière attaque cérébrale.

Un à un, les êtres qu'il a aimés quittent ce monde. Les mois et les jours s'enchaînent, font de sa vie un grand désert empli de souvenirs et vidé de substance. Pourtant il ignore les grands accès mélancoliques. Il cède rarement à la tentation de puiser dans ses souvenirs un quelconque réconfort. Il n'est pas sensible à la saveur étrange que peuvent procurer les élans de nostalgie. De jour, il préfère flâner dans le parc boisé plutôt que de parcourir en pensées les vestiges de son existence. Dans le silence de la nuit, quand les absents se font entendre, il ne s'attarde pas à écouter le murmure du passé.

La salle se vide. Il va rejoindre Marian Anderson dans sa loge. En l'apercevant, la cantatrice court l'étreindre. Elle est ravie de le voir. Elle le prend par le bras. Ils descendent par la porte de service. Il lui propose d'aller à pied. Elle accepte à la condition de ne pas passer devant le Grand Hôtel Nassau. Ce serait trop d'honneur. Ils quittent les environs du Hall McCarter. Ils marchent côte à côte. Elle préférerait aussi ne pas s'attarder dans le quartier de la rue Whips. Il l'invite à découvrir Witherspoon.

Descendant le haut de la rue Nassau, ils croisent les représentants de cette Amérique qu'il côtoie tous les jours, professeurs et élèves de l'université sortant des restaurants ou flânant dans la ville, étudiants blancs sportifs et brillants, aux costumes trois pièces parfaitement coupés, chemises impeccables, fiancées splendides et élancées courant insouciantes le long du parc, voulant impressionner leur compagnon, jeunesse triomphante, descendant en droite ligne des héros du Mayflower, race sûre d'elle, convaincue de posséder ce monde.

Ils décident de contourner le cimetière, et empruntent la rue Witherspoon. Ils longent des maisons de bois bien loin du lustre de Mercer Street. C'est maintenant une autre Amérique dont les habitants, tous noirs, ne fréquentent pas les restaurants de la rue Wipple, montent dans des bus qui leur sont réservés, ne fréquentent pas le Hall Theater. La plupart des restaurants de Nassau leur sont interdits. Au mois de septembre dernier, lors la dernière rentrée universitaire, un jeune homme du nom de Bruce Wright a reçu une bourse sur dossier pour entrer à l'université de Princeton. Lorsque le président l'a vu pénétrer dans son bureau, l'homme a froidement signifié au chanceux bénéficiaire qu'il y avait eu erreur. Princeton a conservé ses traditions depuis 1796. Aucun Noir sur les bancs de l'université.

Le long de la rue Jackson, des enfants viennent à leur rencontre. Ces gamins le connaissent. « Le professeur » est l'un des rares Blancs à marcher sur ces trottoirs. On sait qu'il conserve toujours quelques bonbons dans sa poche. Les gamins rient lorsqu'ils le voient vêtu de son pantalon trop large et de ses sandales. On ne connaît personne qui, comme lui, traverse ce quartier sans accélérer le pas, ne paraît pas être là par erreur.

Marian Anderson lui dit combien elle est sensible à son soutien à la cause des Noirs. Elle sait que sa conscience antiraciste ne s'est pas éveillée le jour où Hitler est apparu sur la scène politique allemande. Elle se souvient de sa participation à la défense des garçons de Scottsboro accusés à tort de meurtres et passibles de la peine de mort. Elle lui révèle combien, en 1931, sa lettre au leader noir Web du Bois l'a émue, comme elle a marqué les consciences des gens de son peuple. Il répond qu'il abhorre la ségrégation raciale. Sa pire déception en Amérique est que cette peste semble plus présente à Princeton que dans aucune autre ville du New Jersey.

Ils marchent sur Mercer Street en direction du 112. Il a invité Marian Anderson à séjourner chez lui après que le Grand Hôtel Nassau a fermé ses portes à la cantatrice. La plus grande voix d'Amérique est une indésirable. L'établissement refuse toutes les personnes de couleur – excepté gouvernantes et femmes de ménage. Marian Anderson s'est vu signifier qu'aucune chambre n'était disponible. Aucune entorse au règlement non écrit de l'hôtel ne saurait être faite. Quand s'est répandue la nouvelle qu'Einstein avait invité la chanteuse noire, des voisins, des journaux ont exprimé leur réprobation. On a parlé de trahison. Des dizaines de lettres d'injures ont été adressées au 112. On s'est insurgé contre sa décision. Comment un émigré de fraîche date, pas encore naturalisé, juif de surcroît, se permettait-il de donner des leçons de morale au vénérable propriétaire de l'hôtel Nassau ? Vous narguez les institutions de la ville de Princeton, cette ville qui vous a accueilli quand l'Europe ne voulait plus de vous ! Les règles de bienséance existent, monsieur Einstein. Avoir obtenu le prix Nobel ne place personne au-dessus des traditions. La ségrégation fait partie intégrante de ces lois non écrites. C'est à nous faire regretter d'accepter ces gens-là sur notre continent. C'est à inciter le farouchement antisémite et tout-puissant secrétaire d'État à la Maison-Blanche, Cordel Hull, à restreindre plus encore pour l'année 1938 l'entrée des juifs en Amérique. C'est à encourager John Edgar Hoover à poursuivre sa collaboration avec les services de la Gestapo, à entretenir des liens d'amitiés avec Heinrich Himmler, à inviter le dirigeant nazi à la Conférence mondiale de la police à Montréal en 1937, et à aller personnellement accueillir à l'aéroport son bras droit en visite aux États-Unis.

Les voilà, elle et lui, parvenus au 112. Ils poursuivent leur conversation dans le salon. Le regard de Marian Anderson croise une photo posée sur la bibliothèque. Elle se saisit du cadre, demande qui est cet homme jeune entouré de ses deux garçons. Il répond que c'est son fils, Hans-Albert, et ses deux petits-fils, Bernhard, neuf ans, et Klaus, cinq. Ils vivent depuis quelques mois en Caroline du Sud et lui rendent visite de temps en temps. S'il n'a plus la force de porter Bernhard à bout de bras, il peut encore prendre Klaus sur ses épaules.

A-t-il d'autres enfants qu'Hans-Albert ? Oui, il a un fils prénommé Eduard qui vit en Suisse avec sa mère. Accepterait-elle une tasse de thé ?

Ils sont assis autour de la petite table. Marian Anderson évoque son projet de se produire prochainement à Washington au Constitution Hall. Quel rêve ce serait, et quel aboutissement, la première femme noire jamais produite dans cette salle mythique. Les obstacles demeurent nombreux. Le groupe des Daughters of the American Revolution s'oppose à sa venue. Il rappelle, en souriant, que la Woman Patriot Corporation voulait lui interdire l'accès aux États-Unis cinq ans auparavant. Elle dit réfléchir au fait de chanter seule, en plein air, au Memorial Lincoln. Elle imagine cent mille personnes devant elle, et sa voix planant au-dessus des frondaisons de la Maison-Blanche. Elle espère qu'il viendra l'écouter.

Elle ressent maintenant la fatigue du récital. Elle dit bonsoir, va dans sa chambre préparée à l'étage. Il remet le cadre à sa place sur la bibliothèque.